INSTITUT DE FRANCE

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE

M. Germain BAZIN
(1901-1990)
par
M. Marcel MARCEAU
lue à l'occasion de son installation comme membre de la Section Membres Libres

SÉANCE DU MERCREDI 27 OCTOBRE 1993

 

Monsieur le Représentant du Président de la République,
Madame le Représentant du Ministère de l'Education Nationale,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Mes chers Confrères,
Mesdames et Messieurs,

Je remercie monsieur le Secrétaire perpétuel, Marcel Landowski, de l'éloge qu'il vient de me prodiguer en rappelant le parcours essentiel de ma carrière artistique. Aujourd'hui, je rends un hommage ému à Madame Germain Bazin, qui vient de nous quitter et qui ne sera pas témoin de l'hommage qui m'est échu : celui de faire l'apologie de son illustre époux, Germain Bazin.

La vie qui reste devant nous, même si elle devient de plus en plus fragile, doit rester forte. Les hommes sont forgés par leurs destins et pour ceux que la passion de leurs métiers dévore il sera beaucoup donné. Nous sommes tous les serviteurs d'une grande discipline, avec l'espoir d'avoir contribué à apporter aux hommes une flamme pour faire revivre notre croyance en l'humanité.

Chère Madame Bazin, si loin de nous, je voudrais que vous sachiez que je regrette de tout cœur d'avoir retardé d'une année ma réception sous cette illustre coupole, où retentit encore l'écho des paroles des hommes qui siégèrent là où nous sommes tous réunis. Madame Bazin, vous avez été la collaboratrice de celui qui, par son grand talent d'historien d'art, a été selon les éditeurs de la bibliothèque des Congrès de Washington, un des hommes dont l'esprit était le plus élevé et le plus rayonnant. Mais avant de faire l'apologie de mon grand prédécesseur, je voudrais remercier le maire de Paris, Monsieur Jacques Chirac, de nous avoir donné l'Ecole Internationale de Mimodrame de Paris, après l'intervention de notre Secrétaire perpétuel Marcel Landowski, en 1978. Notre école est située dans les sous-sols du Théâtre de la Porte Saint-Martin.

Aujourd'hui, l'administration, les professeurs, les élèves et la Nouvelle Compagnie de Mimodrame ici présents sont émus de voir notre art entrer à l'Institut en la personne de votre humble serviteur. Il y a parmi nous, deux de mes confrères, Jean Prodromidès qui a composé plusieurs musiques pour mes mimodrames dans les années 50 et 60, et Marius Constant qui composa la musique de Candide, mimodrame inspiré par l'œuvre de Voltaire que je créai, en 1970, à l'Opéra de Hambourg. Je les salue avec mon cœur fidèle. Je suis également heureux de voir ma famille, mes enfants, mes amis tous réunis sous cette illustre coupole.

Cher Germain Bazin, je sais qu'en tant qu'historien d'art, vous avez, comme nous, une grande admiration pour Pierrot et Charlot, qui influencèrent notre art du mime contemporain. Ma reconnaissance émue va également à mes maîtres Charles Dullin, qui m'enseigna le souffle lyrique du verbe et Etienne Decroux, qui m'initia à l'art du silence. Etienne Decroux nous donna une grammaire sans laquelle l'art du mime ne serait pas renaissant. Il eut pour disciple Jean-Louis Barrault dans la compagnie duquel j'eus le plaisir de jouer pendant 3 ans et j'adresse par la même occasion un hommage ému à mon confrère Marcel Carné dont l'admirable film « Les enfants du paradis» ouvrit une porte qui marqua profondément ma carrière.

Et maintenant, je voudrais saluer mon confrère Pierre Cardin qui va nous accueillir dans son théâtre l'Espace Cardin où nous allons créer avec ma Nouvelle Compagnie notre spectacle de mimodrame, à partir du 12 novembre. C'est le ministère de la Culture qui a permis, grâce à sa subvention, la création de notre Nouvelle Compagnie de Mimodrame, et la poursuite de notre rêve. Le Président de la République appuya ce projet, et je l'en remercie profondément.

Monsieur Germain Bazin, vous avez toujours rendu hommage à vos parents, permettez-moi de rendre hommage aux miens. Si votre père, monsieur Bazin fut maître de forges à Suresnes, le mien fut boucher à Strasbourg et élevait des pigeons sous le toit d'un grenier d'une vieille maison alsacienne. Aujourd'hui retentissent encore leurs battements d'ailes qui se mêlent aux cloches de la cathédrale de Strasbourg. La guerre cassa notre adolescence, mon père fut déporté à 48 ans et ne revint jamais, il pourrait être mon fils aîné à l'heure actuelle. Ma mère, femme au cœur noble, m'éduqua avec un dévouement tel que je lui dois d'être devenu l'homme de passion que je suis aujourd'hui, vivant pour mon métier. Elle m'ouvrit l'esprit vers la tolérance et la compassion. Je pense également à mon frère qui vient de disparaître et qui fut mon collaborateur fidèle pendant 30 ans. Et si je suis vivant aujourd'hui, je le dois à mon cousin Georges Loinger qui me cacha dans une maison d'enfants à Sèvres pendant l'occupation, en mars 1944, alors que, membre d'un réseau de résistance, j'étais traqué par la gestapo.

En novembre 1944, je m'engageai dans la 1ère armée du Rhin et Danube. La vie est une faucheuse d'hommes mais aussi d'une renaissance perpétuelle. Nous sommes en tant qu'artistes au service de l'art qui transcende nos esprits et nos cœurs, au-delà des déchirures de l'humanité, porteuse de trop d'ombres mais aussi illuminée par la création des hommes qui forgent l'histoire constructive de notre vie.

Mes chers confrères, chère assemblée,

C'est un honneur pour moi, homme de silence, de parler devant vous. Aussi je m'adresse à vous cher Germain Bazin qui toute votre vie fites revivre l'art du visible chez les peintres.Sachez que je suis heureux d'être l'homme de l'invisible donnant l'image du visible au public qui reçoit mes cris silencieux par la création de l'art corporel du mime. Nous sommes les cousins des peintres et sculpteurs dont la vision intemporelle insuffla le mouvement qui illumine notre imagination pour la vie entière. Faire l'apologie du grand historien d'art que vous fûtes, cher Germain Bazin, est une tâche qui m'honore.

René Huyghe, qui fut également votre collaborateur, écrivit ceci dans son remarquable livre « Dialogue avec le visible»: « l'art contemporain sait que les lignes et les couleurs détiennent un pouvoir d'évocation capable de rouvrir les chemins de l'âme... Rien ne se fait en art par la volonté seule, tout se fait par la soumission docile à la venue de l'inconscient. L'art précise aux hommes les fatalités dont l'artiste est le jouet et elles les affranchissent des tentations, des formules et des modes, parce qu'elles démontrent combien celles-ci avec leur perpétuel renouvellement sont relatives et vaines. Seule subsiste la qualité qui ne peut se ramener à aucune recette comme à aucune définition.
« La compréhension et la connaissance de l'œuvre d'art naissent de son mystère, elles le cernent avec précision, elles le définissent au sens propre en fixant les limites où elles commencent. L'heure est alors venue de faire silence pour faire monter le muet langage. »

Je vois là un point commun avec notre art qui révèle également les chemins de l'âme humaine dans son essence et dont les racines font naître des structures permettant de créer une prise de conscience et un style qui font évoluer le théâtre contemporain. Il appartient à l'artiste de faire un choix qui l'engage vers ces valeurs essentielles de notre existence dramatique. Maître Germain Bazin, vous nous avez ouvert également les portes pour nous initier à la connaissance des grands peintres de notre temps, présent et passé. Ils peignirent l'horreur et le sublime sous toutes les formes, mais aussi le quotidien et le rêve, transposés par la grâce de leur génie. Tous ces maîtres étaient à la recherche des clairs obscurs et de la lumière, qui lorsqu'on la saisit devient souveraine.

Cher Germain Bazin, vous naquîtes le 24 septembre 1901, de parents qui vous éduquèrent avec amour et rigueur. Vous fûtes fils de ce maître de forges que j'ai évoqué et d'une mère douce qui peignait des sous-bois à la manière du grand Corot. Vos parents vous invitèrent dès votre jeune âge à vous, cultiver. Héritier d'un ancêtre préfet d'empire dont le fils, le baron Edouard, fut jusqu'en 1830 intendant des bâtiments de la couronne, la tradition familiale vous poussa à faire vos études à l'école Sainte Croix de Neuilly, puis au lycée de Rochefort et de Sainte Croix d'Orléans, mais vous aviez d'autres ambitions, et fûtes introduit par votre cousin, Monseigneur Vié, au collège de Pont-Levoy dans le Loir-et-Cher, là où les bâtiments du XVIIe siècle vous ouvrent une grotte aux trésors. La chapelle gothique vous émeut énormément, et vous êtes touché par la beauté des lieux, la noblesse des formes et de la pierre.

Aux dires de Louis Leygue, qui vous présenta le 7 avril 1976, vous découvrez la richesse de notre patrimoine; cette architecture remue vos goûts d'esthète qui se développent en vivant dans ces lieux. Des études à la faculté des lettres vous poussent vers l'amour des œuvres d'art, vous cultivez aussi bien le langage de l'architecture et de l'écriture que celui de la peinture, vous vous initiez au langage fleuri du moyen âge et vous découvrez l'art médiéval, vous suivez des cours à l'Ecole du Louvre, et pressentant déjà quel sera l'enjeu pour défendre les chefs-œuvre du patrimoine, vous étudiez le droit, et devenez licencié en droit.

A 33 ans, nous vous retrouvons professeur à l'université libre de Bruxelles, chaire que vous allez occuper plus de 30 ans. Une grande partie de votre vie est consacrée à l'enseignement et vous faites découvrir aux jeunes les styles, des chapiteaux byzantins aux manuscrits enluminés, les icônes vous amènent aux fresques et la découverte des maîtres de la peinture vous conduira en 1937 au Louvre.

Comme conservateur, vous étudiez l'architecture des domaines royaux, de votre bureau vous méditez en regardant les jardins et vous philosophez tandis que la Seine coule lentement sous vos yeux songeurs. Conservateur du département de la Peinture et des Dessins, vous organisez progressivement le classement des œuvres et, comme un général de division, vous installez les peintures en les situant dans leurs époques, et vous initiez le public à l'évolution des œuvres en fonction de leur chronologie. Vous agencez les tableaux selon leurs tailles, accrochant les grands formats dans les grandes salles, les petits formats dans les salles les plus petites appelées cabinets. Vous introduisez les valeurs du XVe siècle dans la salle des 7 mètres, vous placez dans les salons moins éclairés les maniéristes italiens du XVIe siècle. Vous exposez l'apogée de la renaissance italienne avec la célèbre Joconde et vous établissez dans la Salle des États le règne des peintres vénitiens autour du Titien et de Véronèse.

Mais vous ne vous arrêtez pas, et vous présentez les différentes écoles, celle du Caravage, l'école française avec les peintres La Tour et Poussin, la galerie Médicis, les peintres flamands du XVIIe siècle, Clouet et même la Pièta d'Avignon. Les peintres hollandais du XVIIe siècle voisinent avec les peintres français. Le temps passe, tout ne peut pas être réalisé, vous ne pourrez pas créer le pavillon de Flore où vous pensiez installer le XVIIIe siècle, en y réunissant les plus grands maîtres des écoles françaises, italiennes et anglaises. En 1965, Germain Bazin vous êtes Conservateur en chef de la Restauration des Musées nationaux. C'est une tâche immense, car il faut déceler les œuvres vraies des fausses. Il s'agit d'avoir le 3e œil. Cette connaissance est intuition profonde où le jugement doit rester souverain.

Vous ajoutez à cette connaissance la pédagogie, car vous enseignez pendant 29 ans à l'Ecole du Louvre, où vous occupez la chaire de muséologie. Vous inculquez aux jeunes le sens de la discussion sur les richesses que l'œil peut créer en s'identifiant avec l'âme des peintres. Pour cette maîtrise dans l'évaluation des œuvres picturales des différents maîtres vous êtes nommé délégué permanent de la France auprès de la Commission Internationale de Conservation des biens culturels. Cela vous amène à voyager, à multiplier vos innombrables conférences. Vous devenez écrivain d'art, analyste subtil et profond, vos publications jalonnent toute votre vie. Vos livres sont publiés dans une vingtaine de pays et traduits dans plus de vingt langues. Vous êtes fait Docteur honoris causa de l'université de Rio de Janeiro et de l'université de Villanova aux États-Unis. Mais en Europe, Florence et Bologne vous ouvrent les bras et bien plus loin, Coïmbra au Brésil.

Germain Bazin vous êtes élu membre de toutes les Académies. Vous recevez à Bruxelles l'ordre de Léopold Ier, le Canada vous réclame, vous serez nommé « professeur emeritus». Historien, vous l'êtes pour toutes les formes de l'art. Votre passion va de la pierre sculptée aux peintures de fleurs, mais l'histoire traverse le temps, vous écrivez l'histoire des musées qui survivent à la guerre, aux pillards, aux incendies. Vous vous demandez comment les artistes ont la force de créer à travers les cataclysmes qui déchirent notre histoire. Mais les recherches et votre savoir se développent de plus en plus. Vous écrivez un livre sur le destin du baroque qui est considéré comme un chef-d'œuvre. Pour vous le baroque a une place particulière entre l'humanisme chrétien et l'idéalisme antique. C'est l'éclatement de Rubens, tandis qu'au théâtre, Cervantès, Calderon et Shakespeare ne sont pas loin. Cette flamboyance, cet éclatement et cette joie de vivre contrastent avec la force pensive et tourmentée de Michel-Ange, la force tragique et calme de la renaissance italienne, qui voit la main annonciatrice de la création du monde, et plus loin le prophète Isaïe méditant déjà sur l'homme et son devenir.

Dorénavant Germain Bazin vous vous efforcez de dégager l'ampleur de toutes les œuvres rencontrées et rassemblées par votre connaissance et votre mémoire de titan, vous créerez l'image de trois forces qui se conjuguent: l'harmonie, l'unité et l'absolu. Vous songez à la grâce de Raphaël, vous pressentez que les chefs d'œuvre viennent du tréfonds de l'être. Vous dégagez ces lois du destin où l'artiste est cloué, corps et âme, à son œuvre. La collaboration avec René Huyghe est importante, vous dégagez avec lui que l'âme est intemporelle. Les artistes contemporains sont dépositaires des grands peintres du passé... Et là nous allons ouvrir un chapitre important qui secoue l'histoire et la vie de Germain Bazin. Il va se battre pour préserver les œuvres d'art du patrimoine pictural de nos musées de France. Dans la France en guerre, face à l'Allemagne nazie, dès 1940, Germain Bazin s'efforce de sauver ces chefs-d'œuvre du pillage effectué par Goering dans les différents musées d'Europe. Paris est une capitale des arts, les Allemands le savent et c'est là que le combat de Germain Bazin commence. Il éparpillera les chefs-d'œuvre des différents grands peintres dans d'obscures provinces comme à Montal sous la garde de René Huyghe et à Sourches sous sa propre responsabilité.

Germain Bazin dira lui-même en parlant de l'exode du Louvre: « la sauvegarde des chefs-d'œuvre et notre refus de céder mirent Goering en fureur, il fallut sacrifier deux ou trois œuvres de peintures allemandes... Ce qui calma Goering ». René Huyghe et Germain Bazin opposent une résistance à toute épreuve. Malgré le harcèlement des autorités nazies, au péril de leur vie, René Huyghe et Germain Bazin mènent un jeu de cache-cache digne d'un grand film d'aventures. Il y eut des millions d'êtres humains massacrés par le génocide hitlérien, des hommes torturés. En épargnant la fuite des chefs-d'œuvre nous nous demandons s'ils furent plus importants à être sauvés que ces millions d'hommes condamnés par le génocide, parce qu'ils étaient juifs, anti-hitlériens, patriotes ou résistants. Rien n'est plus précieux que la vie humaine et nous ne pardonnerons jamais ces crimes contre l'humanité, mais avec le temps nous savons aussi que les œuvres d'art sont également dépositaires de vie humaine et des témoins intemporels de l'histoire du monde. Ils restituent aujourd'hui notre croyance dans l'homme. Ces œuvres éblouissent par la grâce et situent l'art éclairé dans les chefs-d'œuvre de l'humanité. L'homme malgré le mal qui le plonge dans les abîmes peut accéder à la lumière du sublime par la main divine des artistes qui exécutent ces œuvres.
Pendant ces années de guerre, Germain Bazin fut blessé. Il décida lorsqu'il entra en convalescence de former trois convois de dix camions chargés de tableaux, prêts à franchir la Loire. Il conduisit lui-même, comme un vrai capitaine, l'un des convois contenant le répertoire des œuvres qu'il fallait sauver. Pour cette raison, il fut cité à l'ordre de la nation.

Cher Germain Bazin, j'aurais tant voulu vous offrir ma pantomime « La Création du monde» ou celle des « Mains» qui sacralise le bien et stigmatise le mal. Notre art est si proche du visible de la peinture et de la sculpture, car nous créons ce visible par l'invisible restitué par la forme et l'imagination, que votre œil de frère voyant aurait immédiatement décelé. L'art du mimodrame est comparable à une peinture en mouvement dont la dramaturgie est restituée par l'attitude et le poids de notre âme. Dans ce XXe siècle, vous pressentiez déjà que la pensée et l'art puisent également leur source dans la Grèce et la Rome antiques mais nous savons aussi que les civilisations d' Afrique et d'Asie font partie de notre acquis culturel.

Cher Germain Bazin, en tant que conservateur de musée, vous avez fait renaître des œuvres d'artistes d'une manière si vivante, que nous pouvons souscrire à cette phrase d'André Malraux « les musées sont les seuls endroits où l'on ne meurt jamais ». Aujourd'hui cher grand confrère et maître, je regrette de ne pas vous avoir rencontré, car j'aurais aimé que vous sachiez qu'à 18 ans, je fis mon apprentissage de peintre et d'émailleur aux Arts décoratifs de Limoges dans cette école où Auguste Renoir fit ses classes. Quoique mime, la peinture restera toujours mon violon d'Ingres.

Mais je voudrais citer vos paroles et conclure avec elles car aujourd'hui vous restez vivant par vos écrits et votre génie propre : « Epoque hallalique que la nôtre, tragique pour tous ceux qui demandent à la vie de satisfaire un principe de continuité, grisante pour les aventures de l'esprit et de l'action, lancés dans les transes voluptueuses de l'invisible. » Des possibilités multiples s'ouvrent à la raison tandis que l'imagination était jadis limitée au temps de l'immédiat. Aujourd'hui un champ immense nous est offert, de l'atome à la nébuleuse du passé reculé à la préhistoire de l'avenir. Nous tenons, hommes du XXe siècle, tout l'univers et toute l'humanité entre nos mains. En peu de temps je puis vivre mille vies ».

Germain Bazin, nous avons compris que pour nous tous la vie peut tenir dans la paume de notre main et que l'ordinaire et l'extraordinaire se donnent cette main pour créer le miracle de l'univers. Notre destin est lié par la vie et la mort; le bien et le mal sont associés pour l'éternité. L'enfer et le paradis font partie d'un mythe. Le sauvetage de la croyance dans l'art est une nécessité, particulièrement à l'époque fragile que nous vivons où notre culture, nos valeurs républicaines et démocratiques se dégradent. Nous devons plus que jamais, hommes et femmes, mettre notre art et nos connaissances au service de l'esprit humaniste et visionnaire du monde. Il nous faut surmonter cette apocalypse tant décrite et peinte par les grands maîtres, les savants et les philosophes des temps passés et présents.

Mes chers confrères, nous savons que l'homme doit également sa sauvegarde à ceux qui comme vous, cher Germain Bazin, témoignèrent avec leur main conservatrice, non pas pour conserver l'art, mais pour le faire évoluer à jamais dans nos cœurs et nos esprits, et c'est pour cela que je suis heureux de célébrer votre mémoire et d'associer ce témoignage à la fragilité de notre monde violent, mais qui grâce à des hommes de passion comme vous nous rendent notre dignité d'homme.