INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

DISCOURS PRONONCE DANS LA SEANCE PUBLIQUE TENUE PAR L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
présidée par M. Pierre SCHOENDOERFFER, Président de l'Académie, le mercredi 7 novembre 2001

POUR LA RECEPTION DE

M. François-Bernard MICHEL
ELU MEMBRE DE LA SECTION MEMBRES LIBRES

par

M. Roger TAILLIBERT

 

Messieurs les Ambassadeurs,
Monsieur le Secrétaire Perpétuel,
Mesdames, Messieurs,
Monsieur,

C'est dans la forêt canadienne que j'ai reçu votre appel, exprimant votre souhait de me voir vous accueillir dans notre Compagnie; sollicitation que j'acceptai immédiatement. Malgré cette confiance, je fus pris de vertige devant votre faisceau de connaissances, entre l'art et la médecine, ainsi que devant l'autorité de vos écrits dans ces matières. Vous venez vous asseoir dans un fauteuil nouvellement créé, ce qui vous dispense de faire l'éloge posthume d'un membre disparu. Mais dans cette Compagnie diversifiée, cette nouvelle place que vous occupez nécessitera des égards spéciaux. En ce lieu furent reçus les hommes les plus brillants des générations de peintres, sculpteurs, graveurs, musiciens, architectes, et des mécènes également. Aujourd'hui notre Académie reçoit un médecin, un grand médecin, un professeur, qui s'est beaucoup penché sur la condition physiologique de certains artistes et écrivains dont les noms sont restés célèbres.
C'est un signe rassurant pour nous tous, car les mots «académique» et «académie» - dont je n'irai pas chercher l'origine comme témoin de Colbert, Richelieu, David - sont des mots récents, trop officiels et trop élitistes. A contrario dans les jardins des environs d'Athènes, les maîtres et leurs disciples cherchaient ensemble à développer leur intelligence, leur art, l'expression de leur pensée et l'harmonie de la vie en société. Loin de notre démocratie turbulente et des fissures de notre civilisation jusqu'alors respectueuse du passé, cette élection me donne le plaisir de vous accueillir. Votre présence est pour nous tous révélatrice de l'apport silencieux d'un correspondant qui analyse l'Art avec sa propre sensibilité, et met en lumière les secrets de ces génies qui ont marqué la culture française et universelle, tels Proust, Camus, Van Gogh, Mérimée, Mallarme, Gide.

Vous êtes originaire de l'Ardèche, issu d'une famille d'agriculteurs exerçant aussi le commerce du bois exotique. Vous avez fait vos études au Collège St- François Régis de Montpellier où vous avez eu un merveilleux professeur de philosophie, ainsi qu'en témoigne votre note de 27/30 au Baccalauréat dans cette discipline.
Vous entreprenez alors vos études de médecine, devenez externe, puis interne et continuez dans l'une des plus anciennes universités de France. A la Faculté de Médecine de Montpellier, vous poursuivez vos études sur le traitement de la tuberculose dans le service du Professeur Vidal. Vous obtenez l'agrégation et vous allez succéder à ce patron en devenant professeur titulaire à 34 ans. Mais ce patron avait remarqué votre talent, ce qui vous engage sur la voie de l'invention; vous allez développer vos recherches dans le domaine de la pneumologie et de l'allergologie des maladies infectieuses. Puis, comme tout chercheur, vous travaillez avec l'I.N.S.E.R.M. dans le cadre de la recherche fondamentale. Compte tenu de l'importance du service créé, quatre professeurs vous succéderont.
Maintenant j'irai plus loin. Vos responsabilités professionnelles et votre pratique clinique et scientifique vous ont guidé vers cette action humaniste qui vous habite. L'énumération de vos brillants titres universitaires m'en a convaincu, si besoin était:
. Membre de l'Académie de Médecine,
. Professeur du Universités de classe exceptionnelle de l'une des plus vieille Facultés de France,
. Chef du service des maladies respiratoires et allergologie au C.H.U. de cette ville,
. Vice- Président de l'Association Mondiale d'immunologie clinique,
. Membre de l'American academy of allergy asthma and immunology (co-chairman du Comité international),
. Membre du Comité éditorial de nombreuses revues scientifiques,
. Président honoraire de l'Académie européenne d'allergologie,
. Président honoraire d'Euromédecine,
. Membre de l'Unité de recherche 454 de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale: «Immunopathologie de l'Asthme»,
. Comités de lecture et plus de 300 publications scientifiques dans des revues internationales.

Et je poursuivrai par votre important travail de bibliographie illustrant l'état physiologique des artistes. Votre action s'élargit: vous êtes poète et écrivez des livres d'information grand public. Je crois vraiment que je vais me noyer dans ce «bouillon de culture» que vous avez beaucoup fréquenté. Cette relation à l'autre n'est pas, selon moi, signe de futilité métaphysique. Vous êtes un «grand» médecin et ce qui vous met au-dessus de tous les mouvements de l'homme, c'est votre action de guérir, de rechercher le bien-être et le maintien d'un «homme debout». Vous pénétrez au sein de la véritable condition humaine.

Regardons l'Athènes de Périclès, la Rome des empereurs, la Renaissance, les Royautés, la République de Venise, la Florence des Médicis, la France de Saint-Louis, de François 1er, de Louis XIV, le XVIIlème, Napoléon, les Républiques, qui ont révélé tant d'artistes.
Notre jeune siècle ne pourrait-il devenir un nouveau tremplin ? Il faut acquérir l'œuvre de l'artiste inconnu, sans aucune certitude, on se trompe ou on ne se trompe pas, l'avenir conclura. L'art peut être figuratif ou abstrait, respectant toujours la sensibilité de l'homme, en somme une poésie permanente. Mais il est certain que l'art actuel est par essence contradictoire, lyrique, sincère; explosion de couleurs, de joie, formes inventives surprenantes, ou négation de tout. Cet art est probablement l'image du siècle qui vient de nous quitter, et nous laisse dans l'attente des révélations à venir. L'oracle du futur appartient aux peintres et aux scientifiques et la médecine y trouve une voie prioritaire.
Je citerai cette pensée d'Apollinaire: «Soyez indulgents quand vous vous comparez à ceux qui furent la perfection de l'ordre». Tous les domaines artistiques rencontrent le milieu des sonorités humaines. L'artiste est un artisan ou, si vous le voulez bien, un artisan est un artiste.L'idée compte plus que la réalisation.
L'abstrait a pris une très grande place. Que nous regardions un Mondrian, un Malevitch, ou un Klein, les faussaires seront toujours présents puisque l'art devient, dans les galeries, une puissance boursière du moment.
Pour l'architecte, l'espace est une donnée qu'il s'agit d'organiser, de classifier, de remplir. Souvenons-nous que Dieu fut appelé par Voltaire «le grand Architecte de l'Univers». Pourquoi «Grand Architecte» ? Parce qu'il met de l'ordre dans le chaos originel et qu'il construit le monde et l'organise autour de règles. Justement, toutes les constructions devront être architecturées.Nous, qui quêtons partout l'aventure, combattons toujours aux frontières de l'illimité et de l'avenir, puissent nos erreurs nous être pardonnées.

Notre Académie a su reconnaître le talent d'un Etienne Martin, d'un Hans Hartung, d'un Bernard Buffet, d'un Jean Carzou, d'un Nicolas Schoffer, d'un Georges Mathieu, d'un Olivier Messiaen, d'un Jacques Couelle, d'un René Clément, d'un Marcel Carne, d'un Maurice Béjart, d'Olivier Debré et de combien d'autres? Je peux vous dire que voilà 14 ans, à votre place même, devant nombre d'artistes connus du Tout- Paris, je redoutais cette confrontation avec les membres présents de notre Académie.

Dans ces courants si différents, il ne faut pas rejeter la sensibilité et pourtant, le monde entier s'est penché sur ces visages. Monsieur, par votre talent, vous êtes allé ausculter la vie de certains personnages illustres qui ne pénétrèrent pas dans cette académie, mais dont la cote atteint des sommets jusqu'alors inaccessibles à un artiste vivant. Je pense à votre essai sur Van Gogh. Vous avez l'art de rechercher les origines de la création, car vous l'aimez et votre cœur bat au rythme de ces artistes dont «les fragilités passagères» bouleversent le comportement.En fait, la civilisation industrielle est une civilisation de la domination scientifique de l'homme sur la nature, donc une civilisation de la connaissance. Dans ce monde nouveau, guidé et surveillé par toutes les sciences gérant l'espace, «savoir» prend plus de valeur que «croire», et le prestige des grands hommes tient autant à ce qu'ils révèlent qu'à ce qu'ils créent.
Monsieur, l'artiste ne fait pas abstraction de la genèse du monde, ni de son devenir; le scientifique, lui, voit l'invisible, il prospecte l'inexploré. C'est peut-être ici que je vois un rapprochement permanent entre le créateur et le véritable chercheur homme de science. Pour l'homme, pour son harmonie, il y a l'artiste, le peintre, le sculpteur ou le musicien, une musique visuelle ou sonore. Nous n'accepterons pas que l'art soit rabaissé devant la science: peu d'hommes résistent à la beauté. Même si les grands navigateurs de l'esprit sont Albert Einstein, Louis de Broglie, Werner Heisenberg, les vibrations des artistes se ressentent toujours dans un monde vivant.

Ma plume sera d'abord amicale car votre passion pour la médecine vous mène à l'écriture de nombreux ouvrages scientifiques qui font référence aujourd'hui: Les allergies - La fin d'une énigme - Hachette 1986 ; Pour en finir avec les maladies psycho-somatiques - Albin Michel 1987 ; Vivre avec son asthme - éditions du Rocher 1992 ; Les allergies - ColI. Dominos - Flammarion 1995.

Dans votre pratique médicale quotidienne, vous vous confrontez à l'asthme et aux cancers bronchiques. Votre découverte sur la signification du symptôme respiratoire de nombreux écrivains de talent vous honore. Je citerai: "ce qu'ils perçoivent, ils l'expriment au moyen du langage éloquent de leur symptôme respiratoire». Et là, vous devenez un de nos grands médecins par votre talent médical, vous démontrez chez Mérimée, Gide, Jules Laforgue, Queneau, Proust, Camus, Roland Barthes, ce que la respiration apporte à la création. C'est une véritable histoire culturelle des affections respiratoires, attachée au génie de ces écrivains. L'ensemble de ces œuvres fut consacré par l'Académie Française en 1999 (Prix Jacques de Fouchier), et aujourd'hui vous venez parmi nous, Monsieur, avec cette culture et une connaissance de l'homme à laquelle peu d'entre nous peuvent prétendre. Vous poursuivez votre œuvre, avec une plume de chercheur, et écrivez des livres sur des maladies ayant pertubé de nombreux grands hommes de notre culture:
Garrigue - 1979, Le Souffle Coupé (respirer et écrire) - Gallimard 1984, Cancer, à qui la faute? - Gallimard 1987, La Chair de Dieu - Flammarion 1990, Au large de la nuit - 1990, Native Camargue - 1991, Frédéric Bazille - 1992, Le nez - 1993, Proust et les écrivains devant la mort- Grasset 1995, L'Enfance profanée - 1995, Aux risques de guérir - 1997, La face humaine de Vincent Van Gogh - 1999,

Vous avez exploré l'aventure du peintre Frédéric Bazille dont les œuvres - du musée Fabre à celui de Chicago - vous fascinent. Il fut votre voisin comme Montpelliérain, médecin avide de trouver une autre dimension à la vie. La mort de Frédéric Bazille à l'age de 29 ans - lors de la guerre de 1870 - fut une grande perte, vous le démontrez avec la passion qui vous anime pour cette période de pré-impressionnisme. Vous avez su trouver le climat de cette époque où, dans un esprit de création, tous les grands génies se retrouvent dans l'atelier de la place Furstenberg : Monnet, Courbet, Sisley, Pissarro, Cézanne, Van Gogh, Faure, Wagner, Berlioz. Cette période était propice à la grandeur de notre pays asservi. Tous ces artistes ont contribué à relever le prestige de la France dans cette période de défaites.
Vous développez brillamment une architecture de l'univers de ces illustres artistes. Votre préoccupation profonde est de venir à notre rencontre, non pas pour nous analyser, mais peut être pour mieux comprendre ce qui nous pousse à ces actions, dirai-je, de combat, qui nous conduisent à nous armer de patience devant des réactions politiques obstinées et dénuées d'intérêt pour l'homme.

Vous aimez l'art.Votre démarche permanente d'analyse de la vie des artistes est un réconfort pour nous tous, pour l'équilibre de nos créations, de notre vie et l'apaisement de nos doutes.Savez-vous que l'émergence extraordinaire des savants: Pasteur en 1330, Einstein en 1905, a donné aux écrivains un sentiment d'infériorité. La gloire des échos sonores à la Hugo, les cris à la Maupassant, les idéologies flamboyantes à la Michelet, et à la Zola, ont freiné l'ambition créatrice de certains. A cette même époque apparurent le romantisme allemand et le symbolisme français. Ils firent percevoir que l'art est aussi un moyen de connaissance. Nous pensons tous que le surréalisme fut une secousse, un appel à la présence et au renouveau de l'art du XXe siècle. Une porte nouvelle s'ouvrait dans des mondes nouveaux rivalisant avec les sciences. Cette science ne fut pas uniquement soumise au monde des mathématiques rationnelles, mais le produit de ses recherches fut révélateur du secret des zones interdites et vertigineuses à l'origine de la matière. Nous abordons le monde biologique qui conditionnera à jamais le peintre surréaliste.Votre choix de pénétrer l'univers des arts et des lettres, par le biais de la médecine - avec la sincérité d'une des plus riches disciplines culturelles -, fut couronné de succès.

Nous souhaiterions voir - à travers les œuvres de chaque créateur - jaillir l'esprit de la conquête, et la magie de la survie de l'homme. L'abstraction fut longtemps le guide d'une nouvelle pensée, riche en harmonie, combative. De l'architecture à la sculpture, à la peinture, surgit une poésie lyrique accompagnée d'une musique s'attachant au mythe de l'inexploré. Il s'agit de l'homme, pour lequel l'essentiel sera de se livrer à des recherches pour son équilibre et sa longévité. Ainsi que vous le dites, l'architecte a toujours à l'esprit la genèse du monde, ses pensées, sa doctrine de recherche, ainsi ses créations voyagent du crépuscule des temps anciens jusqu'à l'aube moderne. Suggérer l'inconnu, le chercher, poursuivre une voie sélective qui le dirige librement vers des découvertes inexplorées, telle est aussi votre vocation littéraire. Qu'est donc l'art pour l'artiste? Il ne m'appartient pas de le dire. L'art est l'expression d'une époque, d'une civilisation, fut-ce de la révolte contre cette civilisation et - vous le savez - il est le meilleur témoignage que l'homme, qu'une nation, puisse, donner de leur dignité. L'Etat ne peut pas s'en désintéresser. La médecine, les arts, sont toujours à la croisée des chemins de la création. Cette dimension profonde jamais appréhendée par l'Etat et les collectivités est approchée par le médecin - qui avec son génie s'attache à la vie; celle-là même qui a permis à l'expression artistique de traverser les siècles et de vivre intensément. En regardant autour de nous, nous nous trouvons malheureusement momentanément devant un vide. L'Etat se trouve aujourd'hui obligé, pour parfaire ses collections, de mendier auprès des collectionneurs les œuvres des impressionnistes, des fauves, des cubistes et des abstraits qui ont été souvent pourfendus par les critiques. Il faut donc éviter l'art officiel qui ouvre la porte à un compagnonnage souvent peu crédible.
Vous me direz: Mais qu'a fait François 1er? Comment se sont comportés Charles Quint, le Pape Jules II, Louis XIV et Napoléon? Le monde a changé, l'artiste - par vocation profonde - aspire à l'indépendance quand ce n'est pas à la contestation, et tout art officiel est désormais condamné à une courte vie; le jugement du temps sera son principal arbitre.Tous les arts subissent le même sort. Toute décision administrative entraîne malheureusement une conséquence inéluctable: "la consécration de la médiocrité" alors que les principes se voulaient raisonnables, voire démocratques.

Revenons à une définition de l'art que nous percevons tous, et dont il y a peu d'équivalent. L'art, dans son ensemble, n'est pas une création vaine de choses qui se dissolvent dans le vide; c'est une force qui tend vers un but, et doit servir à développer la sensibilité humaine. C'est aussi le seul langage qui, dans sa forme particulière, parle à l'âme de nourritures essentielles: les chemins de la création. Fort heureusement car il n'existe aucune autre puissance confortant l'artiste. Mystérieuse puissance de vision. Nous pensons tous ici que l'art est l'enfant de son temps. Souvent cet art ne renferme en soi-même aucun potentiel d'avenir, ne révélera jamais le futur. C'est un art castré, il sera de courte durée et disparaîtra avec l'époque qui l'a créé. Par contre il existe un autre art susceptible de développements, il s'appuie sur nos racines spirituelles, il ne fait pas fonction de miroir, il sera prophétique et aura une influence profonde. La fantaisie et l'arbitraire peuvent se tromper. Les commissions d'acquisition se trompent toujours parce qu'elles choisissent par élimination, non par instinct. D'ailleurs, l'instinct ne peut être qu'individuel.
Nous souhaiterions que l'État dispense les moyens, puis laisse agir le génie de son temps et de son peuple. Il faut miser et l'enjeu est immense. Il est bien certain que dans tous les domaines, notre Académie ne fut pas transparente dans le choix de ses reconnaissances passées. Et là, nous découvrons que l'art n'est pas une administration. Il est le cadre de la vie ou devrait l'être; son expression doit être le plaisir qu'il donne à l'homme. Si l'artiste possède la même mission que le médecin de «grandir l'humain», cette mission le confronte lui aussi à la question du sens. Nous ne pouvons pas croire qu'au-delà des formes, des couleurs, des sonorités, tous ces artistes ne recherchent pas le sens.

Si l'œuvre d'art naît d'une manière mystérieuse, énigmatique, d'un souffle spirituel, le médecin, lui aussi, devant la naissance, la souffrance et la mort, est animé du même souffle dans le long combat pour la vie humaine, combat pour la vie, ai-je dit; certes, tout en sachant que la mort sera toujours victorieuse. Confronté à la maladie, il se doit pourtant de relever le défi car il n'a pas d'autre issue. L'artiste le fait dans l'éprouvant parcours de son œuvre. Le médecin chemine dans sa recherche - toujours insatisfaite – de s'élever à hauteur "d'homme». C'est ici que réside la fraternité du médecin et de l'artiste, tous deux allant sans jamais s'atteindre vers ce que Paul Valery nomma "l'Extrême Nord humain". Le médecin, dans le rude parcours de sa profession, doit lutter pour la vie de l'homme. Et toujours aux moments où l'âme humaine a une vie spirituelle plus forte, l'art revit car l'âme et l'art agissent réciproquement l'un sur l'autre et se perfectionnent mutuellement. Le médecin assure et conforte cette puissance spirituelle de l'homme et de son action. Avant toute chose, osons une affirmation: l'écriture d'un artiste est pensée philosophique et non pas simple expression de sa pensée artistique. Si le médecin s'appuie ,sur la science, l'évolution de la recherche fondamentale et son application défendent l'âme qui doit diriger l'équilibre de l'homme, il sera bien son protecteur.
Quelqu'un au monde élèvera-t-il la voix? Car ainsi que le dit Saint- John Perse: "C'est bien de l'homme qu'il s'agit dans la présence humain".

Avant de conclure et après nous être intéressés à la relation du médecin ou de l'homme de science avec l'art, après avoir approché votre connaissance des états physiologiques propres à nos plus grands artistes, comment ne pas aborder le sujet de l'art et de la maladie - de l'art, de la vie et de la mort, de leur intrication étroite et inaliénable.
L'art est source de vie, impulsion primitive:

. C'est ainsi que le définit dans son" testament de vie" légué à sa fille Caméra, le célèbre tennisman Arthur Ashe : "N'écoute jamais quiconque te dira que l'art est frivole, superflu ou inférieur à toute activité plus lucrative. Sans l'art, la poésie ou la musique, la vie serait aride et dénuée de sentiment. L'art est une nécessité primitive aussi essentielle que la vie elle-même - L'art redonne vie à l'inanimé."
. C'est ainsi que l'écrit Antonin Artaud: "Nul n'a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir, en fait, de l'enfer".
. C'est ainsi que le crie Vincent Van Gogh: "Je lutte de toute mon énergie pour maîtriser mon travail, car si je gagne, il sera "le meilleur paratonnerre de la maladie"." "Ma triste maladie, note-t-il encore, me fait travailler avec une fureur sourde (..). Je laboure comme un vrai possédé, ça contribue à me guérir."

La maladie à l'origine de l'élan créateur?

. La vie de Sam Francis en est elle-même l'illustration: Sam Francis suit à partir de 1941 à l'université de Berkeley en Californie des cours de botanique, puis de médecine et de psychologie. L'absence de vocation claire pour l'art à cette époque est évidente. En 1943, il s'engage en qualité de pilote dans l'U.S. Air Force. La survenue d'un grave accident à l'entraînement révèle une tuberculose osseuse rachidienne. Sam Francis passera plus de trois années allongé sur un lit d'hôpital, la plupart du temps dans le plâtre de la tête aux pieds. Durant cette épreuve, il découvre la peinture. Celle-ci deviendra sa raison de vivre et de guérir. Sam Francis dit: "Ma peinture est venue de la maladie. J'ai quitté l'hôpital à travers la peinture. Je souffrais dans mon corps à l'hôpital, la première fois après la guerre, et c'est parce que je fus capable de peindre, d'apprendre à peindre que je pus me guérir. Car je me suis guéri moi-même. Pas les docteurs. Ils avaient renoncé, moi pas." Ou encore: "La peinture devint pour moi un chemin de retour vers la vie. Maintenant elle n'est plus un chemin, elle est une manière de vivre. Mais durant ces quatre années passées allongé sur le dos, la peinture était la vie elle-même. J'ai peint pour rester vivant." Ce lien qui s'instaure dès le départ entre maladie, santé et peinture, réapparaîtra lors du second séjour de Francis à l'hôpital, à Berne, au début des années 60, pour une atteinte rénale secondaire à la tuberculose. Ce lien présente à ses yeux une valeur existentielle.

Comment ne pas suspecter ce lien dans les œuvres de Hans Hartung, au décours de sa grave blessure de guerre. A contrario, comment ne pas retenir sa valeur existentielle devant les situations dans lesquelles ce lien ne peut plus se manifester, lorsque la maladie gagne sur l'aptitude physique à créer, lorsque la vie ne peut plus être car l'artiste n'est plus. Ainsi Bernard Buffet, enfermé sans son corps désormais inutile, loin de ses outils de création, disparu car le lien n'était plus. L'élan créateur, à l'image de l'élément salvateur, décrit par Henri Michaux dans "Face aux verrous" n'est-il pas:


"Celui qui pousse la porte en nous,
entre, agit,
vient, soutient,
épaule, pose avec nous le pied sur le premier degré de l'escalier sans fin
qui nous porte, nous accomplit."

L'art:
"apaise,
soutient les pensées d'élan,
afaiblit les pensées d'échec,
insinue sa force dans notre corps
de telle façon que la maladie ne trouve plus de trajet en nous
et que la fièvre nous abandonne,
de telle façon qu'il n 'y ai plus de tenailles, plus d'ombres noires, plus de craintes.
De telle façon qu'où était peine, est ouate,
qu'où était éparpillement, est soudure,
qu'où était infection, est sang nouveau, qu'où étaient les verrous, est l'océan ouvert,
l'océan porteur de notre plénitude intacte.»

Et pour terminer, je citerai Jean Tardieu décrivant dans un "portrait à la Diable", l'impulsion créatrice d'Alechinsky:
"Contre le naufrage différé qui nous menace et nous enivre, le tonnerre de la joie de créer, vrai vocabulaire des Dieux, résonne en pleine lumière".
"Mais cet orage rieur, faussement enfantin, confirme la puissance de l'œil. C'est l'œil qui nous perce le tympan, qui nous sort de nos ténèbres et de nos brouillards, qui nous fait valser jusqu'au vertige!
Pour lui obéir à tout coup, l'étourdissante improvisation de la main, qui pense et vise juste, se développe à partir d'elle-même et ne se répète jamais.
Elle célèbre, on dirait, la naissance de ce monde au moment où nous allons le perdre.
Rien ne s'achève, tout recommence.
On n'a même plus besoin de mourir."