INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

DISCOURS DE M. François-Bernard MICHEL
lu à l'occasion de son installation comme membre de la Section Membres libres

SEANCE DU MERCREDI 7 NOVEMBRE 2001

 

Messieurs les Président et Vice-président,
Mesieurs les Ambassadeurs,
Monsieur le Président du Conseil régional,
Monsieur le Député de Paris,
Monsieur le Président de l'Académie de Médecine,
Monsieur le Professeur Jean Bernard,
Mes chers Confrères,
Mesdames, Messieurs,

Prendre place parmi vous sur un siège créé dans la section des Membres libres me prive de rendre l'hommage habituel à un confrère disparu. Je pourrais en éprouver la frustration de ne pas retracer la vie d'un artiste, esquisser sa personnalité, évoquer son œuvre. Je peux inversement en éprouver un sentiment de liberté, autorisant un hommage non plus singulier, mais étendu à l'ensemble des membres de l'Académie. Oui, mes chers confrères, c'est bien l'opportunité d'un éloge de vous tous qui m'est offerte aujourd'hui, et je la saisis volontiers.

Ne croyez pas au légitime devoir de gratitude d'un élu. Non, celui que vous avez bien voulu appeler parmi vous éprouve le besoin de dire ici, ce que la médecine depuis ses origines doit aux artistes, ce que sa pratique médicale leur doit, et par conséquent l'admiration dans laquelle il les tient.
Vous avez élu un médecin! Le premier dans l'histoire de votre Académie, le troisième depuis sa fondation, puisqu'en 1651 et 1710 vos prédécesseurs s'étaient adjoints deux anatomistes.Vous avez élu un médecin enseignant, chercheur, et surtout praticien de la médecine. On pourrait se demander si ce choix doit être interprété comme le souhait d'introduire parmi vous, l'étranger venu d'une discipline différente, ou inversement, le confrère avec lequel on se sent des affinités? Les deux interprétations sont probablement fondées, mais je retiendrai, si vous le voulez bien, la seconde, celle des affinités et des similitudes.

Est-il en effet un artiste, dont l'œuvre n'ait tenté, à travers l'énigme de la création, de cerner l'interrogation éternelle de l'homme, celle de son destin et de sa transcendance? Est-il un médecin, qui ne fut jamais saisi par les interrogations humaines essentielles, la vie, la souffrance et la mort? Est-il un artiste qui, passé l'apprentissage, n'ait refusé la copie pour élire son originalité? Est-il un art médical - car la médecine, aussi scientifique soit-elle, sera toujours un art et non une science - est-il un art médical dis-je, ce face à face de soignant à souffrant, sans ré-invention permanente d'un dialogue nouveau, parce que tout homme est unique et désire être reconnu singulier? C'est donc le dénominateur commun des quêteurs de sens que nous sommes ensemble, artistes et médecins, que je souhaite évoquer ici, notre passion et notre obsession, l'humain, l'humanitude, en un mot l'Homme. Car "c'est de l'homme qu'il s'agit" n'a cessé de rappeler notre éminent Maître, le Professeur Jean Bernard citant son ami le poète Saint John Perse, et, de l'homme, quand donc serat-il question? Oui, quand donc les arts et la médecine, quelles que soient leurs nécessités et contraintes, confirmeront-ils l'homme global au centre de leur art?
Rassurez-vous, je ne vais pas vous infliger le catalogue usé des artistes soi-disant maudits, ou une vaine dissertation sur le thème de "la maladie et le génie" (la cataracte de Monet, le diabète de Cézanne, la surdité de Goya et de Beethoven, la soi-disant folie de Vincent Van Gogh). Dans le temps limité de cette réception, je scruterai les parallélismes de l'œuvre d'art et de l'art médical, à la lumière, si j'ose dire, de la peinture, ce que mes autres confrères me pardonneront, car ma réflexion s'appliquerait aussi bien aux autres arts plastiques ou à la musique.

Pour scruter ces parallélismes, je vous propose de me suivre dans le musée de ma ville de Montpellier, afin de vous y présenter quelques-uns des peintres qui nous précédèrent dans notre illustre Compagnie. J'ai rencontré d'abord Sébastien Bourdon, auquel sa ville natale rendait hommage en l'an 2000, et dont l'exposition présentait "L'homme aux rubans noirs ", un jeune homme à la mélancolie plus rêveuse que triste, élégant sans morgue, dans le bouillonnement d'étoffe blanche, s'échappant des crevés de son pourpoint."L'Académie des Beaux Arts? Si je la connais, m'a-t-il répondu! En 1643, ma renommée dans les milieux parisiens, m'a valu d'être l'un des douze membres fondateurs de cette Compagnie, dénommée alors Académie Royale de Peinture et Sculpture. La Jurande et la Maîtrise rendirent ses débuts très difficiles: par ruses, intrigues, chicanes de toutes sortes, elles s'employèrent à annihiler celle qu'elles considéraient comme une rivale. Dans cette Académie, avant que la Fronde ne m'oblige à fuir pour la Cour de Christine de Suède à Stockholm, je siégeais entre Philippe de Champaigne et Charles Le Brun, deux hommes de talent autant que de caractère. Les discussions étaient vives et quand j'adressais un jour, "de grosses paroles à Monsieur Le Brun, une combustion se produisit parmi nous" ; il fallut un médiateur pour obtenir un "embrassement loyal et fraternel".Vous voyez Monsieur le Perpétuel, que les combustions et réconciliations surgirent dès la fondation!
Un peu plus loin, j'ai trouvé un élève d'Hyacinthe Rigaud, élu dans notre Académie à 29 ans, tandis que flambait en 1703 la querelle des Anciens et des Modernes, un peintre qui devint ensuite en Espagne, premier peintre de sa Majesté Philippe V. Jean Ranc se tenait devant son "Vertumne et Pomone", une scène tirée des Métamorphoses d'Ovide, dans laquelle Vertumne a pris les apparences d'une vieille femme, afin d'approcher Pomone, la nymphe des bois dont il est amoureux qui a interdit aux hommes l'accès de son verger.
Quelques mètres plus loin, je trouve encore un montpelliérain monté à Paris, Jean Raoux, qui n'a pas laissé le souvenir d'un peintre de génie, mais a néanmoins accompli une belle carrière. Pour son épreuve de réception à l'Académie, Antoine Coypel lui demanda, le 31 août 1715, d'illustrer la légende de Pygmalion; il représenta le roi-sculpteur amoureux de sa statue, Galatée, suppliant Vénus de lui insuffler la vie. Comme il tarda à achever son projet, il ne fut reçu que deux ans plus tard avec Antoine Watteau, qui présentait son "Embarquement pour Cythère".
Voilà trois œuvres à décrypter, comme le médecin décrypte sa pratique quotidienne: il observe des symptômes, dont l'étymologie grecque, sun-piptein, tomber avec, ou coïncider, implique l'énigme. Une personne est venue lui dire sa souffrance, que signifie-t-elle dans sa vie? Les symptômes, artistiques ou maladifs sont trompeurs: Bourdon peignait à Montpellier, Molière jouait à Pézenas, l'homme aux rubans noirs sans identité était donc un portrait de Molière...jusqu'à ce que fussent découverts quatre hommes aux rubans noirs supplémentaires, les consuls de la ville natale de Bourdon! Les symptômes sont des apparences, nécessitant de remonter à leur origine. Jean Ranc et Jean Raoux nous proposent des scènes charmantes, mais au-delà, que nous disent-ils? Ils annoncent les philosophes des Lumières, ils nous révèlent leur temps, ils témoignent d'une esthétique nouvelle, le temps de Marivaux. Non
pas du marivaudage, mais des interrogations au-delà des évidences: je ne suis pas celle que vous croyez, vieillesse et rides occultent les désirs, telle est prise qui croyait prendre, le valet cache un maître, le prince est une femme travestie.

Le médecin lui aussi, au-delà des examens et des ordonnances, peut proposer sa contribution aux personnes soucieuses d'accéder à leur transcendance, Dieu inclus, pour le croyant que je suis. Une certaine médecine, indispensable, ne se préoccupe pas trop du sens du symptôme. Ainsi, la chirurgie, qui ne restaure pas, est pragmatique: tel organe est malade, on va vous l'enlever. Une certaine médecine aussi, se limite aux "antis" (anti-hypertenseurs, anti-cholestérol, etc...), dont la pharmacopée moderne propose un heureux éventail, qui s'attache surtout au symptôme. Des siècles durant, artistes et médecins ont observé et reproduit le corps dans tous ses états, superbes planches anatomiques, de Vesale par exemple (De Humanae Corpore Fabrica). Ce corps, l'artiste l'illustrait minutieusement, mais la vie en était absente. Le médecin, lui dépourvu de pouvoir, laissait croire qu'il détenait un savoir, exercéuniquement sur le corps, parce qu'il méconnaissait le "corpzeame", si bien qu'il ne parlait pas au malade! A quoi bon?

L'art contemporain opère un retour du corps, mais il le décompose et le chosifie, en réaction à la tendance qui l'anima longtemps, sa re-présentation. Ceux qu'on dénomma les "Pompiers", proposèrent leurs re-présentations du corps. Voici Alexandre Cabanel, un Montpelliérain qui a réussi. Peintre officiel du Second Empire, il a brillé avec son portrait de l'Empereur, dans le salon même où "l'Olympia" de Manet était vilipendé. Son nom, imprimé dans toutes les gazettes de Paris, était diffusé aux quatre coins du monde et, à l'étranger...quand on parlait des grands peintres français, on ne citait plus David, Géricault ou Delacroix, mais Cabanel. Parmi ses œuvres, notre musée expose "Albaydé aux yeux de gazelle", une toile de 1848, sur un thème des Orientales de Victor Hugo:


Je veille, et nuit et jour mon front rêve enflammé,
Ma joue en pleurs ruisselle,
Depuis qu'Albaydé dans la tombe a fermé
Ses beaux yeux de gazelle.
Car elle avait quinze ans, un sourire ingénu,
Et m'aimait sans mélange
Et quand elle croisait ses bras sur son sein nu,
On croyait voir un ange!

Fidèle aux moindres détails du poème de Hugo, Cabanel n'a fait qu'embellir le réel. Seules comptent les apparences, l'ovale idéal du visage, les yeux en amande, la perfection des doigts. Voilà une peinture rassurante, consolante, racoleuse enfin, puisque le sein nu ajoute sa note d'érotisme. En bon "Pompier", Cabanel est "sexy" un brin d'audace sans transgresser les tabous de son époque - mais les plastiques indiscutables de ce XIXe siècle, où l'on n'aura jamais parlé autant de "Beaux-Arts", ne contribuent pas à l'humain.

Mon voisin, Frédéric Bazille, qui sacrifia la médecine à sa passion de la peinture, et, monté à Paris, affirma ses goûts en choisissant pour amis Monet, Renoir et Sisley, négligea la protection tutélaire dont aurait pu le faire bénéficier son prestigieux concitoyen. A son cousin voulant constituer une collection de peinture "moderne", il aurait refusé cette Albaydé, dont les yeux de gazelle sont des yeux morts. Quelques années plus tard, Vincent Van Gogh écrira d'Arles à son frère: "Quant à moi, plus je travaille ici, plus la vie des paysans m'accapare, et moins je donnerai des machines, du genre Cabanel". Un Cabanel qui n'aurait pu écrire, comme Vincent dans la lettre à Théo trouvée sur lui après sa mort: "Mon travail à moi, j'y risque ma vie". De même qu'une certaine peinture se limite à la catharsis de la laideur, la médecine console. Mais la personnalité du malade en sera-t-elle enrichie, son mal-être ne causera-t-il pas d'autres symptômes? Pas plus que le peintre du XXIe siècle ne peint comme Cabanel, le médecin d'aujourd'hui ne se satisfait plus d'une certaine médecine.

Je me suis donc tourné vers un autre de nos prédécesseurs académiciens, Jean-Auguste-Dominique Ingres, dont figure dans notre musée, "Stratonice, ou la maladie d'Antiochus" (1866). Une toile issue d'une histoire du Ille siècle avant notre ère, dont Ingres a minutieusement reconstitué le scénario. Antiochus, le fils du roi Seleucus Nicator, est amoureux de la jeune Stratonice, seconde épouse de son père. Dans la chambre d'un palais antique de Syrie, les quatre protagonistes témoignent du drame en train de se jouer: agenouillé au pied du lit, le père-roi, torturé de douleur; debout à son côté, le médecin Erasistrate, voyant le jeune Antiochus convulser en fièvre amoureuse quand passe Stratonice, diagnostique son mal que Valéry qualifiera de "maladie physique de cause affective" : il mourra, si son père ne renonce pas en sa faveur, à son épouse Stratonice. Ingres a tendu sa composition, jusqu'à l'intensité dramatique. Peinture éloquente, médecine éloquente: derrière tels symptômes, se profilent des détresses, des angoisses de mort, l'ineffable enfin, ce que les mots ne peuvent dire, parce qu'il "n'y a pas de paroles pour certains états, écrit Paul Valéry, alors ce sont des organes dont ce n'est pas la fonction qui sont chargés" d'exprimer ces souffrances, à la place des cordes vocales.
Paul Valéry dans sa jeunesse avait vu ce tableau superbe, et il en a esquissé une pièce de théâtre, quand il a reconnu que l'Intellect sans la sensibilité, était une impasse. Mais vous connaissez le grief fait à Ingres: parce que sa formation dans l'atelier de David, et son séjour à la villa Médicis, l'ont porté à peindre des scènes tirées de l'Antiquité et de l'œuvre de Raphaël, on a qualifié sa peinture "d'académique". Cette connotation péjorative, occultant son originalité profonde, on l'a malicieusement transposée aujourd'hui à l'institution, l'Académie. Avec Ingres, la voilà bien posée, la question de l'Académie et de l'académisme: si ces mots évoquent la peinture d'Ingres, alors vive l'académisme! Si une Académie, c'est la réunion de talents, d'œuvres et de passions au service des Arts, dont je puis témoigner, alors, vive l'Académie des Beaux-Arts!
Mais Valéry a écrit aussi "Le vent se lève, il faut tenter de vivre". Vivre l'aujourd'hui et vivre le demain. J'y viens, avec une toile de la seule de ces peintres qui ne fut pas des nôtres, Marie-Helena Vieira da Silva, "L'Eté", un assemblage de structures verticales, blancs cassés, gris et jaunes orangés. Tant que la peinture associa à la convergence visuelle une convergence mentale, unissant image et réalité, le monde extérieur se prolongeait sans rupture sur la toile. La peinture moderne, qui détache l'image du "réel", exprime une autre dimension de l'être. Ainsi, la toile de Vieira da Silva témoigne à mes yeux du don de l'artiste de voir et donner à voir l'invisible, proposant donc au médecin ses visions prophétiques. Ses touches en relief évoquent en effet les contrastes de l'actuelle imagerie médicale, qui scrute le corps humain dans ses trois dimensions. Le peintre est passé depuis longtemps de l'anatomie à la complexité de l'être. Le médecin, privé des siècles durant d'approches précises de l'homme malade, découvre, fasciné, les technologies nouvelles. L'artiste en bénéficie: ses sens sa santé restaurés prolongent la créativité, mais soulignent une interrogation: sans la cataracte de Monet, aurions-nous ses nymphéas, sans la surdité de Beethoven, une certaine musique? Les technologies impliquent en outre des risques, si l'imageur amateur d'icônes devient iconolâtre, si le médecin exerce la médecine sur ordinateur, si le chirurgien opère des images sur écrans vidéo. Le don de prémonition de l'artiste apparaît encore sur la toile de Vieira da Silva, à celui qui veut bien voir dans ses structures sombres verticales, des bandes d'ADN de chromosomes. "Je peins, disait-elle, un spectacle qui se déroule en moi-même". Je me garderai d'affirmer qu'elle voyait dans la lumière pénétrante de son "Eté", la projection de son identité profonde. Je souligne seulement que la connaissance du génome humain, merveilleuse étape de l'histoire humaine si elle guérit, sera désolante si elle génère
angoisses et dérives, ou bien ces chimères sommeillant au cœur de tout homme, tels les clones.

Clone! Voilà un mot inquiétant pour tous, et le médecin autant que l'artiste, qui a constamment fondé son art sur la rupture, le refus de l'identique et de la copie. Le clone risque, aujourd'hui et demain, d'égarer arts et artistes, dans deux extrêmes désolants:
- celui de ses adeptes, qui se laissent aller aux suivismes médiocres d'avant-gardes innovantes, dont tous les arts nous donnent de fâcheux exemples.
- celui ensuite des phobiques du clone, qui vont jusqu'à l'incongru, dans la seule hantise du différent, qui ne saurait être une fin en soi.
Ne jugez pas mon propos réactionnaire: nul n'a jamais contesté à quiconque la liberté d'inventer, mais la tromperie devient inadmissible, quand vous est demandé d'y voir du Léonard. Comme la médecine à visage humain se reconnaît à ce que le malade en est le centre, c'est l'homme qui identifie l'œuvre d'art, et il paraît souvent absent, cet homme, de présentations actuelles, telles les "installations". Comme le médecin est menacé de se muer en technicien supérieur remplaçable par tous techniciens, l'artiste risque de se muer en technicien d'esthétiques diverses.

Chers Confrères artistes, protestez, chaque fois que, sous l'alibi de la nouveauté, sont absents les fondamentaux de l'art. Chers Confrères médecins, protestez, chaque fois que menace une médecine uniquement technologique, informatisée, comptabilisée, évaluée, "sécurité - socialisée", etc...
Oui, parler d'art et de médecine devant vous réunis aujourd'hui, dans ce prestigieux cénacle, ne doit pas laisser croire, en ces temps d'horreur et de peur, que la Culture, les Arts et la Médecine, demeureront telles que nous les souhaitons. Notre monde contemporain est à un stade de l'histoire humaine, où certaines formes de culture et de médecine sont menacées. Je veux dire culture et médecine ANAPHYLACTISANTES.

Une toile d'Eugène Delacroix, qui terminera la visite, va illustrer mon propos.C'est un portrait d'Alfred Bruyas, ami montpelliérain du Docteur Gachet, le plus beau des vingt-trois portraits pour lesquels a posé ce peintre rentré, à œuvre de mécène. Sa genèse est bien connue. Delacroix avait renoncé aux portraits. "Moi qui ai besoin d'inventer et non de reproduire, moi que convulse la passion du mouvement, je suis frustré par le portrait". S'il s'y est remis pour Bruyas, ce n'est pas pour une commande, mais parce que, l'ayant aperçu dans une exposition, arrêté devant la Stratonice d'Ingres, il s'est avancé pour lui dire: "Vous m'obligeriez, Monsieur, si vous veniez dans mon atelier, je veux faire votre portrait". Car Bruyas incarnait aux yeux de Delacroix le personnage d'Hamlet qui le fascinait depuis sa jeunesse. Et au contraire de Gustave Courbet, qui pour gratifier son mécène en a fait un vigoureux méridional, Delacroix a VU Bruyas, s'est identifié à sa fragilité et à sa mélancolie, "Quelle complication de nerfs, de bronchite et de fièvre! J'ai moi-même tous ces symptômes. Mais lui (...) je crains de lui voir rendre l'âme dans son mouchoir". Et pour souligner la faiblesse de Bruyas, Delacroix a peint une main gauche démesurée, refermée sur un mouchoir blanc tâché de sang. "Vous la trouvez trop grande cette main? Eh bien tant mieux, on la verra davantage". Ce portrait de Delacroix provoque chez le spectateur l'équivalent mental de cette allergie majeure, que deux prix Nobel français de médecine ont dénommé l'anaphylaxie. Cette onde de choc, qui ne se limite pas à consoler le spectateur ou l'auditeur de l'œuvre d'art, mais l'ébranle assez pour chambouler sa vie. Parfois dangereusement : on se souvient que la vue de ce portrait au musée de Montpellier, visité avec Gauguin, a précipité Vincent Van Gogh dans sa crise hallucinée de Noël 1888 où il s'est tranché le lobe de l'oreille avant d'être interné. Parce que la sensibilité si aiguë de Vincent a immédiatement identifié la mélancolie de Bruyas à la sienne. Provoquer l'anaphylaxie, c'était l'objectif d'Henri Michaux qui, abandonnant pour la peinture ses écrits dont on le félicitait, répondit: "j'aurais voulu trouver l'anaphylaxie". Toute mescaline exclue, c'est à sa capacité de provoquer l'anaphylaxie qu'on reconnaît la véritable œuvre d'art, qu'elle soit peinte, gravée, sculptée,musicale ou écrite. Qui n'a vu un jour sa vie changée par le choc d'une symphonie, d'un tableau, d'un plan de cinéma?

La spécificité du médecin, c'est donc sa capacité à provoquer une heureuse anaphylaxie mentale, quand ses mots répondent à une interrogation profonde du malade, restée jusque-là sans écho. C'est Jean-Félix Rey, l'interne compatissant de l'hôpital d'Arles, invitant Vincent dans son bureau, pour l'assurer qu'il n'était pas fou mais halluciné par l'absinthe. L'anaphylaxie favorable, ce sont des regards qui s'allument, des yeux qui brillent, des tombeaux ouverts. Je ne dis pas guérison, je dis une vie pourvue de SENS, et j'évoque ici, chère Madame Brel, le souvenir de notre Jacques Brel.
Car le sens est ce qui manque le plus à notre monde déboussolé, et le sens, vous ne devez pas cesser de le lui proposer, vous les artistes, car c'est l'un de vos rôles irremplaçable: vous êtes des dispensateurs de sens. Notre Société, dite "du spectacle", produit autant de pauvreté fantasmatique favorisant les passages à l'acte violent, que de pulsions dépourvues de représentation psychique. Une désensibilisation, insidieuse et généralisée, abolit l'imaginaire, atrophie le sensible, réduit la vie intérieure, cette camera obscura qui depuis ses origines, constitue la vie psychique de l'homme parlant. Le médecin, lorsqu'il contribue à intégrer une maladie dans l'histoire d'une vie, quand il aide un malade à se l'approprier et transformer un handicap, en un plus-être, il donne du sens. Les écrivains et poètes l'y aident fructueusement : Marcel Proust, Raymond Queneau et Paul Valéry m'ont beaucoup instruit, parce qu'ils ont tout compris de leur asthme.

Il me faut, en terminant, vaincre mes réticences à exprimer quelques sentiments, j'allais dire personnels, si tout ce qui précède ne l'était aussi! Je me tourne vers vous, cher Roger Taillibert, pour vous remercier de vos propos de bienvenue. Parmi toutes vos qualités, personnelles et professionnelles dont attestent vos oeuvres, laissez-moi souligner celle de résistance. Vous l'avez tôt manifestée quand, au sein même de votre maison occupée, vous aidiez courageusement les Résistants. A l'instar du Général de Gaulle, vous n'avez pas cessé de témoigner de cette vertu votre vie durant, que ce soit pour dénoncer les errements de ce Montréal que vous aimez tant, ou déplorer qu'on estime la France, dépourvue d'architectes de talent, pour construire le viaduc de Millau! A votre égard et celui de vos confrères architectes, comment ne pas citer encore Paul Valéry, quand Phèdre, à propos de la Beauté, évoque l'architecte Eupalinos:

"J'étais lié d'amitié avec celui qui a construit ce temple. Il était de Mégare et s'appelait Eupalinos. Il me parlait volontiers de son art. Je voyais surtout son étonnant esprit. Je lui trouvais la puissance d'Orphée. Il prédisait leur avenir monumental aux informes amas de pierres et de poutres qui gisaient autour de nous; et ces matériaux, à sa voix, semblaient voués à la place unique, où les destins favorables à la déesse les auraient assignés. (...) Il n'y demeurait nulle trace de ses difficiles méditations de la nuit. Il ne leur donnait que des ordres et des nombres". Vous connaissez la réponse de Socrate: "c'est la manière même de Dieu".

Cher Jean Cardot, permettez-moi de vous saluer aussi particulièrement, car durant ces années où vous avez atteint les sommets de votre art et de la renommée, nous avons vécu ensemble des moments de bonheur et des moments de déréliction, qui ont moulé, davantage que dans le bronze, une indéfectible amitié.

Je voudrais ensuite, vous dire à tous ma joie de me trouver parmi vous. "L'honneur, disait Roland Barthes dans sa leçon inaugurale au Collège de France, peut être immérité, la joie ne l'est jamais". "0 gioia ! 0 ineffabile allegrezza" disait Dante; joie "françoisienne" disait un fidèle de François d'Assise, mon ami Joseph Delteil; joie profonde, me disait l'un des vôtres, Olivier Messiaen, qui lui a consacré un opéra, en "huit ans de travail, avouait-il, debout devant des partitions et des chants d'oiseaux ". Ma gratitude est à la mesure de cette joie. Si votre illustre Compagnie réunit ces différences, d'arts, de personnalités, de pensée, qui en font la richesse, elle constitue aussi une famille. Une famille dans laquelle un membre libre peut éprouver une sorte de jalousie à l'égard de ses frères: tandis que vos œuvres sont interprétées, exposées, perpétuées dans les partitions, le bronze, la toile ou la pellicule, quelle trace, laisserai-je, de ces centaines de malades écoutés, soignés, réanimés? Quelques marques, sur le sable mouvant de l'éphémérité humaine, même si membre "libre", implique l'avantage d'une distance, avec l'invention de l'œuvre d'art. L'historien Jules Michelet déplorait, au soir de sa vie, d'avoir "trop bu le sang noir des morts". Moi, ce sont les laideurs, que ma vie de médecin m'a souvent amené à côtoyer, qui me font partager avec vous, le besoin vital du Beau. Aussi superbes soient-ils, les corps de femmes en leur grâce somptueuse, ou ceux des jeunes mâles à l'apogée de l'âge d'homme, le médecin ne peut oublier à leur vue, que virus ou bactéries détruisent en quelques jours cette architecture sublime de la vie, et la renvoient à cette laideur que le prosecteur d'anatomie que je fus, ne connaît que trop. A ces laideurs dont une guerre et ses horreurs ont blessé à jamais mes yeux d'enfant. A ces enfants, qui partout dans le monde sont affamés, mutilés, exploités, violés ou tués, profanation d'enfance que j'ai tenté de dénoncer avec certains d'entre vous.

Aux membres de ma famille, aux nombreux amis, à mes élèves et confrères, dont la présence ici m'est infiniment précieuse, parce qu'ils ont contribué à me faire ce que je suis, permettez-moi d'associer l'Ecole de Médecine de Montpellier dont je suis issu, la plus ancienne du monde occidental. Située dans ce couloir entre Méditerranée et Cévennes, qui a vu défiler les armées d'Hannibal et les légions romaines, elle s'est ouverte à deux cultures médicales, celle de l'Est, gréco-latine de Galien et d'Hippocrate, celle de l'Ouest, judéo-arabe, du Maghreb et de l'Espagne, et nous propose son perpétuel message d'ouverture, tristement inentendu aujourd'hui ! Si depuis 1180, cette Ecole a traversé sans disparaître les convulsions de l'histoire des hommes, c'est parce que ses enseignants, tels François Rabelais ou Auguste Broussonnet, autant que ses musées, ne se sont fondés que sur l'Homme. Si elle a connu la renommée qui attirait de toute l'Europe, c'est pour la première place qu'elle a toujours donnée au compagnonnage de maître à élève, que vous avez tous pratiqué, témoignant que les arts, autant que la médecine, seront toujours un lien d'homme à homme.

Il est temps de conclure. Je le ferai en me tournant vers demain, par une invocation d'espérance, avec cette question par laquelle Jean Giraudoux a terminé son Electre :

"Comment cela s'appelle-t-il, demande la Femme Narses, quand le jour se lève comme aujourd'hui, et que tout est gâché, que tout est ravagé et pillé... ?
Demande, répond Electre, au mendiant, il le sait.
Cela, femme Narsès, a un très beau nom, dit le mendiant, cela s'appelle l'aurore."