INSTITUT DE FRANCE

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS

DISCOURS PRONONCÉ DANS LA SÉANCE PUBLIQUE TENUE PAR L'ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS
présidée par M. Pierre Carron, Président de l'Académie, le mercredi 5 juin 2002

POUR LA RÉCEPTION DE

M. Jacques TADDEI
ÉLU MEMBRE DE LA SECTION DE COMPOSITION MUSICALE

par

M. Jean-Louis FLORENTZ

 


Mesdames, Messieurs,
Mes chers confrères, Chers amis

Il y a quelques semaines, je me trouvais une fois encore en Haute Egypte, à Esna - l'ancienne Latopolis - attendant depuis des heures le passage de mon bateau qui devait franchir l'écluse, avant de rejoindre Aswân.

Il n'y avait pas un souffle d'air.

La nuit venait juste de tomber. Un très fin croissant de lune, couché comme un sourire doré, illuminait le Nil, tandis que Sirius brillait déjà haut dans le ciel, à l'ouest d'Orion. Esna était plongée dans une brume de poussière de couleur orange, causée par la lueur des lampadaires au sodium. Des silhouettes de jeunes gens pressés se perdaient dans les ruelles ensablées, et l'on distinguait avec peine les nombreux minarets ainsi que quelques clochers d'église coptes.
La ville ressemblait à un pastel de David Roberts.

Perdu dans mes pensées, je songeais à toi, Jacques, au clavier de ton orgue de Sainte-Clotilde, en contemplant ce décor féerique lorsque soudain, du haut d'un minaret, me parvint l'appel d'un muezzin à la « Prière du couchant », appel suivi en canon serré par ceux de tous les autres muezzins alentour, qui lui répondaient de part et d'autre du Nil.

L'atmosphère, déjà envoûtante, devint magique, mystérieuse : on entrait dans un temps sacral. Les fidèles musulmans savent qu'aux cinq moments de la journée où retentit l'appel de la prière, ils doivent abandonner leurs activités profanes pour se diriger vers la mosquée ou le lieu de culte le plus proche.

Dans cette « nuée coranique », on pouvait distinguer plusieurs styles simultanés d'un chant qui se perpétue depuis près de 14 siècles.

Tout ce que j'entendais là était parfaitement codifié : les notes, les rythmes, les inflexions, les mélismes ont été appris, transmis par tradition orale depuis le jour où le prophète Mohammed demanda à son compagnon éthiopien Bilal d'appeler ses fidèles du haut de la Ka'aba, en s'inspirant des vieilles «cantates du désert» : ces chants très anciens qu'on entend encore de nos jours dans les oasis les plus reculées.

Il n'existe aucune partition musicale de cette création spontanée destinée à provoquer l'extase, et qui nous rappelle la primauté du phénomène sonore sur son écriture :

La musique des quatre cinquièmes de l'humanité n'est pas écrite. Ne l'oublions jamais.


Mon cher confrère, Mon cher Jacques,

Si vous êtes aujourd'hui parmi nous, c'est parce que nous avons compris la nécessité d'accueillir au sein de la section musicale de l'Académie des Beaux-Arts une autre forme de création, celle de la relation spontanée au son, celle de l'accès direct au désir de musique : je veux parler de l'improvisation.

Comme l'écrivait la grande organiste Rolande Falcinelli : l'improvisation à l'orgue est un art « qu'on ne saurait traiter à la légère, avec condescendance. Un art qui, bien souvent, révèle le moi le plus profond, le plus vrai, le plus spontané d'un artiste, parce que celui-ci n'a pas le temps de mettre un masque, il se dévoile dans l'instant presque malgré lui. Un art dont la complexité, dans son essence et son jaillissement, est telle qu'il défie l'analyse trop froide de l'intellect... et pourtant il ne pourrait exister sans s'appuyer sur lui ! ».

Votre biographie nous révèle pourtant que tout vous destinait à une carrière de pianiste, du début de vos études musicales à Nice, où vous êtes né il y a exactement 56 ans, jusqu'au Grand Prix du concours Marguerite Long - Jacques Thibaud, que vous avez obtenu en 1973, à l'âge de 27 ans.

Mais entre temps, il y a eu cette rencontre, qui fut déterminante dans votre vie d'homme et de musicien : celle de Pierre Cochereau. Les sonorités de l'orgue avaient, bien avant, éveillé votre sensibilité ; à l'âge de dix ans un concert de Marcel Dupré sur l'orgue de Notre- Dame de Nice avait provoqué en vous une attirance irréversible pour l'instrument, mais plus encore : une prédilection pour l'orgue symphonique.

En 1961, Pierre Cochereau devient directeur du Conservatoire de Nice. Ayant décelé en vous un grand talent d'improvisateur et de créateur, il vous convoque dans son bureau et vous incite à étudier l'orgue, mais aussi à composer : deux pièces d'orgue pour commencer, puis un mouvement pour quatuor à cordes, une sonate pour violon et piano, et des pièces vocales. Henri Dutilleux, qui à l'époque enseignait la composition à l'Académie Internationale d'été de Nice, vous a recommandé de faire des études d'écriture ; de son côté, Tony Aubin souhaitait vivement que vous le rejoigniez dans sa classe de composition au conservatoire de Paris.

Les années qui suivirent ne cessèrent de vous rapprocher de Pierre Cochereau qui devint pour vous un guide, et un ami. Vous l'avez alors côtoyé très régulièrement, et suiviez ses cours d'improvisation à l'Académie d'été.

De fait, ce n'est pas le répertoire de l'orgue qui vous attirait le plus à l'époque, mais la recherche, et la création par l'improvisation.

Au cours de l'année 1964, Pierre Cochereau, titulaire des grandes orgues de la cathédrale Notre-Dame de Paris depuis 9 ans déjà, enregistra chez Philips sa célèbre Symphonie - Improvisation. Depuis lors, certains se sont risqués à la transcrire, et ont dû abandonner en cours de route, perturbés par une matière trop mouvante et rebelle à l'écrit.
La richesse rythmique, la splendeur du contrepoint, le vertige des contrastes de registrations par masses, et l'étonnante plasticité harmonique, sans parler de la profondeur d'inspiration de ce monument créé quasiment dans l'instant, mais relié à la plus pure tradition de la musique française, furent et restent un miracle, une référence majeure de la musique d'orgue du XXe siècle, un trésor que l'enregistrement a heureusement permis de garder pour le transmettre aux générations suivantes.

Cette œuvre créa un choc considérable dans le monde de l'orgue. Elle devint presque aussitôt un archétype, qui fit entrer définitivement l'improvisation dans le champ des arts majeurs. Jamais, dans ses cinq partitions écrites, Pierre Cochereau n'a atteint un tel niveau d'invention et de savoir; et ceux qui aujourd'hui écrivent pour cet instrument sont conscients de ce qu'ils doivent à ce chef d'œuvre spontané, qui ouvrit de nouveaux horizons à cet art grisant et redoutable.

Comme beaucoup d'entre nous, vous avez été bouleversé par cette réussite hors du commun. Votre sens inné de l'harmonie, que Pierre Cochereau avait décelé depuis longtemps, et votre entraînement assidu sur le grand orgue de la cathédrale Sainte-Réparate de Nice, vous ont permis de réussir ce tour de force extraordinaire : un an après avoir entendu l'enregistrement, vous parvenez à jouer, devant un Pierre Cochereau stupéfait, le premier mouvement de sa symphonie sur l'orgue de Megève, où vous passiez vos vacances en compagnie de sa famille.

À partir de cette époque, vous n'avez cessé d'approfondir vos recherches en improvisation, tandis qu'à Paris vous poursuiviez vos études supérieures de piano dans la classe de Lucette Descaves, mais aussi de philosophie en Sorbonne, et de sciences politiques, car telle était la condition pour que vos parents vous laissent rejoindre la capitale.

De nombreuses partitions musicales virent le jour, qui furent détruites ensuite, tandis que vous collectionniez de nombreux prix et récompenses en piano, et en musique de chambre.

Une nouvelle rencontre, également décisive dans votre vie, fut celle du député et ministre Jacques Baumel, en 1972. Celui-ci vous proposa de créer un conservatoire à Rueil- Malmaison, dont vous êtes alors devenu directeur, à l'âge de 26 ans. Dans cette même ville de 75 000 habitants, dont vous devenez maire-adjoint à la culture pendant deux mandats, vous inaugurez, au fil des années, les nouveaux locaux du Conservatoire national de Région, une école des Beaux-Arts, une nouvelle médiathèque, et cinq centres culturels.

Mais l'orgue et la création musicale ne vous laissaient pas en repos. L'année 1973 fut certes celle de votre Grand Prix de piano du concours Marguerite Long - Jacques Thibaud, mais aussi, et peut-être plus encore, celle du Grand Prix du concours international d'improvisation de Lyon, qui vous décidera à vous consacrer davantage à votre instrument de prédilection, au point que vous en avez délaissé le piano pendant plus de dix ans.

En 1976, vous créez au conservatoire de Rueil une classe d'orgue, en proposant à Marie-Claire Alain de venir y enseigner : mais vous lui demandez aussi de faire partie de ses élèves...

Votre humilité et votre ténacité dans le travail vous ont conduit au sommet de votre art lorsque vous avez remporté en 1980 le Grand Prix d'improvisation du Concours International d'orgue de Chartres, avec une symphonie sur quatre thèmes donnés par Gaston Litaize. Certains membres du jury parleront du courage d'un homme qui osait se présenter à un tel concours auquel participaient également les élèves de son propre conservatoire.

Désormais, l'orgue et l'improvisation sont au cœur de votre activité, et l'on ne doit pas s'étonner qu'à l'aube des années 80, vous ayez cessé de composer - provisoirement m'avez-vous confié -, non par manque d'idées, mais plutôt par volonté de ne pas vous laisser atteindre ou embarrasser par l'endoctrinement esthétique et l'intolérance qui régnaient déjà à cette époque sur la création musicale contemporaine. En pareilles circonstances, d'autres que vous se sont laissés « formater » par manque de personnalité ; d'autres encore se sont exilés vers des horizons culturels lointains et plus fertiles, prenant leurs distances avec un microcosme particulièrement étroit d'esprit, allant parfois jusqu'à l'autisme.

L'action et les responsabilités vous attiraient d'abord, et il faut reconnaître que l'influence de Pierre Cochereau n'y était pas étrangère.

En 1987, vous devenez directeur du Conservatoire supérieur CNR de Paris, et la même année, vous êtes nommé titulaire du Grand Orgue de la Basilique Sainte-Clotilde, succédant ainsi à Jean Langlais, et plus avant à Charles Tournemire, à cette tribune rendue illustre par César Franck.

Poursuivant une carrière internationale d'interprète et de créateur, vous êtes l'un des rares musiciens de votre génération à pouvoir proposer des récitals d'orgue et de piano dans des programmes entièrement consacrés à Jean- Sébastien Bach, Franz Liszt ou César Franck, dont vous avez réalisé deux compact-disques.

Vos récitals vous ont mené dans la plupart des pays européens ainsi qu'en Russie, aux Etats- Unis, en Amérique latine, en Asie, mais aussi en Afrique du Sud et au Zimbabwe.

Vous avez joué avec de très nombreux orchestres en France et à l'étranger, et avec les plus grands chefs. Sous la direction de notre confrère Laurent Petitgirard, vous avez également enregistré en compact-disque le concerto pour orgue et orchestre de Francis Poulenc, qui est dédié à la princesse Edmond de Polignac, commanditaire de l'œuvre. Vous apprendrez par la suite que celle-ci est la propre tante de votre femme.

Musicien, mais aussi administrateur, vous ne reculez pas devant les charges : président de l'Académie Internationale d'été de Nice à partir de 1992, vous prenez l'année suivante la direction du Festival d'Art sacré de la ville de Paris, à la demande de sa présidente, Madame Jacques Chirac.

La richesse du patrimoine organistique parisien, et l'investissement financier consenti par la ville de Paris pour sa conservation et son enrichissement vous conduisent à créer, en 1994, un Concours International d'orgue de la ville de Paris, dont la quatrième édition aura lieu en novembre prochain. L'originalité et l'intérêt de ce concours prestigieux tiennent au fait que des œuvres sont jouées sur des instruments dont les compositeurs furent en leur temps les titulaires réputés, de François Couperin à Saint-Gervais à Charles-Marie Widor et Marcel Dupré à Saint- Sulpice, ou encore Maurice Duruflé à Saint-Etienne du Mont. De même, les épreuves d'improvisation renouent avec la grande tradition qui, de Louis-Claude Daquin à Jean Guillou fit, et continue de faire, la réputation mondiale des organistes français. A l'occasion de chaque concours, vous commandez une œuvre contemporaine comme morceau imposé.
Cette année, mon cher Jacques, vous m'avez fait cet honneur : cette œuvre vous est dédiée.

Vous ne cessez d'agir et de construire, avec dévouement et conviction. Je me souviens qu'en 1993, vous n'avez pas hésité un instant à prendre de votre temps, et de celui de l'orchestre de votre conservatoire pour offrir à la communauté copte de France un grand concert à Sainte-Clotilde, au profit des églises et écoles coptes catholiques d'Egypte sinistrées par le séisme du 12 octobre 1992.

Comment à ce moment ne pas mentionner votre amour pour la pédagogie ? L'Académie des Beaux-Arts, dans le premier article de ses statuts, doit veiller « à la sensibilisation aux arts dans l'enseignement général, et à la qualité de l'enseignement dans les écoles spécialisées ». De ce point de vue, votre Conservatoire supérieur- CNR de Paris est exemplaire. Vous y dispensez le bien le plus précieux qui puisse être enseigné aux jeunes artistes : le courage, la force de caractère, la tenue, et l'exigence dans le travail, autant de qualités majeures dont nous avons chaque année l'occasion de constater les effets lors des jurys de concours, et qui font de votre établissement un des fers-de-lance de l'enseignement musical de notre pays.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser un parcours aussi éclectique, vous ne délaissez ni la pratique de l'orgue, ni vos recherches. En 1995, vous enregistrez sur le Cavaillé-Coll de Sainte-Clotilde un compact-disque consacré à l'improvisation, en hommage à votre maître Pierre Cochereau, CD qui vous vaudra le Grand Prix du Disque. Un autre Grand Prix du disque vous sera attribué un an plus tard pour l'enregistrement, chez EMI Classics, de la symphonie concertante pour orgue et orchestre de Marcel Landowski, dont vous êtes le dédicataire.

En 1995, vous rencontrez celle qui deviendra votre épouse, vous avez 50 ans, et le cours de votre vie va être changé. Vous entrez dans une famille d'illustres académiciens : hommes de lettres, scientifiques, savants. Grâce à vous, la musique est désormais présente au sein de cette lignée prestigieuse.
Vous êtes, parmi nous, le seul jeune père de famille. Colombe et Olympia seront-elles les premières à inaugurer l'arbre de Noël de l'Académie des Beaux-Arts ?

Cher Jacques, c'est aujourd'hui votre anniversaire. Qu'il est loin le temps des rêves de votre enfance, où vous dessiniez à la craie les touches d'un clavier sur l'établi de menuisier que vos parents vous avaient offert à Noël, quand vous aviez quatre ans. Votre mère vous a donné une ossature, vous a poussé à ne pas rester spectateur de votre vie, à entreprendre et à oser, au sens le plus noble, sans vous laisser impressionner ou intimider par rien ni personne.

Je ne puis m'empêcher de songer ici à ces paroles enthousiastes de Thérèse d'Avila, dans son Chemin de perfection, - au chapitre 21, verset 2 - : « Una grande y muy determinada determinacion, de no parar hasta llegar a eia » : une grande et très déterminée détermination de ne pas abandonner jusqu'à l'atteindre il s'agit de « la source d'eau vive ».

Cette « source d'eau vive », c'est la foi qui vous habite, à l'expression de laquelle vous apportez chaque dimanche votre savoir et votre inspiration, à la tribune de Sainte-Clotilde.

Nous savons bien que l'orgue n'est pas, et ne sera jamais, un instrument de musique comme les autres. Combien de fois, dans nos églises et cathédrales, avons-nous pu constater que l'insondable ennui d'une liturgie médiocre avait mystérieusement déplacé la transcendance, de l'autel jusqu'à la tribune.

Nous sommes heureux, cher confrère, de recevoir parmi nos membres un grand organiste et improvisateur, mais aussi un véritable humaniste qui, à la tête de son conservatoire comme en d'autres endroits, a tant fait pour l'enseignement de la musique dans notre pays.

Cher Jacques, c'est bien l'homme de foi et de l'esprit que nous accueillons avec joie parmi nous.