INSTITUT DE FRANCE

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE

M. Charles TRENET
(1913-2001)
par
M. Jacques TADDEI

lue à l'occasion de son installation comme membre de la Section de Composition musicale
SÉANCE DU MERCREDI 5 JUIN 2002

 

Mesdames, Messieurs,
Mes chers confrères, Chers amis,

Il y a trente-huit ans, arrivant à Paris pour y poursuivre mes études, je cherchais à donner quelques leçons afin d'améliorer mon ordinaire, comme le font beaucoup d'étudiants.

Je m'en ouvris à Lucette Descaves, mon professeur de piano au C.N.S.M. qui me fit rencontrer Emmanuel Bondeville, alors directeur de l'Opéra Garnier et Secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux Arts. Il me confia son plus jeune fils, âgé de cinq ans. Le Secrétaire perpétuel habitait un appartement situé dans l'aile droite de l'Institut ; du bureau où je donnais la leçon de piano on pouvait voir la Seine, le Palais du Louvre, et la passerelle des Arts que j'empruntais deux fois par semaine, admirant la perspective des monuments dans l'axe du Pont Neuf ; dès février le saule pleureur de la Pointe du Vert-Galant reverdit et ce fut pour moi le premier sourire du printemps, dans une ville où le ciel bas et gris, les gens emmitouflés, pressés et distants, et les arbres en bois la moitié de l'année me donnaient la nostalgie de mon midi natal.

Emmanuel Bondeville et son épouse Dominique furent une deuxième famille pour moi, m'invitant dans leur loge à l'Opéra ou aux manifestations et séances publiques de l'Académie. Grâce à eux je découvris ce lieu magnifique, où j'eus la chance de côtoyer les académiciens ; j'ai maintenant l'âge de ceux que je trouvais âgés quand j'étais jeune et aucun d'entre ceux qui me semblaient fringants n'est encore parmi vous ; pas même Paul-Louis Weiller, qui vécut cent ans et auquel je fus présenté à cette époque. Il fut merveilleux pour moi, comme pour de nombreux jeunes artistes qu'il soutint et aida avec autant de générosité et de délicatesse que de discrétion jusqu'à la fin de sa vie. Je me souviens avec émotion de la séance organisée ici même pour son centenaire en 1993 en présence de nombreuses et hautes personnalités et c'est toujours avec reconnaissance et affection que je pense à lui.

Messieurs les académiciens et chers confrères, en m'élisant membre de votre prestigieuse compagnie en novembre dernier, vous avez, non pas changé ma vie, car à cinquante ans il faut savoir quels sont les rêves qui doivent être abandonnés, mais vous lui avez donné un nouvel éclairage, illuminant mon présent de l'honneur et du plaisir que j'éprouve à être avec vous aujourd'hui sous cette coupole, me laissant espérer un futur teinté d'un halo d'immortalité, et éclairant d'une lumière nouvelle un passé, auquel vous avez, cher Jean- Louis, dans les méandres de la mémoire et les apparentes contradictions d'une vie, su retrouver unité et cohérence.

Cette coupole, où nous sommes réunis aujourd'hui, force l'admiration par la puissance de son architecture, l'harmonie de ses volumes et l'équilibre qui s'en dégage ; elle est historiquement le centre de la Chapelle du Collège des Quatre Nations créé par le Cardinal Mazarin où devaient être instruits de jeunes gens issus des quatre provinces rattachées au Royaume de France par les traités de Westphalie et des Pyrénées (l'Alsace, l'Artois, la Flandre, le Roussillon et la Cerdagne) : Cerdagne du pays catalan, de la Narbonnaise, pays de la Sardane et de Charles Trénet.

Vous voici parmi nous, Monsieur, je ne vous nommerai plus. Vous allez être le centre de mon discours, comme la gare de Perpignan était pour Salvador Dali le centre de l'univers, Dali, que vous aviez connu chez votre père à Perpignan et dont le discours de réception à l'Académie des Beaux Arts, en 1978, se terminant par l'éloge de la gare de Perpignan, ne fut jamais publié par l'Académie. Vous n'écrivîtes, quant à vous, jamais le vôtre. Peut-être y auriez-vous parlé, vous aussi, de Perpignan, où vous vous installâtes en 1925 après le divorce de vos parents, auprès de votre père, notaire respecté et violoniste à ses heures, dont c'était la ville natale ; Perpignan, où vous rencontrâtes Albert Bausil, érudit et libre penseur maniant l'humour avec un talent acerbe, fondateur d'un hebdomadaire satirique et polémique le Coq Catalan ; cet idéaliste, qui vénérait la poésie, a marqué votre adolescence. Il vous ouvrit son immense bibliothèque, publia dans son journal vos premiers textes, poèmes et nouvelles, vous fit découvrir la littérature et la poésie, vos seules vraies passions. Vous auriez sûrement également parlé de votre ville natale, Narbonne, de votre père mobilisé en janvier 1915, envoyé sur le front et que vous ne reverrez qu'en 1919, vous auriez évoqué la maison familiale, celle de votre grand-père maternel, tonnelier, ou vous vîtes le jour le 18 mai 1913 et cette maison d'où vous observiez petit enfant le long de la ligne de chemin de fer, tout près de la gare, les «Wagons-Foudres» transportant en 1917 le réconfort du poilu : le vin rouge des Corbières.

Salvador Dali, que vous retrouverez souvent au hasard de vos voyages, a quitté ce monde ; vous aussi Monsieur, vous nous avez quittés par une nuit d'hiver, la nuit du dimanche au lundi 19 février 2001 ; vous qui n'étiez jamais malade, à part la fièvre typhoïde, enfant, et que la mort et le temps semblaient, comme pour Fontenelle, avoir oublié, vous succombez à une attaque cérébrale. Naître ne vous avait pas suffi, vous aviez aussi su vous créer. Toute votre vie, vous n'aviez engagé de batailles que celles qui dépendaient uniquement de vous ; l'issue de la dernière ne vous appartenait malheureusement pas. Le Tout- Paris et une foule nombreuse d'anonymes admirateurs assistèrent à la cérémonie religieuse en l'Eglise de la Madeleine, la messe fut célébrée par Monseigneur di Falco, et François-Henri Houbart, accompagné par les Petits Chanteurs à la Croix de Bois, joua La Mer aux grandes orgues.

En quittant ce monde, que vous aviez parcouru en tous sens, vous quittez un fauteuil dans lequel vous n'aviez pas, selon la formule consacrée, été installé et dans lequel vous ne vous étiez pas assis. Jamais vous ne fûtes reçu, et jamais vous n'occupâtes ce fauteuil que l'Académie des Beaux-Arts avait créé en 1998 et dont vous fûtes le premier titulaire, à défaut d'en être le premier occupant. Je vais désormais y siéger, et m'asseoir, si j'ose m'exprimer ainsi, dans ce fauteuil vierge de toute assise et de toute mémoire.

Ah ! La mémoire des sièges! Ces fauteuils dont l'existence est plus morale que physique n'ont ni la même histoire, ni la même généalogie et s'ils sont tous glorieux du prestige de leur grands hommes, tous n'en éprouvent pas une fierté égale, car comme disait Fouquet : « La gloire des grands hommes se doit toujours mesurer aux moyens dont ils se sont servis pour l'acquérir ».

Mais revenons à nos fauteuils : certains d'entre eux furent écrasés pendant des décennies par la gloire pesante ou la réputation flatteuse de leurs titulaires, dont ils redoutaient le ressort : d'autres au contraire primesautiers, presque mutins, par la grâce, la légèreté d'esprit de leurs titulaires, ne touchaient de leurs pieds presque jamais terre ; d'autres enfin, par l'absence ou le manque d'assiduité de leur élu, n'avaient pas le bonheur d'être réchauffés, caressés et réconfortés ; la disparition subite ou prématurée de leur académicien préféré les laissait veufs, inconsolables et meurtris jusqu'à une nouvelle élection. Que d'attentes, que d'angoisses, de surprises, pour ces fauteuils dont on faisait le siège ! Eux-mêmes supputaient, soupesaient, calculaient parmi les candidats, celui qui aurait leurs faveurs, quel heureux élu profiterait de leur moelleuse douceur, de leur rondeur de velours, de leurs bras fermes, mais accueillants l'élection récente d'une académicienne en rendit même un ivre de plaisir et de fierté - leur galbe, leurs formes se redressaient ou s'alanguissaient au gré des modes passagères, leurs pieds en jarrets prenaient forme de sabres, puis, soudain coup de fouet, la mode en les faisant changer de style leur faisait changer d'air. Selon qui étaient leurs voisins, ils étaient proches ou méfiants, détendus ou réservés; se parlaient-ils entre eux, s'ils n'étaient du même monde ? Pouvaient-ils échanger leurs avis s'ils n'étaient de la même section ? Evoquer un discours, s'offusquer d'une absence ou bien s'entendre sur les bienséances ou sur les préséances ? Etaient-ils ennemis, alliés ou adversaires selon les convenances, ou selon l'élection : en deux mots comme en cent un nouveau fauteuil valait-il un ancien et la gloire acquise d'une vie valait-elle celle acquise d'un nom ou d'un titre ? Un fauteuil de peintre n'allait jamais à un graveur, un fauteuil d'architecte demandait à celui d'un membre libre pourquoi, en nommant un danseur ou un mime, la liberté ne siégeait-elle que dans cette section ? Les beaux fauteuils design, que l'on savait récents par leur courbure de plexi et d'alu n'accueillaient que des membres du monde de l'audiovisuel et ces fauteuils profonds comme des salles obscures que de grands cinéastes.

Votre fauteuil, Monsieur, bien que modeste parce que jeune et récent, en vous étant offert, se sentait bien des titres de gloire, la vôtre assurément qui était grande et qui en imposait, la gloire des poètes qui, comme disait Cocteau, voient s'élever leur statue avec les pierres qu'on leur jette.

Du haut de ce dôme, bel équilibre de pierre, Monsieur, vous m'écoutez parler, le visage poupin, un faux air de bébé Cadum, l'œil rieur, le sourire éclatant, la mine réjouie, l'œillet à la boutonnière, un chapeau de feutre rejeté en arrière sur des mèches de soleil, l'allure dansante ; au soir du 25 mars 1938 au Théâtre de l'A. B. C., devant Colette et Sacha Guitry, un coup de projecteur va faire surgir de la coulisse celui qu'on allait surnommer « Charles, le Fou chantant ».

Vous étiez arrivé à Paris huit ans plus tôt - Paris des années 30, alors au paroxysme de la modernité et de l'élégance - les poches pleines de rêves et d'ambitions, sur la promesse faite à votre père d'entrer à l'Ecole des Arts Décoratifs ; engagé aux studios Pathé de Joinville, vous rencontrez, en 1932 dans un club de jazz, un jeune pianiste suisse, Johnny Hess, vous formez un duo genre Pills et Tabet, vous vous essayez à la chanson, écrivez des messages publicitaires pour la radio et enregistrez une quinzaine de 78 tours chez Pathé ; en janvier 1933, vous passez avec succès l'examen de la SACEM, en écrivant d'une traite quatre pages intitulées « Quel est mon destin ». Quand, au retour de votre service militaire en 1937, vous abandonnez le duo, l'éditeur Raoul Breton vous propose de continuer d'éditer vos paroles et vos musiques, il vous encourage à persévérer et propose Y a de la joie à Maurice Chevalier, alors au faîte de sa carrière ; Mistinguett, vous entendant un jour chanter « Y a de la joie », s'exclamera avec sa gouaille habituelle: « Il chante mieux que Maurice ». Vous retrouverez au « Bœuf sur le toit » Max Jacob, qui vous avait conseillé, à la lecture de vos poèmes, de les chanter plutôt que de les publier et sera un ami fidèle, heureux de votre réussite, ainsi que Jean Cocteau avec lequel se noueront des liens d'indéfectible amitié.

Jeune, d'un naturel optimiste, aimant bousculer ce qui est établi et jouer avec les mots, amoureux du jazz, du swing, vous avez vingt-cinq ans et le monde est à vous. Avec Je chante et Fleur Bleue, vous faites des débuts phonographiques fracassants et êtes le héros de votre génération, le poète chantant la joie de vivre, la beauté de la nature, l'innocence de l'amour et le goût du bonheur ; à la radio, au music-hall, on ne parle plus que de vous, vous exprimez, à l'époque des premiers congés payés, les aspirations et la sensibilité de votre génération ; les jeunes sont enthousiastes et les anciens, à commencer par Maurice Chevalier, se méfient.

Vous devenez le plus en vue des auteurs compositeurs contemporains, car si vous êtes le meilleur interprète de vos chansons, vous en êtes essentiellement le créateur pour le texte, et la musique que vous entendez sans savoir l'écrire ; vous maîtrisez la création, mais vous ne maîtrisez pas les techniques d'écriture : plus de mille chansons seront déposées à la SACEM. En 1939, vous obtenez le Grand Prix du disque de l'Académie Charles Cros avec une chanson intitulée Boum, titre prémonitoire : la guerre est déclarée le 2 septembre, vous êtes mobilisé, appelé une nouvelle fois sous les drapeaux, et affecté au Théâtre aux Armées.

Vous travaillez avec Albert Préjean, Jean Wiener, Tino Rossi, vivant au jour le jour à cause de la Drôle de Guerre ; en juin 1940 la débâcle vous surprend à Nîmes ; vous êtes démobilisé et prenez votre temps pour rentrer à Paris, Paris occupé, Paris humilié, mais Paris où la vie artistique semble reprendre un cours normal. Pendant toute l'Occupation, vous travaillez beaucoup, comblé par le succès, donnant des galas en faveur des prisonniers de guerre, occasions pour vous de proposer de nouvelles chansons, influencées par le jazz ; la mode zazou et le swing s'imposent ; vous travaillez avec Django Reinhardt, vous sympathisez avec Edith Piaf, dont vous aimez assister au tour de chant, derrière un portant, sur les côtés de la scène ; vous racontez que chaque fois qu'elle terminait une chanson triste, elle sortait de scène la mine épanouie, plaisantant sur l'attitude d'un machiniste ; de retour face au public, elle reprenait inlassablement son air grave et triste. Vous écrivez et composez alors Que reste-t-il de nos amours et Douce France enregistrées en 1943 ; avec Francis Blanche, vous créez : Débit de l'eau, débit de lait.

Le cinéma vous plaît ; après La route enchantée, réalisée avant-guerre avec Marguerite Moreno, vous tournez Je chante, La romance de Paris, dont la chanson générique fait un triomphe, puis Frédérica avec Elvire Popesco et Rellys, suivis de Adieu Léonard dont le scénario est écrit par Jacques Prévert et tourné par son frère Pierre Prévert.

La Libération arrive ; La Mer, imaginée lors d'un voyage en train entre Sète et Montpellier, a du mal à s'imposer, mais la chanson triomphe quand vous décidez de donner de l'ampleur au thème en introduisant un chœur pour le final. Vous vous lancez à la conquête des Etats-Unis, vous assurant à Broadway une rapide célébrité ; les américains découvrent qu'un français est capable d'avoir le sens du swing. Vous rencontrez Sydney Bechet, Duke Ellington, Louis Armstrong, Frank Sinatra, Charlie Chaplin, qui deviennent vos amis et retrouvez Marlène Dietrich que vous aviez connue à l'époque de votre adolescence à Berlin. Au Canada, vous chantez Douce France devant quatorze mille personnes en vous accompagnant vous-même au piano : c'est la consécration.

En une nuit, devant un plat de spaghettis, arrosés d'un litre de Chartreuse, vous écrivez Mes jeunes années et les créez avec les Compagnons de la chanson. Vous avez une maison à Los Angeles, une mine d'or au Pérou. Vous passez des vents froids du Chili et de l'Argentine aux déserts grillés du Mexique, des plateaux de la Bolivie au Canada en passant par le Brésil. Pendant cette période particulièrement faste, la nostalgie de la France vous inspire Revoir Paris dans un avion qui survole l'Atlantique.

Pendant toutes les années 50, vous dominez la chanson française : à trente-sept ans, vous supplantez Maurice Chevalier. Vous occupez en 1954 la scène à l'Olympia ; Jean Cocteau, qui vient d'être élu à l'Académie Française, vous remet à l'occasion de vos vingt-cinq ans de carrière un disque d'or en 1955. Vous collectionnez les belles voitures américaines, vous participez au Tour de France, vous produisant à chaque étape. Vous chantez à nouveau à l'Olympia en 1956, à l'Alhambra en 1958. Vous êtes beau, riche et célèbre et vous avez vendu plus de huit millions de disques. Chaque année, vous écrivez de nouvelles chansons.

L'année 1957 voit le retour auprès de vous de votre mère, Marie-Louise, belle brune aux cheveux noirs et pianiste autodidacte, seul être au monde capable de vous comprendre réellement, de partager vos doutes, d'écouter vos confidences. Pour elle, vous restez ce petit garçon fantasque, cet adolescent fougueux et rêveur. Vous êtes souvent en désaccord et vos tempéraments s'affrontent mais vous savez que personne ne pourrait remplacer sa présence indéfectible. Elle est votre protectrice et vous la protégez.

En 1958, la mode change, les zazous sont devenus des messieurs respectés et des dames respectables. Le Général de Gaulle revient au pouvoir, l'Algérie se déchire, l'Indochine n'est plus qu'un souvenir ; Brigitte Bardot trouble les écrans, Gérard Philipe joue ses dernières scènes. La DS fait oublier la traction avant, le poste de radio à lampes fait place au transistor, le formica remplace le chêne, les blues jeans effacent les pantalons trop larges et les talons aiguilles détrônent les semelles compensées ; nous entrons dans l'ère de la télévision et d'un monde bavard sur l'accessoire mais souvent muet sur l'essentiel.

Avec James Dean, dont la mort accidentelle et prématurée en septembre 1955 a marqué les esprits, débarquent et s'imposent en France dans les années 60 le rock'n roll et son chef de file Elvis Presley ; Johnny Hallyday s'en inspire et devient en France l'Idole des Jeunes : il a dix-huit ans, vous en avez cinquante et il n'y a rien de commun entre La Sardane et Let's twist again. Ces jeunes qui ont déserté les caves enfumées de la rive gauche pour se percher au Golf Drouot ; les nouveaux chanteurs bradent le patrimoine, reniant l'héritage, et comme le dit Albert Camus « Que vaut l'héritage spirituel, s'il n'y a plus d'héritiers, et à quoi sert l'héritier si l'esprit est mort ».

Si les Trente Glorieuses précèdent et annoncent la société de consommation, le culte de l'argent, un certain goût de la dérision et l'apologie de la violence et du cynisme, le jeunisme est en marche, jeunesse invitée à dévorer l'instant et dont la devise sera bientôt « c'est mon choix, c'est mon droit ». Le public se partage en deux catégories : ceux qui vénèrent les idéalistes, les rêveurs, comme Brassens ou Jean Ferrat, et ceux qui regardent du côté des Etats-Unis avec les Platters et Paul Anka. Johnny fait salle comble à l'Olympia, Jacques Brel, Nougaro, Gainsbourg occupent le paysage. C'est l'époque du Palmarès des chansons, d'Age tendre et tête de bois ou de Télé dimanche. Edith Piaf s'éteint en 1963, Jean Cocteau la suit de près. Vous sent-on démodé? Vous faites une tournée de sept semaines au Japon où vous chantez vos succès en français dans les plus grandes salles puis vous partez pour des tournées aux Etats-Unis, en Europe et en URSS. En France, vous délaissez les studios et publiez un roman Le noir éblouissant que les critiques considéreront comme une véritable œuvre d'écrivain. Par un hasard du destin, vous enregistrez en mai 1968 avec Claude Bolling une chanson écrite en 1942 « Quartier Latin ». Même si vous larguez votre chapeau de feutre, si votre dynamisme reste infaillible et si vous ne changez pas, Ménilmontant a changé, votre public, lui, a vieilli, et la jeune génération ne vous a pas encore découvert ; c'est le temps de Claude François, des yé-yé et le microsillon 33 et 45 tours est à son apogée.

Mais comme disait Coco Chanel : « La mode, c'est ce qui se démode » ; au début des années 70 le style yé-yé commence à lasser. Vous avez résisté au rock'n roll, au twist, au madison. Le 7 mai 1971, le rideau rouge de l'Olympia se lève devant une salle pleine à craquer. Le public vous fait un triomphe; le 9 avril 1975, vous choisissez à nouveau l'Olympia. A soixante-deux ans, vous décidez, soudain, de faire vos adieux à la scène, de vous retirer en pleine possession de vos moyens. François Truffaut écrit dans Le Point un article brillant et sensible qui se termine ainsi : « Puisqu'il a décidé de faire ses adieux au music-hall, nous irons lui dire adieu souvent ».

Vous sillonnez pourtant le monde avec un succès toujours croissant. Vous faites un triomphe au Printemps de Bourges, et faites paraître en 78 aux éditions Robert Laffont un livre écrit avec votre mère: Mes jeunes années racontées par ma mère et par moi. Pour vos soixante-cinq ans, Jacques Chancel vous consacre un Grand Echiquier. Je le cite : « On a tout dit à votre sujet, on dira plus encore et on répétera après Cocteau que vous êtes un éternel feu de joie, un feu de paille qui dure depuis quarante ans, vos chansons sont des portes ouvertes sur l'air pur, elles sont poèmes ».

Votre mère meurt à quatre-vingt-huit ans à Juan- Les- Pins en 1979 ; vous ne faisiez qu'un avec Marie- Louise. Vous avez sept ans quand vos parents décident de vous mettre avec votre frère aîné, Antoine, en pension chez les pères de la Trinité à Béziers ; de cette époque datent ces vers de votre composition :

« Papa, quand viendras-tu nous voir ?
Je pleure, tu sais, au dortoir,
Je souffre de mille tourments
Quand viendras-tu avec maman?
Elle est paraît-il à Vienne,
Toi, tu restes à Saint-Chinian,
Est-il bon que je m'en souvienne ? ».

Si vous aviez souffert quand votre mère a quitté la maison, partie avec le scénariste Benno Vigny pour Vienne, Prague, puis Berlin - où vous passez six mois dans une école de dessin avant de retourner à Perpignan -, vous allez beaucoup souffrir de sa disparition ; vous décidez de vous cacher, et pendant deux ans, vous ne répondrez plus au téléphone. Vous qui avez toujours préféré l'oubli à la rancune, le mépris à la haine et la fierté à la vanité, vous traversez à soixante-sept ans une période de lassitude, sans que vous paraissiez affecté, une page se tourne. Vous appartenez au groupe d'humains qui acceptent le hasard ou le destin, sans autre philosophie que celle de l'orgueil, épaulant le courage. Saint-Augustin l'avait déjà compris, bien avant tous : « Chante pour soulager ton fardeau, chante comme a coutume de faire le voyageur. Oublie ta fatigue en marchant, chante et marche ». Dans vos jeunes années vous aviez connu des malheurs, ressentis avec l'âme d'un adulte. Le jour de votre dix-neuvième anniversaire, vous décidez de voir, quoi qu'il arrive la vie avec une âme d'enfant.

Vous pensez vous installer dans une demi-retraite tranquille, et regarder passer la vie, l'agrémentant d'apparitions exceptionnelles comme celle organisée en votre honneur au Théâtre Renaud-Barrault. Vous changez de résidence, vous vous éloignez dans vos propriétés du midi, vous installant dans une solitude que vous appelez de vos vœux et que vous considérez comme un luxe. Charles Aznavour qui se reconnaît comme votre disciple, craignant après la mort de Madame Breton - surnommée par vous « La Marquise » - que les Editions Raoul Breton soient rachetées par un groupe américain, en fait alors l'acquisition, et Gérard Davoust, P. D. G. des Editions Chappel, se joint à lui. Une grande complicité vous lie à Charles Aznavour ; né un 22 mai et vous le 18, vous fêtez vos anniversaires à Paris ou dans le Midi. Ensemble, vous écrirez une chanson Trènetement.

Vous n'aviez jamais cherché à être dans le vent, cette ambition de feuille morte dont parle Jules Renard, mais le vent, lui, tourne ; vous êtes devenu le père du renouveau de la chanson française symbolisée par Jacques Higelin, Yves Duteil, Alain Souchon, Maxime le Forestier, Michel Berger et bien d'autres. La République, qui avait tardé à vous prouver sa reconnaissance officielle, vous rend enfin justice. Le 10 mai 1982, l'œillet rouge fait place à la rosette de la Légion d'honneur et le 4 novembre suivant, Jack Lang vous fait Commandeur dans l'ordre national des Arts et des Lettres. Jacques Chirac, alors Premier Ministre, vous remet dans les salons de l'Hôtel de Ville la Médaille de Vermeil de la Ville de Paris et François Mitterrand vous fait Officier dans l'Ordre national du Mérite.

Le 26 septembre 1987, vous fêtez votre jubilé devant le Tout-Paris au Théâtre des Champs-Elysées : à l'issue d'un récital exceptionnel de deux heures où vous interprétez trente-sept de vos chansons, la salle est debout et vous obtenez sept rappels, la critique est enthousiaste, vous avez gagné votre pari. Pour la réouverture du Théâtre du Châtelet, du 17 au 31 décembre 1988, vous fêtez vos cinquante ans de chansons dans une forme insolente. Vous êtes au Palais des Congrès pendant trois semaines en novembre 1989. Les honneurs ne cessent de succéder aux distinctions. Pour vos soixante-dix-huit ans, la Mairie de Narbonne vous offre une avenue, débaptisée pour lui donner votre nom.

Le 25 mai 1992, un record d'audience est battu pour l'émission de télévision « Charles Trenet a rendez-vous avec la une ». Vous fêtez vos quatre-vingts ans à l'Opéra Bastille en présence du président François Mitterrand. En 1998, le président Jacques Chirac vous fait Commandeur dans l'Ordre national de la Légion d'honneur. Vous êtes touché de cette reconnaissance publique. A cette date, La Mer a été exécutée plus de vingt-trois millions de fois et comporte quatre mille versions chantées par Frank Sinatra, Bing Crosby, Barbara Streisand et Robbie Williams. Pour la Saint-Charles, le 4 novembre 2000, votre maison natale, rénovée par la municipalité de Narbonne devient un musée.

Un regret peut-être, vous vous présentez en février 1983 à l'Académie Française, au fauteuil occupé par le Duc de Levis Mirepoix : tout semble vous séparer de cet historien au prestigieux lignage ; pourtant l'auteur de « Montségur », comme celui de la « Sardane », sont tous deux enfants du Languedoc, le pays des troubadours, de l'amour courtois et du concours des Jeux Floraux, ce pays d'ûc, dont les deux lettres sont comme deux astres: Û pour le soleil et C pour la Lune. Malgré le sondage de VSD, qui vous proclamait élu à 42 %, contre 36 %, au troisième tour de scrutin, vous n'obtenez aucune voix, un comble pour un chanteur ! L'Académie Française avait pourtant couronné d'un grand Prix Georges Brassens, dont il est vrai qu'un des plus grands succès était constitué par La Ballade des Dames du temps jadis de François Villon. Déjà en 1813, l'illustre Béranger, chansonnier dont Stendhal disait que les écrits font battre les cœurs, avait composé une spirituelle chanson L'Académie et la goguette.

Sous l'amicale pression de Marcel Landowski, Chancelier de l'Institut, et membre de l'Académie des Beaux-Arts, auteur lui aussi d'un Montségur, vous vous présentez à l'Académie des Beaux Arts où vous êtes élu le 17 mars 1999. Darius Milhaud, introduisant Valparaiso « Hardi les gars virent au guindeau », dans sa partition du Pauvre matelot, et Stravinsky dans Petrouchka (elle avait une jambe de bois), avaient fait entrer la chanson par l'entrée de service de la « Grande musique », rejoignant Adam de la Halle au XIIIe siècle avec le Jeu de Robin et de Marion. Si elle était déjà entrée à la bibliothèque de l'Institut dont le fonds musical comprend plusieurs recueils de chansons publiés à Paris entre 1567 et 1572, avec vous la chanson quitte le Pont Neuf, dans les niches duquel les chansonniers faisaient leur tour de chant depuis l'époque d'Henri III pour s'installer sous la Coupole ; il a donc fallu quatre siècles pour que la mélodie salue la bluette, que Brassens s'assoie aux côtés de Villon et que la France d'en haut honore et considère sans condescendance la musique de la France d'en bas.

De la pointe du Vert-Galant, à l'extrémité du Pont Neuf, où le saule verdit dès février, au Pont des Arts, face à l'Académie, où l'olivier fleurit sur le cœur des artistes qu'elle honore, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts et le temps a passé, ce temps qui semble avoir si peu d'emprise sur vous. Vous, qui écrivez comme l'oiseau chante, sans gomme ni crayon, sans papier à musique, vous avez par vos textes chanté la nature et l'amour, la joie et la mélancolie : au-delà des jeux de mots, mariant la syncope et l'onomatopée vous avez su traduire avec simplicité et fraîcheur votre vision de ce monde, vision d'un poète attentif à l'insolite et au bonheur de vivre.