INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE SUR LA VIE ET TRAVAUX DE

M. Félix LABISSE
(1905-1982)
par
M. Pierre CARRON

lue à l'occasion de son installation comme membre de la Section Peinture
SEANCE DU MERCREDI 17 AVRIL 1991

 

 

Mesdames, Messieurs, mes chers Confrères,

Ce n'est pas sans crainte que je prends la parole devant votre verte Compagnie. Crainte de ne pas arriver à vous faire savoir par des mots exacts mon émotion et ma reconnaissance. Je suis peintre et pratique plus volontiers le langage des choses muettes qui est précisément l'art et le pouvoir de la peinture. Comme le Bateleur de Notre-Dame, qui faisait son compliment en pirouettant, il faudrait que le peintre puisse vous peindre, le sculpteur vous sculpter et le mime, comme peut-être demain, vous mimer son remerciement. C'était du reste à quoi correspondait dans l'ancienne Académie la pratique de ces morceaux de réception, si bien nommés, par lesquels l'artiste tentait de combler sa dette à votre égard. Et c'est aussi avec quelque tremblement, pour vous autant que pour moi, que j'ose, ce discours. Car évoquer l'ombre bleue de Félix Labisse, bleue de nuit et bleue de jour, est une entreprise non sans périls. Vous savez qu'il était quelque peu sorcier et qu'il avait apprivoisé beaucoup des forces qui habitent ce monde. Il occupait deux fauteuils, le vôtre bien sûr, mais aussi chez lui, un extraordinaire siège à pieds et cornes de bouc, qui appartint un moment à Anatole France, et qui dit-on avait servi à des messes noires.

Félix Labisse, qui aimait écrire, avait compilé et complété un almanach des puissances mystérieuses qui gèrent nos jours, intitulé: " le sorcier des familles ". J'ai bien sûr ouvert le grimoire que nous a laissé Félix Labisse à la date du 17 avril et je vous préviens que le saint de ce jour est Arnet, le successeur de Cyriaque, le pape qui abandonna Rome pour suivre sans hésiter Ursule et surtout ses onze mille vierges. Le diable du jour est Ardad, " vampire de l'Orient qui, paraît-il, rôde la nuit sur les pistes et les chemins" ; l'homme du jour est David-Georges, ce vitrier gantois du XVIe siècle, qui parlait le langage des oiseaux. Sachez que c'est un 17 avril en 2254 avant notre ère que Josué arrêta le soleil et un 17 avril, en 1955, que Labisse rencontra à Cologne Albert Le Grand. Je conjure donc toutes les puissances, fastes et néfastes, de protéger notre séance et de battre des ailes autour de la mémoire de Félix Labisse, magicien peintre, expert en choses de l'en-deçà et de l'au-delà des apparences.

Félix Labisse est né le 9 mars 1905 à Marchienne, terre d'abbayes, près de Douai où il vécut sa première enfance, ce Douai dont Corot peignit le beffroi, dans une image de bonheur pictural, inaccessible à toutes les atteintes des guerres. Labisse était donc un homme du nord, d'un plat pays, où, comme par compensation, il revient aux larges cieux balayés de nuages, de faire voir les plus fantastiques et, mouvants paysages... Sa famille vint bientôt s'installer à Ostende où Félix connut la présence et les émois de la mer. Il faillit même devenir marin et garda toute sa vie, l'allure, les yeux clairs, lavés d'embrun, et la casquette du capitaine au long cours. Labisse appartient au clan de ces hommes du grand large qui n'ont pas besoin de quitter le quai puisqu'ils bourlinguent dans les grandes eaux de l'imaginaire. C'est un des points communs qu'il aura avec son découvreur, son inventeur, avec Ensor qui ne quitta jamais son Ostende natal. Marin, Labisse le fut jusque dans le rythme de ses jours, avec les veilles, et les quarts passés, dans son atelier face à la toile, et les grandes bordées qui le jetaient le soir dans les rues et les bars de la nuit. J'ai évoqué le grand et coruscant nom d'Ensor. C'est en 1923 que le jeune homme fait la connaissance du vieux peintre des masques, devenu baron. Ensor reconnaît immédiatement en Labisse, non un disciple au sens strict du terme, mais un tempérament d'exception; il discerne en lui un destin, et il l'adoube aussitôt chevalier, sur le front de la peinture d'imagination où Labisse fera toutes ses armes.. " Hardi, Haro, Hurrah pour Félix Labisse, un homme, un peintre, il faut aimer et protéger les puceaux de l'Art Nouveau". C'est ainsi que le baron Ensor salue son jeune féal. Puceau, Labisse ne le restera pas longtemps, s'il le fut jamais. Il gardera en tout cas d'Ensor cet encouragement à une peinture soucieuse de masquer les apparences, pour mieux les démasquer. Les années d'Ostende sont celles d'une étonnante ardeur intellectuelle et créatrice, Labisse y fréquente écrivains et artistes, organise des expositions et des soirées, en particulier dans ce kursaal d'Ostende qui fut un des lieux chauds de l'inventivité artistique dans l'Europe d'entre les deux guerres. C'est à Ostende, dans cette Belgique, où œuvrent Magritte et Delvaux, qu'il apprit à connaître directement ou indirectement les efforts de ceux qui voulaient,. par le retour à la réalité et l'avancée dans le surréel, régénérer un art miné par les négations dadaïstes ou le trop d'invention des avant-garde...

Le grand et terrible adjectif est prononcé, et pose la question préalable: Labisse est-il au sens strict du concept un surréaliste? Disons tout de suite que les manuels et encyclopédies officielles lui disputent l'usage de ce titre, si tant est qu'il ait un sens. Labisse ne ferait pas tout à fait partie, paraît-il, de la chapelle, telle qu'au gré des exclusions André Breton la constitua. De fait, Labisse ne s'entendit jamais très bien avec le pape de la confrérie. Il appartenait à une autre génération; il ne pratiquait pas sans restriction les sacrements de l'automatisme et du décalquage des rêves. Labisse était beaucoup trop indépendant, beaucoup trop sardonique pour se plier à des dogmes, pour entrer en quelque religion que ce fut. Sa nature était l'indépendance. Son surréalisme sera aussi d'être supérieur à toutes les petitesses de la vie, aux mesquineries du réel, à la médiocrité des enrôlements... Mais Philippe Soupault remercie Labisse de satisfaire en nous la surréaliste et incoercible passion de l'insolite. Mais Robert Desnos remercie Labisse d'avoir surréellement mis en peinture le désir et ses émois. Desnos qui avec Eluard et Prévert constitue la triade des poètes protecteurs de Labisse, Desnos avait su reconnaître en Labisse un "ordonnateur de mythologies", un "dompteur" qui fait travailler à l'aurore sa ménagerie sur des toiles peintes en lumière diurne. J'aime ce portrait résumé de Labisse, dompteur de figures mythiques, toujours prêtes à mordre et à griffer.

Les belles de Labisse avec leurs collants de peau rouge et de peau bleue ne sont pas en effet très rassurantes. Constituant sa galerie de portraits de grandes dames de l'histoire, dites joliment faiseuses d'histoire, Labisse convoque dans son harem Circé, Judith, Penthésilée, Mère Jeanne des Anges, des magiciennes, des égorgeuses, des amazones, des abbesses insolites. Peint-il Charlotte Corday? Il l'installe dénudée dans la baignoire sabot de Marat, où elle s'apprête à écailler avec son grand couteau une colonie de poissons en lesquels la gent masculine semble s'être métamorphosée. Le tableau symbole de Labisse, celui qui peut-être incarne le mieux son invention n'est-il pas ce Bonheur d'être aimée, aimer étant décliné au féminin, où une belle -à corps d'ingresque et tête de tigresse se love nue de plaisir sur un canapé? C'est autour de ce même monstre charmeur qu'il rassembla ses amis, ses confidents du jour et de la nuit, les diurnes Picasso, Desnos, Jean-Louis Barrault, pour lequel il fit tant de mémorables décors mais aussi les nocturnes Blake, Sade, Jarry et Apollinaire, tableau programme qui est son Atelier du peintre et qui rejoint dans nos mémoires ceux de Courbet, de Fantin Latour, de Max Ernst. J'ajouterai que le Bonheur d'être aimée vient d'entrer au - Centre Georges Pompidou par la grâce et la générosité de la cantatrice Maria d'Apparécida, gardienne de sa mémoire, qui accompagna le peintre et son épouse Jony jusque dans leur dernier et grand passage... Il est d'une moralité supérieure que ce Bonheur d'être aimée soit pour Labisse une autre source de bonheur, le bonheur pour lui d'être aimé et reconnu près de ses amis et complices, non loin de Chirico et de Dali qui furent de notre Académie, non loin de Magritte et de Delvaux, de Max Ernst et de Tanguy. Le monde concret et fantastique, dans lequel Labisse nous invite à entrer, a ses lois et ses raisons. Labisse a certes gardé ses secrets. Il serait malséant de vouloir le coucher sur ce lit de Procuste qu'est la banquette de l'analyste. De même que toute entreprise de démontage mécanique de son mystère serait vaine. Mais là encore, laissons-nous porter par les poètes. Ce sont les meilleurs critiques d'art, car ils ont l'intuition de ce qui dans la création est irréductible, et savent nous en donner un équivalent, une correspondance.

Écoutons Paul Éluard réciter l'ABC de la récitante, cette femme qui est le porte-parole des femmes peintes de Labisse:

Mes aspects sont variés / J'ai du poil / J'ai des plumes
Et l'écorce d'un arbre augmente ma peau brune...
Mes talents sont nombreux / Je sais singer la bête
Et m'alléger d'aurore / Tout comme une alouette.
J'ai des griffes et des crocs / J'ai des lèvres d'écaille...
Qui donc pourrait régner hors de mon cœur total
Je sais tout et j'apprends à oublier / Je tresse
Une énorme couronne / à mon ventre / à mon sang.

Comme tous les grands créateurs de monstres, de monstres vrais c'est-à-dire viables, et comment ne pas penser à Jérôme Bosch, le pape du nord, Félix Labisse était expert en hybridations. Humain, animal, végétal, minéral, mêlent et associent leurs règnes, mais toujours dans le clair exercice de la raison. Les greffes de Labisse prennent; ses créatures respirent. Leur étrangeté n'est jamais celle de l'absurde, de la rencontre du parapluie et de la machine à coudre sur la table d'opération. La machinerie délirante de Labisse fonctionne en toute logique, c'est en cela qu'il est un maître du fantastique. André Pieyre de Mandiargues, qui fut aussi un labissien, avait noté que le peintre œuvrait en pleine lumière et non dans les noires vapeurs des mondes souterrains. Le mystère chez lui se déroule et s'officie dans la clarté, sous un ciel bleuté qui est pour Labisse comme le sulfure où il immobilise ses images de désir. Labisse, est fondamentalement un classique, il peint et représente L'obscur dans le grand jour. Il nous promène dans la jungle de ses rêves avec la force, la souplesse d'un grand tigre bleu. Cher Félix Labisse, vous qui fûtes un découvreur d'autres mondes, vous qui avez été et resterez un peintre aimé, dont les images désirantes occuperont longtemps les yeux, vous êtes en train d'écrire la quatrième strophe du poème, que vous avait dédié Robert Desnos.

Petit oiseau deviendra bleu...
Petit oiseau deviendra tigre...
Petit oiseau choisira sa cage de feu...
Petit oiseau devenu grand s'est, ajouterons-nous, envolé. Mais l'ombre bleue de Labisse ne cessera depuis l'au-delà, d'effleurer nos veilles.

Messieurs,

Faire l'éloge de Félix Labisse aura pour moi été un bonheur, même obéré par le scrupule de ne pas dire tout ce que Labisse méritait. Les fatidiques raisons, qui vous ont conduit à m'appeler à lui succéder, devraient en tout cas lui plaire, tant le résultat est insolite. A un découvreur et constructeur d'un nouvel ordre du monde, succède un simple jardinier, voué au pré carré de ses motifs. Je voyage autour de ma chambre, de mon jardin, de mes aimables modèles qui veulent bien le temps d'une récréation, venir s'asseoir devant mon chevalet. J'admire et je comprends qu'un lièvre sur une table, que Le Pont d'Auguste aient pu être, pour Chardin comme pour Corot, autant d'univers où une vie peut se consumer. Mon rêve serait de transcrire tout ce que le motif, tel qu'en lui-même, dit, sussure, suggère, dans le silence de l'attention, et du respect que le peintre lui porte. J'ai, ce faisant, le sentiment parfois d'appartenir, comme l'on dit aujourd'hui, à une minorité. Je vous sais gré de m'avoir accueilli, au nom de tous ceux qui ne désespèrent pas du dialogue avec le réel et qui engagent leurs forces et leur foi.

De temps en temps je me demande si je n'aurais pas aimé, comme d'autres que j'admire et que je salue, jouer librement avec les formes et les couleurs. Mais, que voulez-vous? je suis des quelques-uns qui croient encore que ce blanc devenu nuage et que ce bleu devenu ciel trouvent dans cette contrainte des grâces d'état. Votre accueil est pour moi source d'infini réconfort. Certes, nous ne sommes pas les officiels et c'est notre gloire. Vous êtes, nous sommes un hâvre de liberté, une terre franche, où le respect de l'autre est la règle, où les différences ne s'excluent pas. Il nous revient de veiller à ce que la République des arts, ne sacrifie aucune de ses provinces. Mieux encore, il nous revient de l'encourager à se porter au secours de ses faibles, sinon de ses opprimés du moment. Regardant, dans les vergers de ma Normandie, les bourgeons de ce printemps, je pensais à toutes ces promesses de fleurs et de fruits qu'il ne faut pas tailler et sabrer inconsidérément. Je pensais, puisque je suis aussi professeur, à celles et ceux qui dans l'Ecole voisine ou ailleurs, sont prêts à se vouer à l'écoute du réel, à en transcrire les paroles, à peindre les mystères du vrai. C'est à ceux-là qu'il nous faut penser; ce sont eux qui ont le plus besoin de nos encouragements, tant le monde et la mode sont durs à leur égard.

Messieurs,

Félix Labisse aimait les rencontres, les généalogies de l'étrange. Pour conclure, en voici une, parfaitement insolite, où Vincent engendre Prud'hon qui engendre Bidauld qui engendre Brascassat qui engendre Cabat qui engendre Benjamin Constant qui engendre Ferdinand Humbert qui engendre Emile Aubry qui engendre Félix Labisse qui commet Pierre Carron. Vous avez compris que cette litanie est celle des successifs occupants de votre deuxième fauteuil. Il me plaît de m'y trouver avec ces grands amoureux du corps féminin que furent Prud'hon et Labisse, avec ces disciples davidiens du Lorrain que furent Bidauld et Cabat; avec ce passionné de l'étrange orient que fut Benjamin Constant, avec ses mainteneurs du classicisme que furent Humbert et Aubry. Je suis prêt, Messieurs, à vivre avec cette hydre à neuf têtes, la mienne comprise, la temporaire parcelle d'immortalité que vous voulez bien m'accorder.

 

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