INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

DISCOURS PRONONCE DANS LA SEANCE PUBLIQUE TENUE PAR L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
présidée par M. Arnaud d'Hauterives, Président de l'Académie, le mercredi 17 avril 1991

POUR LA RECEPTION DE

M. Pierre CARRON
ELU MEMBRE DE LA SECTION PEINTURE

par

M. Arnaud d'HAUTERIVES
Président de l'Académie

 

M. Pierre CARRON, élu le 21 février 1990 membre de de la section peinture, par suite du décès de M. Félix LABISSE, est installé sous la Coupole par M. Marcel LANDOWSKI, Secrétaire perpétuel.


Monsieur et cher Ami,

Avant que vous n'évoquiez la mémoire de Félix Labisse, ce peintre tout imprégné des luminosités septentrionales, cet artiste que fascinaient aussi bien Bosch, Brueghel, Delvaux - autant de génies qui surent élargir le champ du réel - permettez-moi d'esquisser nos liens d'amitié: vous veniez du Havre et Paris vous attendait déjà! En 1957, vous obteniez ainsi le Prix de la Critique. Nous nous sommes rencontrés en 1955 à l'École Nationale Supérieure des Beaux-Arts, dans l'atelier de Legueult où vous connûtes votre épouse, Micheline, grande artiste, fille du Colonel Astier de Villatte dont on sait les exploits lors de la seconde guerre mondiale à la tête de l'escadrille Alsace-Lorraine.

J'éprouvais pour vous deux une profonde admiration: tandis que mes pinceaux me portaient vers quelques recherches abstraites vous, Monsieur, inventiez de grandes natures mortes, avant de vous lancer dans l'étude des figures. Vous cultiviez votre art en fréquentant les Musées et notamment le Louvre; sous les hauts plafonds de ce lieu grandiose, vous étonniez les visiteurs en travaillant avec acharnement à reproduire certaines toiles célèbres, telles La Marquise de Solona ou bien encore les Femmes d'Alger: Goya et Delacroix n'étaient cependant pas les seuls à vous inspirer; La vie de Saint Dominique de Fra Angelico vous dictait également ces règles esthétiques qui vous permettaient de mûrir votre art et votre rigueur. Ces visites studieuses enrichissaient votre culture artistique, votre savoir qui, toujours, nous étonnent. Déjà, vous analysiez, avec le plus grand sérieux, l'évolution des formes, des esprits, à travers les âges et les civilisations, écartant les théories trop faciles qui dénoncent ce qu'elles appellent les "styles décadents" : certains historiens ne sont-ils pas allés jusqu'à dire de la statuaire hellénistique qu'elle était décadente! Vous, bien au contraire, abordiez les vastes plages de la création artistique avec un regard neuf, sans a priori aucun.

Votre travail, votre présence, dans cet atelier traditionnel qui cultivait toutefois, un art de vivre dont Ovide eût été fier, favorisaient l'apprentissage de cette convivialité que célébra plus tard Ivan Illitch ; votre travail, votre démarche personnelle, votre extrême courtoisie, voire peut-être votre timidité, nous permirent d'ouvrir un peu plus les "fenêtres" dont Legueult, dans sa grande sagesse, avait déjà libéré l'espagnolette. Nous respirions le même air et chacun des élèves se laissait porter par cette inspiration qui, à force de travail et d'étude, lui faisait découvrir sans cesse de nouveaux champs d'investigation. Peut-être étions-nous également envoûtés par la musique médiévale et surtout par Jean-Sébastien Bach dont vous nous révéliez tout le génie, la science, en un mot, l'art qui, sous des abords fort sérieux, nous donnait la sensation d'une singulière volupté. Est-ce votre prédilection pour Jean-Sébastien, mais il me semble que votre personnalité, votre croyance - souvenez-vous du pélerinage à Chartres - sont tout imprégnées de cette maîtrise, de ce goût pour le métier que vous savez inculquer à vos élèves. L'on pourrait croire, à m'entendre, que la rigueur est, chez vous, d'une grande sévérité. Mais il suffit d'apercevoir votre sourire qu'illumine une barbe somptueuse, pour comprendre toute votre humanité.

Vous êtes secret par instinct, par pudeur. Cependant, vous êtes rayonnant, tel un philosophe, tel un guide, ce guide que vous fûtes pour nous, à Rome. A l'époque, à la fin des années 50, après nos "réclusions" volontaires en loge, j'étais quelque peu perplexe quant à la forme picturale susceptible d'exprimer ma sensibilité, de libérer mes tensions, bref de donner le meilleur de moi-même. L'abstraction lyrique me fascinait: recherches chromatiques, mouvements, et surtout cette impression d'écrire un poème sur une toile que, seuls, quelques connaisseurs sauraient décrypter. L'art figuratif, sans laisser de m'inquiéter, m'attirait toutefois, avec ses défis, ses hautes luttes, ses trophées. Peut-être dois-je à vous, comme à Balthus, cette prise de conscience, cette nouvelle orientation, je ne saurais dire. Il faut reconnaître ici que les peintres accoutumés aux luminosités du Nord - reflets changeants, brumes, paysages qui, d'un instant à l'autre ne sont plus les mêmes tout en conservant leur âme - sont peut-être plus sensibles à ces tons presque insaisissables qu'il faut aussitôt arrêter sur la toile. Monsieur, natif de Fécamps, n'en êtes-vous pas l'exemple? Certes, il y eut Van Gogh que les couleurs des cieux moins changeants séduisirent, ces couleurs qu'il sut apprivoiser pour notre plus grand bonheur... Mais les ondes qui changent selon le ciel, la végétation, cette extrême légèreté que l'on éprouve au spectacle des arbres fruitiers en fleurs, les remparts de craie qu'assaille la mer, les longues promenades que l'on fait au bord de la Manche, ces galets qui crissent sous nos pas, le ballet des mouettes, tout cela est source d'inspirations, tant en littérature qu'en peinture: songeons à Chateaubriand, à Flaubert, à Proust, à Gide, à Delacroix, à Boudin, à Monet, à Braque, à Duffy... Le Pays de Caux, Yvetot, Ecrinville, Le Havre où vous avez vécu, Monsieur, ont imprégné pour toujours votre cœur d'artiste.

Enfant, adolescent, vous parcouriez la campagne, au nord de l'estuaire, pour observer les rites mystérieux des coléoptères ; jeune entomologiste, ne fîtes-vous pas une communication devant quelques doctes personnes sur le vol de la cétoine dorée et de la cicindelle? De la même façon, la recherche des fossiles vous passionnait. Tout était là, paysages, lumière, animaux - du plus petit au plus grand pour vous apprendre à regarder la vie. C'est ainsi que lentement, vous vous ouvriez au monde mystérieux de l'art, et votre formation se perfectionna à l'Ecole des Beaux-Arts du Havre où Braque et Duffy s'étaient illustrés; là, votre directeur vous incitait à exercer l'art du dessin: durant des jours entiers, vous aiguisiez votre imagination, votre sens de l'observation, votre technique graphique. L'on peut dire en quelque sorte que, comme tout artiste digne de ce nom, la nature et les êtres vous conduisirent avec une infinie sagesse vers les grandes toiles blanches auxquelles vous donnez une âme. Quand bien même la tendresse des figures enfantines vous aurait séduit, il y a dans vos portraits quelque chose du Nord, de cette poésie inspirée par les vagues, les brumes, les horizons changeants, qui toujours réapparaît. La lumière du Sud, ce soleil, ce ciel infiniment bleu, ces contours presque agressifs tant ils sont précis, la lumière de l'Italie, de la Grèce, de l'Espagne, déroutent plus d'un artiste habitué aux couleurs estompées, argentines, couleurs dont on apprécie la variance, comme un poème silencieux. Tout cela inspira la douceur, parfois la mélancolie, le lyrisme: vous êtes, Monsieur, le reflet de cette atmosphère particulière; vous êtes comme les marais de Marquenterre bien connus pour leurs oiseaux, les longues plages d'Étretat, les sublimes falaises du Pays de Caux. Vous cultivez avec le plus grand sérieux l'art de la courtoisie que je définirais ainsi: intelligence du cœur, calme, savoir, générosité, discrétion. Vous êtes l'exemple même de l'artiste qui sait se recueillir.

Si les impressionnistes provoquent en vous un grand émoi, je ne suis guère étonné que vous éprouviez une véritable passion pour les peintres Nabis: vous êtes de ces hommes qui rêvent, comme l'eut fait Rimbaud, ou bien encore Baudelaire, pour exprimer, quelque temps plus tard, votre vision des êtres, des paysages. Votre poésie est tout en couleur, avec ce raffinement, cette précision qui font de vous, Monsieur, un peintre réaliste aux frontières des terres habitées où la foule est comme prise par une sorte de frénésie dérisoire pour oublier une sensation d'angoisse: Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes, ou bien encore Le Désert des Tartares, chef-d'œuvre de Buzzati, peintre tout comme vous, évoquent en moi votre figure de patriarche éloigné des folies humaines. Tout comme Le Lorrain, il y a dans votre œuvre une sorte de dynamisme maîtrisé, retenu. L'envol d'un oiseau, la détente d'un chat, l'émotion d'un enfant, sont, pour vous, l'expression d'une vie dont vous exprimez la sève secrète. Claude Gellée peignait des ports, des ruines, des monuments anciens, des Cappricci; homme de l'Est, il jouait avec les éléments; les flots, le jeu de l'architecture, l'éternel miroir des eaux vagabondes, le ciel, le soleil, les arbres, quelques personnages çà et là, chacune de ses œuvres affirme à la fois l'étonnement, voire le ravissement, qu'entraînent les "changements d'humeur" que nous pouvons observer ici, lorsque nous traversons la Passerelle des Arts: l'on pourrait dire qu'au delà de la Seine, il y a la Seine, mais est-elle un seul instant la même? Homme du Nord, ainsi que vous, Monsieur, lui de l'Est, vous de l'Ouest, donnent avec d'autres génies, tels que Schongauer, Quentin Matzys, les Frères Van Eyck, les Frères Limbourg, Van Der Veyden, Grünewald, donnent à notre monde un visage non point apaisant mais qui est, en quelque sorte, un hommage rendu à la nature ainsi qu'à l'être humain.


Avant que d'évoquer Rome dont nous goutâmes les charmes baroques - sculptures, fontaines, dômes, églises, places inoubliables permettez-moi d'associer Venise et Guardi qui travailla également, dans un genre novateur, aux effets de cette lumière que, nous autres peintres, nous efforçons de dompter: si Le Lorrain garde une certaine réserve, Guardi exprime le mouvement incessant d'une cité à la fois féroce et magique. Je souhaiterais vous poser ici cette question: ne croyez-vous pas que Francesco Guardi ouvrit la voie de l'Impressionnisme? Nous en reparlerons, Monsieur et cher Ami, à huis clos! Toujours à la recherche des génies qui marquèrent le cours des siècles, vous dirigiez vos pas, à travers le dédale vénitien, vers Carpaccio dont La Légende de sainte Ursule ou bien encore La vie de saint Georges, La vie de saint Jérôme, vous éblouissaient par le jeu des volumes, des couleurs, des rythmes. Faut-il le dire, vous êtes de ces artistes qui firent leurs "humanités" en fréquentant les musées, les églises, certains couvents telle Museo di San Marco, à Florence, dont Fra Angelico orna d'une fresque spécifique chacune des 44 cellules monacales. Vous poursuiviez ainsi, suivant en cela l'exemple du bon Frère Florentin, la quête de la beauté idéale.

Après ce détour vers la somptueuse Adriatique, et la Toscane aux lumières de velours, revenons à Rome. L'Italie, tout comme la France, ressemble à une mosaïque; chaque région inspire une culture; chaque région a son climat; chaque région génère une âme différente. Songeons à Florence, à la Sérénissime, à Naples, à Capri, à Rome; songeons à l'histoire, à la puissance de l'Empire, à la présence de Saint-Pierre, au mécénat éclairé d'Isabelle d'Este, des Médicis, des Sforza; des papes enfin, souventes fois belliqueux et jaloux... Mais alors, dans la plus pure des traditions, il n'y avait guère de sociétés désireuses d'arborer quelque blason: les blasons existaient! Et les esthétes aimaient, peut-être égoïstement, l'art pour l'art. C'est à cela que l'on reconnaît l'aristocratie et que, ma foi, l'on s'éloigne d'une publicité rudimentaire et privée d'âme. De ces grands seigneurs, Italiens, Flamands, Français, Germains, vous avez l'allure; toutefois, chez vous, l'on ne saurait trouver l'âpreté d'un Jean de Berry, l'autoritarisme d'un Jules II. De la race des grands rêveurs Nordiques, Thomas More, Erasme, Holbein, Dürer, vous aimez la vie et faites partager ce goût à ceux qui vous entourent, élèves ou amis. Je m'éloigne et souhaite revenir à Rome en votre compagnie, pour contempler à nouveau les reflets du Tibre. Place d'Espagne, vous et moi nous arrêtions; les vastes escaliers, les fleurs, les arbres, ces "jardins suspendus" nous éblouissaient; le doux ballet des ecclésiastiques, des étudiants, des artistes, des vedettes de cinéma, tout ce monde que Fellini notre Confrère, décrivit dans un film unique en son genre, ce monde dont Yves Brayer sut exprimer la quintessence - permettez-moi de lui rendre ici un hommage posthume -, cette "vitrine" qu'animait une vie intense, nous subjuguait, parfois nous paralysait tant notre émotion était forte. Bien sûr, il y avait le café Gréco et les Niobids : nous prenions un chocolat chaud dans l'un pour mieux découvrir ou savourer les jardins qui font de la Villa Médicis ce bateau majesteux. "Là, tout n'est que luxe, calme et volupté ". Dieu, que l'on aimerait conduire sa sœur sous ces frondaisons... Et là, nous nous retrouvâmes, vous et moi, en la présence si féconde de Balthus, Directeur de la Villa. Le Bosco, les ateliers, lieux de retraite et de méditation, le Mercure, les Fontaines, les jardins où les pins accompagnaient certains cortèges pétrifiés dont j'aime à garder le souvenir, les horizons de Rome sitôt que l'on ouvre sa fenêtre, tout concourait à nous donner cette " substantifique moëlle " que nous exprimions, chacun à notre manière. A Rome, comme à Venise, à Florence, à Mantoue, à Arezzo, à Urbino, à Vérone, vous avez davantage pénétré cette culture italienne si riche qui, de l'Antiquité à nos jours, donna ses couleurs et ses tonalités à notre vieux continent: Paolo Uccello dont la douce perspective est l'aboutissement d'une recherche fort intellectuelle tout empreinte d'une intense poésie - je songe notamment aux fresques de l'Eglise Santa Maria Novella, au fabuleux Bernardino della Ciarda désarçonné que nous annonçait La Bataille de San Romano, exposée au Louvre, lorsqu'à Paris, nous, jeunes élèves des Beaux-Arts, parcourions ces vastes galeries pleines de merveilles. Arezzo, pour vous, c'est Pierro della Francesca: La Légende de la Croix est une autre révélation, ainsi que La Madone de Senigallia, à Urbino, ou encore les fresques de Sant' Egidio à Florence. J'évoquerais enfin Mantoue et notre cher Mantegna que nous connaissions déjà par le sublime saint Sébastien, entrant dans les collections du Louvre. Telles furent, entre autres, quelques étapes de votre séjour en Italie. A la recherche de la plus grande pureté dans les lignes et les tons, vous vous êtes formé, si je puis dire, à l'école des plus grands. Le génie existe mais l'apprentissage, l'éducation "sentimentalement artistique" sont indispensables à la réalisation d'une grande œuvre: tel fut votre parcours en péninsule italienne qui, tel celui de Chateaubriand de Paris à Jérusalem, finit de vous initier à la maîtrise de l'art pictural. A Rome, dans l'enceinte privilégiée de la Villa, de ses jardins, Balthus fut pour nous un guide. Il sut, avec la grande intuition qui caractérise le signe des Poissons, nous orienter vers les perspectives qu'avec sa perspicacité il décelait en chacun de nous: avec autant d'acuité que son frère, l'écrivain Pierre Klossowski, ce grand érudit ami de Georges Bataille, auteurs en commun d'une traduction inoubliable des minutes du procès qui fut intenté à Gilles de Rais, Balthus vous permit de donner libre cours à votre imagination, à votre culture, d'exprimer enfin vos secrets.

Bosch, Brueghel, Fra Angelico, Pierro de la Francesca, Carpaccio, Mantegna, Bonnard, Vuillard, Roussel, Labisse, Delvaux, Balthus, autant d'artistes auxquels vous êtes affilié: précision, recherches picturales, symbolisme, et toujours ce Nord qui vous envoûte... tout autant que les rivages éblouis du Sud. Le grand Albatros que vous êtes peut planer en toute sérénité; Mes Confrères et moi-même saluons son vol majestueux.

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