INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE

M. Jacques DESPIERRE
(1912-1995)

par

M. CHU Teh-Chun
lue à l'occasion de son installation comme membre de la Section Peinture

SEANCE DU MERCREDI 3 FEVRIER 1999

 

Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,

Sous la Coupole trois fois centenaire, chef-d'œuvre de pureté et d'élégance, en ce haut lieu où tant d'esprits distingués réunirent autour d'eux l'élite de la culture française et où, grâce au choix dont vous m'avez honoré, je suis présent aujourd'hui, je ne puis m'empêcher d'être ému à l'idée de prononcer l'éloge de mon prédécesseur dans une langue dont je mesure les exigences. Je suis venu à Paris au printemps 1955 pour y trouver la réponse à une aspiration profonde. Je devais y découvrir ma propre voie grâce à la connaissance directe et à la pratique assidue de la peinture occidentale. Celle-ci m'était déjà familière puisque, jeune professeur, je l'enseignais en Chine à mes élèves des Beaux-Arts. Installé dans la Capitale, je m'efforçais de progresser dans l'usage de votre langue dont je ne possédais alors que les premiers rudiments. Je continuais à en explorer les richesses lorsque me fut accordé en 1980 le privilège de devenir votre compatriote. Depuis lors adopté par la France, me voici en ce jour mémorable accueilli au Palais de Conti où, dépassant tous mes espoirs et comblant des vœux que je n'osais former, vous m'avez appelé, Messieurs, à siéger parmi vous à l'Académie des Beaux-Arts.

Ici furent reçus les plus célèbres de nos peintres, de nos sculpteurs, graveurs et architectes, de nos compositeurs, chorégraphes et cinéastes. Je suis heureux de rendre hommage à l'un d'entre eux en retraçant la carrière et l'œuvre de l'éminent artiste qui m'a précédé.

Jacques Despierre, « enfant de la balle », comme il aimait à se désigner, naquit à Saint-Etienne le 7 mars 1912 dans une famille qu'il disait « adorable », d'une mère alliant l'intelligence à la culture et d'un père remarquable, le peintre Edmond Ceria, d'ascendance italienne, « homme cultivé, extrêmement artiste, aussi doué pour la peinture que pour la musique », écrit Lydia Harambourg dans son « Dictionnaire des Peintres de l'Ecole de Paris». Par modestie à l'égard de son père, le jeune Ceria prendra plus tard le pseudonyme sous lequel nous le connaissons. Edmond Ceria, venu vivre à Paris avec sa famille, encourage son fils à développer un goût inné pour le dessin. Il le mène au Musée du Louvre, où cet enfant de six ans est émerveillé par Chardin, Corot, et surtout Delacroix, dont l'œuvre lui laissera une empreinte durable. Jacques Despierre, fidèle à ses premiers enthousiasmes, admirera chez ce peintre « un climat de liberté » qui l'a « toujours hanté ». Il ne déviera pas de cette intuition fondamentale.

A dix-sept ans, ayant terminé ses études au collège Stanislas, il décide de suivre sa vocation naissante: avec l'accord paternel, il s 'inscrit pour deux ans à l'Académie Colarossi qui se veut un des « creusets » de l'Ecole de Paris. L'enseignement qu'il y reçoit est aux antipodes de l'art officiel hérité de la génération précédente. En 1929 a lieu la rencontre décisive avec Charles Dufresne, un peintre ami de son père, qui lui conseille l'École des Beaux-Arts. Il y travaillera sous la direction de Lucien Simon afin de réaliser sa vocation d'artiste dont il affirmait: « elle est plus forte que moi, car je ne pourrais rien faire d'autre que de la peinture, vous comprenez? » Charles Dufresne comprenait d'autant mieux que lui-même était passionné: il passait ses journées à peindre et ses nuits à feuilleter des recueils de dessins de maîtres. Le jeune Despierre les copiait par centaines pour corriger ses propres croquis. Il dessinait partout, à tout propos, " à une folle allure ", multipliant les exercices de virtuosité sans pour autant renier le romantisme caché au fond de son âme.

Une fois maîtrisée la technique du dessin, Despierre peut aborder le métier de graveur que son père l'incite à choisir pour gagner sa vie. Il ne tardera pas à exceller dans ce domaine, de sorte qu'en 1930 Daragnès lui proposera d'illustrer un premier livre, « Promenades et souvenirs» de Gérard de Nerval, bientôt suivi d'autres auteurs: Rilke, Stendhal, Giraudoux, Mauriac, Morand, Genevoix. Mais ce qu'il désire avant tout, c'est peindre. Et aussi fréquenter les galeries où figurent Braque, Picasso, Derain, Léger, Bonnard. Un instinct très sûr l'aide à discerner l'importance de ces peintres dont il décrit ainsi le rôle: « ils étaient, pour nous les jeunes, les chaînons qui nous permettaient de nous rattacher au passé et d'essayer de découvrir sans contraintes un autre présent ou un autre avenir ». C'est ensuite, le soir venu, discuter des heures durant dans l'un des cafés habituels et parler des principales expositions du moment avec ses contemporains, Gruber, TaI Coat, Tailleux, Brayer, et surtout Humblot et Rohner dont l'amitié l'escortera toute sa vie. Grâce à son père, l'occasion lui est offerte de rencontrer ses aînés, entre autres Jacques Villon ou encore Gromaire. Villon lui fait connaître la proportion idéale dite « Section d'or ». Il avait réuni sous ce vocable plusieurs artistes d'inspiration cubiste et présenté avec eux en 1912 une exposition de groupe qui fut un événement majeur. Quant à Gromaire, Despierre voit en lui « un des très grands peintres de notre époque » ainsi qu'un excellent dessinateur, dont les paysages à la plume influenceront ses propres dessins du Val de Loire.

Il n'a jamais partagé le pessimisme des voix qui proclamaient au nom des jeunes talents: « Picasso a ouvert toutes les portes et les a toutes refermées derrière lui! Il n'y a plus rien à dire, plus rien à inventer. » Jacques Despierre croyait à sa peinture, il se sentait prêt à lui consacrer sa vie. Sans prétendre innover - Cézanne, Monet, Picasso, les Fauves, Dada, les Surréalistes l'avaient fait avant lui - , il ne cherchait qu'à transmettre sa propre vision. Il voulait communiquer son émotion « avec le plus d'amour possible, avec le plus de connaissance possible et avec le moins d'intellectualité possible», expliquait-il à Roger Bouillot. Et il ajoutait: « il faut remuer, comme le disait si justement Matisse, le fond sensuel de l'homme. Il y a vingt façons de le remuer: vous pouvez le remuer avec la couleur, avec le dessin, avec la ligne ». Il construisait ainsi peu à peu, à la façon d'un architecte, son propre style.


Le Président Paul Belmondo, le recevant le 27 mal 1970 à notre Académie où il succédait à Edouard Gœrg, sut avec bonheur définir le caractère de mon prédécesseur et la qualité de son œuvre: « Vos tableaux, soulignait-il, ne sont pas des dessins remplis de taches colorées, mais une harmonie de couleurs donnant des volumes à l'image du modèle ». Des couleurs « à la fois fougueuses, fastueuses, limpides et éclatantes ». Et de conclure: « vous êtes un classique dans la tradition des Poussin, Delacroix, Cézanne, c'est-à-dire que vous pratiquez un art humain pour les yeux et pour l'esprit». Despierre paysagiste manifeste une prédilection pour les perspectives ouvertes laissant libre cours à la lumière. « Que ce soit », remarquait Belmondo, « dans les brumes de Hollande, au soleil éblouissant de la Grèce, dans la campagne florentine, dans les rues des petits ports méditerranéens ou sur le fleuve paresseux du Val de Loire », il reste « un homme de plein air ». Devenu parisien, il avait encore plus besoin du contact avec la terre, l'eau, le vent, le ciel, l'horizon dont il savait retenir sur ses toiles et sur ses fresques l'intense poésie. Sensible aux moindres nuances de la nature, il gardait la simplicité et l'authenticité de l'homme de la glèbe. Tout enfant il se sentait déjà - nous le citons - « terriblement attiré par tout ce qui touche à la terre et à l'eau » : les rivières de l'Ardèche où il prenait plaisir à accompagner son père pour pêcher la truite, les bords de la Seine ou de la Loire dont les paysages, observe Waldemar George, « sont des géométries sensibles et frémissantes ». La lumière y est si douce qu'elle communique à l'atmosphère une sorte de couleur sentimentale. Sur les plages de Dieppe ou la baie de Somme, on pouvait le rencontrer tenant à la main son carnet de notes couvert d'esquisses aquarellées et de croquis des falaises, du port ou de la grève. Quand il parcourt les canaux de Venise ou les ports de Hollande, il fixe sur la toile le mystérieux dialogue du ciel et de l'eau. Il en arrive ainsi, « par dépouillement progressif, à ces batailles du gris et du blanc où », note Jean Bouret, « seule compte l'arabesque d'un trait de construction » .

A partir de 1960, il retourne chaque année au pays de son épouse; la Grèce, dont Pierre Cabanne nous suggère l'attrait, séduit par "ses îles semées comme des fleurs de marbre sur la me". La Grèce lui sera une source d'inspiration tant par sa lumière que par son art et sa mythologie. Lorsqu'il traite ses motifs favoris, Despierre nous en fait saisir la réalité concrète et immédiate. Observons ses hommes et ses femmes au labeur, qu'ils soient pêcheurs, mariniers, moissonneurs, jardiniers, bergers ou tailleurs de pierres, qu'elles soient lavandières ou marchandes. Regardons ces personnages vigoureux qui peinent et se dépensent: ils nous rappellent des senteurs d'épices et de fleurs, de foin en meules ou de poissons tout frais pêchés fleurant bon la marée. Contemplons ces bords de mer peuplés de formes actives ou nonchalantes : nous y voyons marcher, se baigner, s'allonger au soleil, éclairées à contre-jour, de belles déesses sans visage. Ces silhouettes épanouies nous disent leur simple joie de vivre. Le même charme émane des somptueux jardins d'Anjou et de Touraine, ou encore de Grèce où évoluent Ariane, Méléagre ou Pythagore. Lorsqu'il crée ces décors où devient presque tangible l'exubérance des feuillages et des fleurs, Despierre se laisse guider par son enthousiasme en présence de la nature vivante. Cependant il ne perd pas de vue les règles d'une composition harmonieusement équilibrée. Sa passion de la vie s'étend aux domaines les plus divers: ainsi s'explique l'intérêt que le peintre portait aux chevaux depuis que, mobilisé en 1939, il avait servi dans l'artillerie hippomobile. La guerre terminée, il allait volontiers filmer les chevaux sur des champs de courses. Il en étudiait ensuite les mouvements au ralenti, afin de les reproduire sur ses toiles.
Quant à la figure humaine, « à laquelle », déclarait-il, « j'ai toujours été terriblement attaché », il n'a jamais voulu la fuir ni l'ignorer, n'en déplaise à certains critiques. L'art du portrait, certes, lui demeure étranger: même chez ses personnages grandeur nature, il laisse le spectateur deviner les visages dont il ne trace que les contours. A ceux qui s'en étonnent, il réplique non sans humour: « nous vivons dans un monde où le visage n'apparaît pratiquement plus parce que le temps ne nous permet plus de le regarder! » Ne voyons là qu'une boutade: en effet, à la demande de notre Confrère Pierre Dehaye, alors Directeur des Monnaies et Médailles, il se met à graver à partir de 1965 ces figures qu'il eût peintes avec autant de plaisir que les jardins, confiait-il à Pierre Cabanne. Sa première médaille a pour thème son fleuve préféré, la Loire, sous la forme d'une femme à la fois imposante et langoureuse. En l'espace de douze ans, son œuvre s'enrichit de quelque soixante-quinze médailles ou plaquettes. Certaines représentaient les traits des artistes vivants ou défunts, Turner, Boudin, Villon, Gromaire, reliés à lui par un rapport de filiation esthétique, et parmi eux son père, Ceria, auquel il rendait ainsi hommage.

Au cours d'une existence paisible, mais dont les dernières années furent attristées par l'épreuve du veuvage, Despierre a su mener de pair sa longue carrière de professeur à l'Ecole des Arts Décoratifs et une abondante création artistique. Il a favorisé par ses initiatives le rayonnement de la peinture contemporaine: le Salon de Mai, dont il fut en 1945 l'un des fondateurs et auquel il participa durant vingt ans, lui doit son nom. Travailleur infatigable, cet artiste aux multiples talents a décoré de fresques et de mosaïques divers édifices: lycées, faculté, mairies, églises, et jusqu'au paquebot « France ». Il a conçu vingt-quatre tapisseries et sept tapis tissés aux Gobelins et à Aubusson. Sans négliger ses autres activités ni les expositions dont plusieurs, lorsqu'il eut franchi l'âge de soixante ans, furent organisées en hommage à son art, il a réalisé de 1972 à 1980 les vitraux de Notre-Dame de Liesse, en Picardie. Les épisodes qu'il y retrace célèbrent la Vierge, l'Histoire Sainte, la foi du peuple de France et ses liens étroits avec les grands ordres monastiques. Il nous a quittés le 5 décembre 1995 sans avoir épuisé tous ses projets.

L'œuvre de Jacques Despierre, dont j'ai tenté de montrer la richesse et la variété, s'avère essentiellement différente de celle qu'il me tient à cœur d'accomplir. La sienne - il se plaisait à le rappeler- reste résolument française d'esprit et de style: il adhère au concret sans jamais s'en écarter, en suit les lois figuratives et lui applique une méthode claire et rigoureuse qui délimite et structure l'image. Rien ne prédestinait le peintre chinois que je suis à succéder, si j'ose dire en ligne directe, à ce Français de naissance parfois qualifié de « cartésien ». J'ai conscience d'incarner ici un message particulier, celui d'un fils de Han qui cherche à rendre visibles à travers leurs perpétuelles mutations les deux principes fondamentaux et complémentaires de la philosophie du YI Jing, le Yang ardent et lumineux et le Yin obscur et humide. Cette dualité engendre un univers aux variations infinies que j'ai voulu évoquer en alliant l'éclat des couleurs hérité de la peinture occidentale et la liberté des formes inaugurée par les peintres abstraits. L'inspiration que j'ai suivie trouve son unique source dans la nature et son mode d'expression privilégié est le lyrisme. La création procède de la pure spontanéité: elle consiste, selon la maxime taoïste, à « laisser jaillir l'émotion intérieure ». Il en résulte sur mes toiles un langage pictural où la couleur et le graphisme, sans jamais coïncider, concourent au même but: éveiller la lumière, les formes et le mouvement. Peu importe que Jacques Despierre et moi ayons choisi des voies si dissemblables: sans nous connaître, mais animés d'une intense passion pour notre art, nous avons œuvré l'un et l'autre à transmettre un même idéal, celui de l'unique et inépuisable Beauté. Cet idéal est celui qui vous inspire, Messieurs, dans la diversité des arts que vous illustrez. L'insigne honneur d'être devenu l'un des vôtres fait naître en moi un sentiment d'immense gratitude que j'ose vous exprimer par un chaleureux merci.

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