INSTITUT DE FRANCE

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS


DISCOURS PRONONCE DANS LA SEANCE PUBLIQUE TENUE PAR L’ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
présidée par M. Jean-Marie Granier, Président de l’Académie, le mercredi 3 février 1999

POUR LA RECEPTION DE

M. CHU Teh-Chun
ELU MEMBRE DE LA SECTION PEINTURE

Par

M. Jean CARDOT


Monsieur,

Chaque artiste est à lui seul un univers. Celui que fait apparaître votre œuvre offre une richesse inégalée dans l’art contemporain. Je tenterai d'en retracer la genèse et d'en esquisser les traits à l'occasion de votre installation à l'Académie des Beaux-Arts où m'échoit aujourd'hui l'honneur de vous recevoir, et qui par ma voix vous exprime ses souhaits de bienvenue les plus chaleureux.

Vous êtes né en 1920 dans la province du Jiansu, d'une famille de lettrés: votre père, comme votre grand-père, exerçait la profession de médecin. Collectionneur de peintures chinoises et de calligraphies, il peignait lui-même à l'encre de Chine. Vous avez connu durant toute votre enfance à Bai Tou Zhen une vie paisible, évocatrice de celle que décrivait au début du IXe siècle le poète Baijüyi parlant d'un village situé à quelques lieues du vôtre.
« Aux alentours de Xü zhou,
il est un village du nom de CHU CH'EN,
à cent li du chef-lieu parmi les champs de chanvre
et le verdoiement des mûriers.
On entend le tic-tac du rouet,
ânes et bœufs encombrent les rues du village.
Les jeunes filles s'en vont puiser l'eau du ruisseau,
les hommes vont ramasser du bois sur la colline.
Si loin de la ville, rares sont les affaires de gouvernement;
en ce coin reculé, parmi les collines,
simples sont les façons des gens.
Dans tout le village il n'y a que deux clans,
d'âge en âge les CHU ont épousé des CH'EN. »

A ces images bucoliques succèdent des bouleversements qui imposent au poète une existence mouvante à la merci de tous les dangers:
« J'ai marché le matin, les traits tirés
par la faim,
J'ai passé bien des nuits sans trouver le repos
de l'esprit,
errant sans trêve d'Est en Ouest, de-ci de-là,
tel un nuage à la dérive dans le ciel.
Dans la guerre civile fut détruite
la maison de mon enfance;
de tous ceux de mon sang, beaucoup sont dispersés,
beaucoup s'en sont allés».
Vous avez subi vous aussi l'adversité et vécu les épreuves d'une époque troublée.

Au sortir du lycée, vous aviez commencé en 1935 vos études à l'Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Hangzhou, déjà fort réputée. Mais les nuages s'amoncelaient : le 7 juillet 1937 éclatait la guerre sino-japonaise. Ce fut pour l'Ecole le début d'un mémorable périple. D'étape en étape, sans que cessent ni les cours ni l'entraînement, professeurs et élèves traversèrent la Chine d'est en ouest au sud du Yangtse parcourant en trois ans cinq provinces. Après une longue halte en 1938 dans le Hounan où votre Ecole avait fusionné avec celle de Pékin, puis dans le Guizhou en 1939, ils atteignirent Kunming sur le haut plateau du Yunnan où ils firent un séjour prolongé. Infléchissant leur itinéraire vers le nord, ils pénétrèrent en 1940 dans le Sichuan où ils s'installèrent à Songlinkang. C'est là qu'en 1941 vous fut conféré « Maxima cum laude » le diplôme couronnant vos études de peinture, et aussitôt confiée la fonction de professeur assistant. Au bout de deux ans, vous étiez promu professeur titulaire. En 1942, l'École quittait Songlinkang pour rejoindre Shapienba, aux environs de Chongqing, capitale des années de guerre, où était repliée l'Université Centrale de Nankin. Nommé professeur à cette université, vous y avez enseigné le dessin de 1944 à 1947, exposant par deux fois à Chongqing.
En 1947, le corps enseignant et les étudiants se déplacèrent, cette fois d'ouest en est, par voie fluviale pour réintégrer Nankin. La descente du Fleuve Bleu vous a laissé des impressions inépuisables. Vous avez franchi les trois gorges du Yangtse où la navigation est difficile. Les visions retenues de ce périlleux parcours, rivages escarpés, rocs vertigineux, rapides écumants, arbres dressés au-dessus du brouillard, ciels d'azur après la tempête, seront pour vous, plus qu'un simple souvenir, une source d'inspiration toujours vivante. Durant la période « nomade» qui a couvert presque dix ans de votre vie, vous avez traité les motifs les plus divers, usant de techniques variées: aux peintures murales et affiches patriotiques du début de la guerre succédèrent de nombreux croquis des tribus Miao du Yunnan et des chevaux venus du Sichuan, mais surtout d'innombrables paysages. Une tempête sur le Yangtse eut raison de quelque huit cents dessins. Des œuvres déposées en divers lieux, il ne reste rien. Qu'importe! Vous alliez votre chemin sans regarder en arrière: ce fut là un premier renoncement.

Professeur à l'Université Centrale de Nankin, vous avez séjourné de 1947 à 1949 dans cette ville redevenue capitale de la Chine. Après une visite au pays natal et la dernière rencontre avec votre mère, vous repreniez en 1949 votre migration pour rallier Taipei où vous vous êtes établi. Nommé en 1951 professeur au Département des Beaux-Arts de l'Université Normale Nationale, vous y avez enseigné la peinture occidentale, jouant un rôle moteur dans la communauté artistique. L'exposition de 1954, préparée en. vue de votre voyage à Paris, fut un succès. Vous auriez pu, entouré de l'estime générale, poursuivre une carrière toute tracée. Mais l'œuvre à créer vous poussait vers d'autres rivages. C'est ainsi que, laissant tout, vous êtes venu en Occident. Ce fut un deuxième renoncement. Cependant les liens spirituels qui vous rattachaient au monde chinois n'étaient rompus qu'en apparence. Après le silence d'une longue absence, ils devaient être renoués avec brio, comme le prouvent les visites et les expositions des récentes années. Car la Chine vivait au plus profond de vous-même.

Pour vous, la direction était claire. Parti de Taiwan par bateau le 29 mars 1955, vous avez fait escale à Hong-Kong, Saïgon, Ceylan. Mais l'étape la plus marquante de votre voyage fut l'Egypte, où la vision directe des sculptures et des peintures antiques suscita en vous, par la pureté des lignes et la fraîcheur des coloris, des impressions neuves. Parvenu à Marseille, vous éprouviez l'émotion de savoir votre but tout proche et la hâte de rejoindre Paris. C'est la destination que vous aviez choisie, assumant, en dépit de votre stabilité innée, le risque d'une existence précaire dans un milieu artistique où vous étiez inconnu. La qualité de votre talent, votre intense capacité de travail et votre ténacité, votre sens de l'amitié vraie, la modestie de votre abord alliée à la conscience de votre valeur ont conjuré ce risque. Très vite accueilli et apprécié tant par les peintres que par les critiques d'art, vous avez noué des relations de confiance amicale basées sur une recherche commune et un idéal partagé.

La sculpture n'était pas étrangère à vos réflexions. Vous avez par la suite exposé à plusieurs reprises avec Albert Féraud. Une artiste qui aimait la Chine et comprenait vos aspirations, Madeleine Jousselin, vous l'avait présenté peu après votre arrivée. Elle vous fit connaître également le Père Régamey, spécialiste de l'art contemporain très attentif aux nouveaux courants de la peinture. Vous ne cherchiez pas à Paris un succès facile et immédiat en faisant vibrer la corde de l'orientalisme. Vous préfériez que mûrisse en Occident votre propre conception de la peinture universelle.Vos premières œuvres parisiennes sont encore visiblement figuratives. Mais votre recherche s'oriente peu à peu vers de nouveaux domaines à explorer, où votre dynamisme créateur puisse s'exercer plus librement. Vous vous dégagez - et c'est là un troisième renoncement - d'un ensemble de repères qui canalisaient votre inspiration, et vous vous fiez désormais entièrement à ce même courant intérieur, à la fois intuitif et actif, pour créer en toute indépendance un nouveau langage n'appartenant qu'a vous. Citons Pierre Cabanne : « Chu Teh-Chun appartient à cette génération où, si la représentation du réel n'est pas directement identifiable, c'est parce que le peintre accorde la priorité à l'essence, et pourrait-on dire, à l'idée des choses. A la connaissance plus qu'à la ressemblance» .

Les peintres dont la découverte vous donnera un choc ne vous influenceront pas par leur style, mais par leur attitude fondamentale et par leur esprit. Ainsi en est-il de Nicolas de Staël lors de la rétrospective présentée en 1956 par le Musée d'Art Moderne de Paris. Rappelons vos propos extraits d'une interview publiée en 1978 par la revue « Artist » de Taipei : « De Staël fut pour moi une grande révélation. Auparavant, j'étais un peintre objectif, mais à présent je ne m'intéresse plus à cette façon de peindre, parce qu'après avoir commencé à étudier la peinture abstraite, j'ai ressenti profondément et avec évidence la liberté d'expression dont elle témoigne». Sans vous apparenter aucunement au style qui caractérise Nicolas de Staël, vous avez acquis grâce à lui une certitude définitive : la liberté du pinceau est souveraine. Elle est l'unique règle, et seule l'individualité du peintre modèle le style au fur et à mesure de son évolution. En effet, cherchant sans relâche à vous distancer de tout ce qui pouvait nuire à la liberté de votre expression, vous avez bientôt perçu les limites que vous imposait un certain type de graphisme, et un appel à les dépasser.

Une autre expérience déterminante vous fut fournie par l'exposition commémorant à Amsterdam en 1969 le tricentenaire de Rembrandt : pour la première fois vous était donnée sans intermédiaire et dans son ensemble une vision de cette œuvre qui éveilla en vous d'intimes résonances. Là non plus, on ne saurait parler d'influence ni même de parenté. L'affinité est plus profonde: Rembrandt vous a frappé par la qualité, on serait tenté de dire, par la vérité inégalée de son œuvre, au-delà des époques et des styles. Il vous a incité à remonter toujours plus loin vers les sources de l'art. A mesure que vous avancez, le graphisme procède plus librement, selon des tracés plus souples et des courbes qui s'intègrent à la composition pour en accentuer les contrastes. La Chine retouvée n'est peut-être pas sans rapport avec cette écriture.

Tout au long de votre parcours la figuration s'est intériorisée. Elle n'est pas éliminée, elle est devenue un contenu spirituel transmis de façon immédiate, hors des formes connues. Ce processus engendre un espace que Maurice Panier qualifie de « multidimensionnel ». Jean-Clarence Lambert y voit « une poétique de l'espace naturel». Hubert Juin note: « Je me persuade que Chu Teh-Chun n'est nullement un peintre « abstrait». Il ne peut du tout s'isoler de la saveur du monde ». Et Pierre Cabanne déclare à sa suite: « Chu Teh-Chun a créé un pays où l'on n'arrive jamais sinon dans ses tableaux. Il a d'ailleurs hésité longtemps avant d'y entrer, puis il s'est décidé à le regarder, à l'écouter, avant de s'en imprégner et de le pénétrer de plus en plus profondément».
Observons à notre tour que le contenu spirituel de votre œuvre n'a cessé de gagner en plénitude.

L'imposante liste de vos expositions, dont le nombre m'oblige à être sélectif, reflète votre incessante activité. Depuis votre première manifestation à Paris à la galerie du Haut-Pavé, vos œuvres, régulièrement présentées à la galerie que dirige Maurice Panier, ne tardent pas à figurer à des salons ou expositions de groupe: en 1961, à la galerie Charpentier avec « l'Ecole de Paris » et au Salon de Mai, puis en 1964 au Carnegie Institute de Pittsburgh, à Jérusalem, à Athènes. En 1969, une salle entière vous est réservée à la Biennale de Silo Paulo. Parmi vos expositions personnelles en France et en Europe, citons celles organisées à Paris en 1979 lors de la publication de la monographie d'Hubert Juin, puis en 1982 au Musée des Beaux-Arts du Havre et en 1988 au Musée d'Art Moderne de Liège. En 1993 paraît dans la collection Cercle d'Art la très importante monographie de Pierre Cabanne. La même année est inaugurée à Québec, sous l'égide de l'Association Française d'Action Artistique, l'exposition itinérante « Signes Premiers» qui, parcourant tout le Canada, présente vos œuvres avec celles de Kijno et de Riopelle. L'ampleur de ces manifestations culturelles vous est l'occasion de privilégier les grands formats où votre inspiration se déploie sans entraves.

A mesure que votre notoriété s'affirmait en Occident, vous reteniez de plus en plus l'attention des milieux artistiques dans le monde chinois. La visite à Paris en 1979 de deux de vos anciens professeurs ainsi que d'un ami qui fut votre condisciple à Hangzhou, Wu Guanzhong, ouvrit les voies d'une reprise de contact avec la Chine continentale: en 1983 vous y étiez invité par l'Association des Artistes de Chine dont la plupart furent vos compagnons d'études. De Hong-Kong où l'Université Chinoise vous avait appelé à siéger au jury des examens terminaux, vous avez gagné Pékin. L'émotion de retrouver des amis de longue date après une pénible séparation - thème cher aux poètes chinois - fut pour vous une expérience vécue. Vous avez ensuite parcouru la Chine, admirant trésors d'art et paysages, depuis le Musée des Stèles gravées de calligraphies, près de Xian, jusqu'aux Montagnes Jaunes, les Hwang Shan au relief tourmenté. Votre dernière étape fut Hangzhou.

Ces voyages en Extrême-Orient rythment désormais votre existence. En 1987 se tient à Taipei, au Musée National d'Histoire, une importante rétrospective de vos œuvres depuis 1955 ; après une exposition itinérante à Taiwan et un pélerinage au pays de vos ancêtres, vous exposez en 1994 à Singapour. En 1997 se réalise le projet que tous vos amis souhaitaient voir aboutir: l'exposition itinérante organisée par l'Association Française d'Action Artistique et d'abord présentée officiellement à Pékin au Palais des Beaux-Arts de Chine, puis aux Musées des Beaux-Arts de Hong-Kong, de Kaohsiung et de Taipei où l'exposition se clôture en août 1998. Sur le catalogue trilingue publié à Taipei figure un article de fond du Professeur Li Chu- Tsing. La réponse du grand public fut enthousiaste. Au fur et à mesure qu'elle vous découvre, la Chine se reconnaît en vous. Au moment où approchait de sa conclusion cet événement artistique décisif en Extrême-Orient, vous étiez le 17 décembre 1997 élu membre de notre Académie, au fauteuil de Jacques Despierre. Homme d'une grande culture et d'une honnêteté intellectuelle exceptionnelle, ancien professeur, Jacques Despierre avait comme vous la conviction que seule une parfaite connaissance du « métier» peut faire fructifier les dons innés de sensibilité et de poésie.

Votre œuvre s'accomplit suivant une ligne continue, dans la régularité d'une vie d'ordre et de travail qui fait votre force. Vous habitez depuis 1990, tout près de Paris, un pavillon à l'intérieur accueillant et harmonieux à côté duquel vous disposez enfin pour peindre d'un espace conçu à la mesure de votre inspiration. Votre vaste atelier est un lieu propice à l'isolement créateur. Les journées que vous y passez loin de toute agitation préparent les phases d'expansion où vous allez à la rencontre du monde extérieur. Vous lui apportez une abondance d'impressions et de sentiments qui ne se limite pas au domaine visuel. « Regarder une peinture», disiez-vous en 1987 à Michael Sullivan, professeur à Oxford, « c'est comme écouter de la musique».
Thèmes et titres se complètent pour communiquer au spectateur les vibrations de votre monde intérieur, évoquant pour lui la jouissance d'un moment musical ou la majesté d'une architecture transfigurée, ainsi les « Parvis de l'Inaccessible» ou les « Portes de l'Aurore », la plénitude d'une émotion ou encore la conscience du simple rythme des heures et des saisons. Ailleurs vous parlez le langage de l'épopée, du mythe ou des événements cosmiques; vous explorez le mystère de la matière: « Fluides Cristaux », « Lumière captive» ; enfin sous les titres « Suavité », « Jeux immatériels », vous faites surgir un instant de pure poésie aux résonances shakespeariennes, de la même étoffe dont sont faits les songes. « Quand je travaille dans mon atelier », expliquiez -vous au cours d'une récente conversation, « il n'y a pas de distance entre la Nature et moi, nous ne faisons qu'un ». Cette force vivante à laquelle vous vous identifiez construit l'unité sans faille de votre œuvre.

Nous voyons en vous un artiste dont la puissance créatrice a su dominer une expérience d'une rare amplitude. L'envergure de votre personnalité confère à notre Académie un rayonnement nouveau qui s'étend bien au-delà de nos frontières. Je suis d'autant plus heureux de vous accueillir aujourd'hui, au nom de tous nos Confrères, non seulement avec l'enthousiasme que suscite l'œuvre accomplie, mais avec le souhait et l'espoir de voir éclore les promesses qu'elle contient pour les jeunes peintres à qui vous montrez la voie d'une authentique inspiration.

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