INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

DISCOURS PRONONCE DANS LA SEANCE PUBLIQUE TENUE PAR L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
présidée par M. Raymond Gallois Montbrun, Président de l'Académie, le mercredi 30 octobre1985

POUR LA RECEPTION DE

M. Arnaud d'HAUTERIVES
ELU MEMBRE DE LA SECTION PEINTURE

par

M. Georges CHEYSSIAL

 

 

M. Arnaud d'Hauterives, élu le 13 juin 1984 au fauteuil vacant dans la section de Peinture, par suite du décès de M. Jean Souverbie, est
introduit sous la Coupole par M. Emmanuel Bondeville, Secrétaire perpétuel. Le Président prononce l'allocution suivante:

Monsieur,

Vous voici parmi nous. Votre talent, votre personnalité, votre œuvre riche et puissante devaient vous conduire à être des nôtres. Votre élection à l'Académie des Beaux-Arts figure en apothéose au sommet de la longue échelle de vos nombreux titres et mérites. A vous voir, vous êtes clair comme le jour, limpide comme l'eau pure, mais, à vous connaître on s'aperçoit bien vite que ce jour est environné de clair-obscur et que de cette eau pure, la source est cachée et demeure introuvable. Le phénomène d'opposition chez vous est à l'état latent. Vous êtes manifestement ouvert ainsi que l'affirment la qualité de votre regard, la netteté de vos convictions, la spontanéité de votre exquise courtoisie, mais vous êtes aussi et très secrètement un homme profondément secret. On pourrait n'y plus rien comprendre, mais on est sous le charme; et la seule tentative de vous percer à jour procure des joies intellectuelles si raffinées que l'on se prend à souhaiter n'y jamais réussir pour que cela dure toujours.

On se lasse forcément un peu de ce dont on a fait le tour. Pour ce qui vous concerne, le risque n'est pas couru car, avec une inconsciente malice, c'est vous qui contournez notre curiosité, et c'est vous qui faites le tour de nous-mêmes avec une perspicacité, un sens de l'observation, un humour, une sensibilité, un esprit de synthèse qui sont précisément les composantes de votre peinture à la fois fraîche et brûlante, à la fois douce et violente, aux lignes à la fois affirmées et suggérées. Votre talent est pétri de qualités dont les apparentes oppositions, les convergences comme les divergences nous révèlent la complexité d'un tempérament artistique auquel sa rectitude et son absolue sincérité laisseraient croire à de la transparence. C'est cette faculté de diversion, ce pouvoir naturel qui est le vôtre de faire se côtoyer, se fréquenter les extrêmes sans que jamais ils ne se contrarient, comme, à la surface des eaux, se croisent et se chevauchent, sans s'altérer, des vagues de mouvements contraires, c'est cette étonnante faculté qui vous a préservé de toute appartenance à aucun système, à aucune esthétique cataloguée, à aucun groupement ni aucune école. Ces diverses tendances, vous les observez chez les autres avec attention et respect comme vous y incite votre curiosité dont le feu intérieur est ardent et la manifestation extérieure toute de réserve distinguée. Mais votre liberté, votre indépendance demeurent intactes. Vous en êtes le gardien intransigeant.

Vous me donnez aujourd'hui un regret, Monsieur, un vif regret, celui de ne pas avoir dans le domaine de votre art la compétence qui me permettrait d'exprimer en des termes professionnellement dignes de votre talent tout le bonheur, toute l'émotion que m'ont fait éprouver les merveilleuses toiles que vous avez eu la bonté de me laisser admirer. Fort heureusement, pour vous et pour nous, ce rôle est dévolu à notre cher Confrère et ami Georges Cheyssial qui formulera son propos avec l'autorité et la force de persuasion que lui confère son admirable talent et, aussi, toute l'amitié, l'affection et l'attachement auxquels vous forcez, sans le savoir, tous ceux qui ont le privilège de vous connaître.

 

Discours de M. Georges CHEYSSIAL

 

Monsieur,

Je suis sensible à la générosité du président Gallois-Montbrun me permettant de vous présenter ici et l'en remercie vivement. La connaissance de votre œuvre, l'estime particulière que je porte à votre talent, me font espérer que si mes paroles n'ont ni le charme ni l'éloquence de celles du Président, elles trouveront leur mérite en se colorant de l'amicale sincérité qui sied à ces présentations. Vous avez à peine 50 ans, vous êtes parmi les plus jeunes membres de l'Académie et, sans être un prodige, c'est à 22 ans, et par votre concours de Rome, que l'Académie vous a distingué. Elle avait reconnu, déjà, les prémices de ce talent qui vous conduit ici aujourd'hui. Par lui, vous apportez un complément particulier à l'éventail des expressions essentielles que nous aimons rencontrer à l'Académie. Dans un instant, vous allez prononcer l'éloge d'un artiste pour qui nous n'avions qu'admiration, estime et amitié. Je sais que vous y avez apporté toute votre attention.

Jean Souverbie avait éclairé d'aperçus contemporains cette culture gréco-latine en laquelle il voyait l'expression harmonieuse des passions humaines. Les passions humaines, Monsieur, c'est aussi votre préoccupation. Mais, pour vous, les déesses que vous mettez en scène n'ont pas la sereine certitude de celles descendant de l'Olympe. Tout aussi belles, mais d'une autre beauté, elles portent en elles le doute d'un paradis accessible et la certitude d'une vie traversée d'orages et de passions. Ainsi, votre œuvre va se meubler de personnages; de femmes essentiellement, l'homme n'y figurant qu'à de rares exceptions. Vos héroïnes, vous les placerez en des situations et une atmosphère qui en inspirera le comportement. Superbes, toujours enfoncées en leur nuit, provocantes souvent, nues en leurs collants de dentelles, habitées de rêves étranges, leurs yeux exprimant l'angoisse d'un destin entre-aperçu, ouvert sur des perspectives de néant. Et, par dessus-tout, ce sont des interrogations qu'elles nous lancent par votre intermédiaire, en ce monde de fantômes immobiles et muets que vous mettez en scène, dont la signification ambiguë brouille les couleurs du bien et du mal et appelle l'esprit en une quête de vérité rétablissant l'équilibre entre nos sens et la raison. Vous passez d'une œuvre à l'autre, peintre de l'ombre et de la lumière, mêlant sur la toile les gris des commencements aux violets pourpres et aux noirs profonds de la nuit. Avec un art consommé, usant des plus nobles et anciennes recettes et d'une science digne des plus grands, composition et couleurs vont s'allier au dessin pour nous prendre en ces glacis que vous répandez si habilement sur vos héroïnes, pour nous tromper. Jeu dangereux, où le doute sort toujours vainqueur.

Pour mieux vous connaître, si possible, Monsieur, partons dans l'Aisne, à Braine, où vous êtes né le 26 février 1933 dans la maison ancestrale de votre mère. La personnalité de cette région n'est pas quelconque. Pays de très ancienne civilisation, l'Aisne garde la trace d'une vie préhistorique s'étalant sur huit siècles. Les Gaulois s'y établissent 500 ans avant Jésus-Christ, chassés par les Romains qui laissèrent en la région une empreinte qui se prolongera bien après l'établissement du christianisme 481 ans après Jésus-Christ. Pays de grandes communications, d'invasion, meurtri par les guerres dont inlassablement la population, attachée à son sol, relève les ruines et garde à ses maisons, ses palais et ses cathédrales leur beauté de grand caractère, puissante et noble. Soissons, par les ruines émouvantes de la façade de sa cathédrale en témoigne ainsi que St-Quentin et celle de Laon, aux porches profonds et sombres, comme ouverts sur les ombres du jugement dernier et qui porte en ses tours l'hommage reconnaissant de toute une population aux bœufs qui ont permis de la construire. Région riche des artistes et hommes de lettres, historiens, savants que cette terre a vu naître ou qui y ont vécu. La Fontaine d'abord, né à Château-Thierry, les Frères Le Nain de Laon, Racine à la Ferté-Milon, Maurice Quentin de La Tour, Condorcet, Camille Desmoulin, Alexandre Dumas père, l'historien Henri Martin, Paul Claudel, issu de Villeneuve-sur-Fère, Amédée Ozenfant et Fénelon entre autres qui, séjournant au Château de " La Roche", sur la commune de Braine, y écrivit en 1699, les aventures de Télémaque. Braine, près de Soissons, entre Laon et Château-Thierry, est situé sur la voie royale qu'empruntaient les rois de France se rendant à Reims pour y être sacrés et où passa Jeanne d'Arc. Dans un vallon verdoyant creusé dans le plateau qui domine la vallée de l'Aisne, Braine dresse son église abbatiale du XIIIe siècle au bord de la Vesle, face à la plaine. D'abord appelée Brennacum par Grégoire de Tours, ce qui lui donnait une ascendance romaine, Braine perdit cette notoriété pour en gagner une autre, plus ancienne. Brennos, nom celtique du corbeau qui devint Braine par la suite, désigna un gaulois à la chevelure particulièrement noire qui, distingué par ses compagnons, transmit son nom à la localité qu'il habitait. En hommage, un corbeau sur champ d'or figure dans les armoiries de la Ville, symbole de perspicacité dans la Genèse, ce fut lui que Noé chargea d'aller voir si les eaux avaient séchés sur la terre. Il apparaît souvent dans les légendes celtiques où il joue un rôle prophétique. Il passait pour doué du pouvoir de conjurer les mauvais sorts. Il est, plus récemment reconnu pour sa vigilance et son courage.

Du courage, il en fallait, en 1917 au " Chemin des Dames " où votre père participait à l'offensive menée par le général Nivelle. C'est au cours d'un déplacement de sa compagnie qu'il découvrit Braine meurtrie, détruite en partie. Par le charme de sa situation, par la beauté de ce qui restait encore, il fut surpris, se promettant de revenir. Il y revint effectivement, la guerre terminée, et se fixe à Braine où il travaille dans le cadre des services affectés à la reconstruction des régions dévastées. Si vos ancêtres ont leur origine dans le comté de Hauterives, dans la Drôme, au XIe siècle où l'on distingue encore les ruines du château familial, c'est d'une branche émigrée en Louisiane depuis des siècles que vous descendez. Américaine, depuis la vente de la Louisiane aux États-Unis par le traité du 30 avril 1803 mais française de cœur, votre famille envoie en France votre grand-père Louis d'Hauterives faire des études qu'il termine avec le diplôme rare d'ingénieur chimiste œnologue. Personnage de grand caractère, aimant les voyages; faire connaître et apprécier nos vins, en découvrir d'autres, le conduiront à visiter de nombreux pays. Il y fera mille découvertes et les récits que votre père vous en transmettra vous passionneront à votre tour. Pendant un séjour de vos grand parents en France, votre père naît à Marseille. Il étudie à la faculté de Bordeaux dont il sort ingénieur. Nous sommes en 1913. Possédant les deux nationalités, il choisit la française, s'engage et fait toute la guerre de 14-18. C'est alors qu'il rencontre votre mère. Rencontre privilégiée de deux êtres dont l'union devait apporter au foyer quatre enfants, deux sœurs Jacqueline et Chantal vos aînées, et un frère, Landry, votre cadet qui sera votre compagnon de jeu dans la maison. Maison heureuse qu'un destin bénéfique a protégé, harmonieuse, blottie dans l'ombre des arbres centenaires de son parc. Elle sera votre univers, celui où vous découvrirez le monde. Ces arbres, cette forêt pour vous, première exploration, éblouissement, harmonie de verts, de bruns et de noir qu'animent des éclats d'or, où, dans la pénombre des formes se devinent, s'animent et s'en vont, où des bruits mystérieux naissent, montent comme des chants et s'éteignent dans la moiteur et les odeurs de terre et d'humus. De quelques branches, de ronces et de fougères entremêlées, vous ferez un asile inviolable où vous pourrez rêver. Des rêves, vous en ferez d'autres et toujours... et ils reflèteront des terres inconnues, des lieux que le temps a marqués, des êtres, des visages puis des regards viendront qui nous poseront des énigmes.

" J'ai toujours été amoureux du mystère, le mystère crée pour moi la séduction " m'avez-vous dit. Et vous allez la trouver, cette séduction mystérieuse, tout près d'ici, dans cette campagne que vous allez parcourir et votre imagination en exaltera la poétique expression de la Roche aux Fées, du Mont Banni aux ruines du Château de la Folie, de la Hottée du Diable à la Fontaine aux Loups, dans les rochers, les bois, à travers champs, porté par la légende, vous chercherez celui qui vous en contera l'histoire. Avec votre père, n'avez-vous pas visité ces grottes creusées dans les pentes abruptes du vallon abritant Braine. Ces Creutes comme vous les nommez dans la région et que des hommes de la préhistoire occupèrent, trouvant à la fois leur meilleure défense dans ces positions difficilement accessibles et leurs nourritures dans les marais et la forêt proches. Des récits vous ont conté leur vie, vous avez lu la guerre du feu de Rosny Ainé, votre père vous a parlé des dessins peints sur les parois de grottes semblables: Lascaux, Altamira, Fond de Gaumes, et des bêtes nouvelles vous sont apparues. Vous voulez savoir et vous y retournez et vous fouillez, vous cherchez et votre imagination s'envole vers des commencements. D'autant qu'avec votre père, ces marais aux eaux glauques, aux sols incertains, vous les explorez en barque, guettant les frémissements de l'eau, écoutant le bruit du vent dans les herbes, celui de la bête qui fuit dans l'odeur écœurante de la vase remuée et puis, vous voyez le brouillard du soir poser par endroits ses écharpes d'angoisse et ces images, vous les retrouverez, vous les rechercherez encore. Vous devez certainement à votre mère cet intérêt que vous allez porter, très jeune, à la lecture et aux arts. N'est-elle pas d'une famille où écrivain et collectionneur maintinrent un climat de fine spiritualité en cette maison et puis, en sa clairvoyante lucidité et sa sagesse, n' a-t-elle pas su donner à vos aspirations la juste harmonie nécessaire entre votre imagination, vos espoirs et la réalité. Toujours est-il que vos études à Sainte-Marie puis à l'École Communale, se complèteront par la lecture des livres et documents que vous allez découvrir dans la maison. Après la bibliothèque, c'est du grenier, qui regorge de témoignages évocateurs que vous allez faire le lieu privilégié de vos découvertes et celui où pourront naître et s'épanouir vos premiers rêves. S'il est un endroit qui manque à nos appartements parisiens, c'est bien celui-là. A Braine, il était grand, le toit supporté par une lourde et rassurante charpente faisait régner dans la pièce une pénombre dense que seuls traversaient les rayons lumineux tombant des étroites lucarnes rendant plus irréelles les choses qu'ils effleuraient. Ce grenier, c'était votre caverne, votre refuge plein des merveilles que des générations y avaient déposées. Des meubles entassés, pyramides où vous trouviez un refuge plus secret encore et où vous entraîniez ces livres et ces gravures qui vous parlaient d'ailleurs. Par terre, autour de vous, des choses inconnues, des formes métalliques dont vous sentez bien les vertus magiques et vous tentez d'étonnants assemblages. Peut-être y avez-vous tenté de réparer cet avion qui n'a jamais volé. Partout, mille objets, vases, jouets, albums, tous chargés d'amour mais que le temps et des mains malheureuses ont blessés... et puis ces tissus inconnus et ces tentures aux rouges profonds débordant des bahuts, et ces robes de bal et leurs rubans fanés attendant on ne sait qui en leurs housses transparentes, et là, plus loin, ce bestiaire de bêtes empaillées, mornes et pitoyables sur qui régnait ce grand duc aux immenses yeux jaunes qui, grâce à un mécanisme ingénieux, pour vous battait des ailes. Mine inépuisable de rêves... d'autant qu'à la nuit, au moment où l'obscurité rend plus incertaines formes et couleurs et c'est l'heure où l'angoisse rejette les certitudes, celle que vous aimez, n'avez-vous pas sur le canapé Louis Philippe bordé de noir, ces poupées gisant pêle-mêle sur le tissu violet qu'éclairait un bouquet de fleurs mortes. Peut-être l'avez-vous dessiné, cherchant vos modèles dans les livres ou les images, peut-être aussi les avez-vous trouvées dans ces ombres qui hantent ce grenier.

Nous sommes en 1940, l'étrange drôle de guerre se termine, la défaite arrive, rapide, incompréhensible. Pendant des jours vous avez vu les restes de notre armée traverser la région sous la pression des chars allemands et des bombes que les stukas lancent sur elle. Braine est blessée et occupée une fois encore. Dans le ciel, plus d'avions français ou anglais. Vous avez assisté aux derniers combats. Une sensation de vide, d'angoisse mais aussi de révolte vous étreint. Quatre années vont se passer, dures moralement, que des problèmes quotidiens rendent plus pénibles encore. Progressivement, la riposte de la France et des Alliés s'organise, les avions reviennent dans le ciel de Braine, se battent puis passent pour aller plus loin chercher l'adversaire. Dans ce carroussel infernal, ils se sont affrontés en combats singuliers, vous les avez vu foncer, feinter l'attaque, tourner autour de l'autre, puis monter à la verticale, pour redescendre. Les mitrailleuses crépitent, une flamme et c'est la chute en vrille; vous les suivez des yeux, heureux que les vainqueurs ne soient plus les mêmes. Exemple contagieux, l'aviation deviendra un de vos plus grands rêves. Vous avez douze ans; de l'école communale de Braine, vous allez à Reims, au collège Saint Joseph, chez les Jésuites. L'enseignement rigoureux que vous y recevrez va vous permettre, en contrôlant vos connaissances, d'en dégager vos aspirations. Si vous prenez à dessiner et peindre un incontestable plaisir, l'intérêt que vous portez à la géographie et d'une manière générale à la connaissance de notre planète et des hommes qui y vivent est tout aussi exceptionnel et étonne véritablement vos professeurs. Cette voie, vous l'exploiterez plus tard, parallèlement à celle qui vous a conduit ici et elle vous apportera un complément d'une qualité rare. Et puis, il y a ce rêve, né de la guerre: devenir aviateur. Vous suivez maintenant les cours du Collège Moderne et Technique de Reims et parallèlement à vos études, toujours attaché à votre idée, vous vous inscrivez dans un club de vol à voile, vous avez la joie de passer votre Brevet élémentaire de sport aérien, et vous volez en planeur. Et l'espoir de devenir un jour un vrai pilote se fait plus précis. Rêve que des problèmes physiques vous contraignent d'abandonner. Réalité sévère qui vous laisse désemparé. Votre mère, qui a toujours considéré vos dons pour le dessin avec admiration et lucidité, vous engage à poursuivre vos études à l'École des Beaux-Arts de Reims. Vous y révèlerez rapidement vos dons, assimilant avec facilité l'étude de techniques nouvelles pour vous, huile, pastel, gravure et lithographie, que l'histoire de l'art va compléter. Tout cet enseignement fera de vous un excellent sujet. Un jour, vous rapportez à votre père une branche, toute seule, peinte sur une toile, peut-être avait-elle déjà cette expression poétique dépassant la réalité; très ému, votre père vous dit : " c'est le plus beau tableau que je connaisse de toi ». Il ne pourra en voir d'autres, peu de temps après, il meurt, victime d'un accident de la circulation. Vos études vont se terminer à Reims par l'obtention du certificat d'aptitude à une forplation artistique supérieure et une bourse de voyage offerte par l'Ecole des Beaux-Arts, premier voyage, qui commence heureusement par la Grèce et la Crète. C'est le début d'une longue série de voyages mais pour entrer maintenant à l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris, pouvait-on trouver mieux. .

Legueult et Goerg seront les professeurs que vous avez choisis. Du sensible Legueult vous retiendrez avec l'élévation de ses propos, l'organisation de l'œuvre, toute de nuances en son expressions sensible et dans un registre qui ne sera pas le vôtre, l'importance persuasive de la couleur. Pour la gravure, Goerg, avec un expressif métier d'aquafortiste vous entraînera dans un règne des désirs secrets. Et vous vous mettez au travail, l'atelier, les cours, les concours, les amitiés rencontrées, la vie agréable où vous êtes entraîné, tout vous enchante; mais il y a longtemps que vous savez que la vie de bohême n'est plus celle que Murger a écrite, que les bourses d'étude si généreuses soient-elles, s'épuisent vite et surtout, que votre situation familiale a changé depuis que votre mère est seule. Alors, et vos professeurs, comme vos camarades l'ignoreront, vous multiplierez vos activités. Le soir, vous gagnez quelques sous en surveillant de jeunes potaches, le matin c'est de bonne heure que vous vous exercez au nettoyage du Bazar de l'Hôtel de Ville pour filer en vitesse à l'atelier, d'où vous vous échappez pour gagner votre repas en faisant la plonge dans les restaurants que vous sélectionnez en fonction de la générosité et de la qualité de la nourriture qu'ils vous offrent. Dans les temps difficiles, vous allez peindre des fleurs, des fruits, des oiseaux et même des canards sur des chapeaux de paille. J'ai plaisir à constater que votre habileté vous faisait particulièrement rechercher et qu'une carrière fort enviable s'offrait ainsi à vous, de plus - avis aux amateurs - de cette époque doivent rester quelques capelines dont la valeur sera bientôt probablement considérable. Tout ceci évidemment agrémente votre existence et vous offre des instants qui ne manquent pas d'humour. Un jour, désirant présenter une esquisse à Legueult, vous l'emportez au B.H.V. A huit heures, portant votre œuvre sous le bras, vous êtes arrêté à la porte: pas question de sortir avec une œuvre d'art déclare le cerbère et malgré vos justifications, vous devez rester jusqu'à l'arrivée du chef du rayon des peintures qui, jetant un regard méprisant sur votre tableau, dit au gardien " Et vous avez cru qu'il était de chez nous! » et il vous libère. De votre passage à Reims et de votre formation d'autodidacte acquise dans le grenier de Braine et ailleurs, va résulter une conception du tableau qui tranche avec les travaux de vos camarades. Votre dessin précis et clair, votre peinture basée sur les valeurs donne à la couleur une puissance expressive. La direction des lignes essentielles, la répartition des volumes comme des blancs et des noirs révèlent l'étude ou l'instinct que vous avez des éléments dynamiques de la plus grande tradition. Votre art surprend parmi celui de vos collègues préoccupés principalement de l'intensité de la couleur avec toutes les restrictions et déformations qu'elle impose. Deux ans d'école puis vous partez à la Villa Médicis, Premier Grand Prix de Rome et lourd des Médailles et Prix qui vous ont été attribués... Mais avant, le Gouvernement Néerlandais vous offre une bourse pour Amsterdam et les Musées si riches de cette région. A peine revenu, c'est l'École des Beaux-Arts de Paris qui vous envoie à Moscou comme représentant de la peinture au Festival de la jeunesse et des Etudiants, en U.R.S.S., vous en profiterez pour visiter le musée Pouchkine et la Galerie Trétiakow. En janvier 1958, vous arrivez à Rome. Jacques Ibert dirige la Villa, vous y passerez quatre années.

Je connais l'atmosphère de travail et de gaieté qui y règne comme l'intérêt que nous pouvons tirer de la connaissance de l'Italie et de ses Musées. Ils vous ont enrichi d'exemples mémorables et pourtant, les premiers envois que vous nous présentez à Paris sont loin d'emporter notre accord... peut-être les avions nous regardés trop superficiellement car notre futur confrère et ami Gaston Palewski, amateur d'art et collectionneur averti, alors Ambassadeur de France à Rome, vous en fait compliment. Quoi qu'il en soit; plus que notre rapport, l'air de Rome et l'arrivée de Balthus, votre nouveau directeur, avec lequel vous entretiendrez d'excellentes et amicales relations, vous font retrouver cette atmosphère particulièrement significative où vous plongez vos œuvres qui, plus affirmées et dramatiques restent, par essence, telles que nous en avions jugé dans votre concours de Rome. Dans vos paysages, un air plus lourd, plus sombre, des brumes, vont le disputer à de rares éclats de lumière en ces vues des environs de Rome que vous nous présentez dans vos derniers envois. Vision angoissante qui rejoint celle de ces bouquets de fleurs et d'herbes sauvages inconnues et inquiétantes dont nous ne saurons jamais si elles sont réelles. Peu à peu vous créez ce monde à vous, miroir du nôtre mais dont l'image n'est plus tout à fait la même; Votre technique aussi s'est transformée, les pâtes lisses se sont diversifiées, les glacis se posent sur des surfaces travaillées, grattées, poncées, donnant un fond troublant à vos propositions. Après l'exposition traditionnelle faite à la Ville Médicis vous êtes invité au Palais des expositions à Rome et puis vous faites deux expositions Galliera Jardin des Arts.

Mais les temps sont révolus, il faut regagner Paris, sur la terrasse des Tuileries, en des salles réalisées à l'initiative de Malraux les envois de Rome sont présentés. Au vernissage, je constate avec joie l'heureuse évolution que marque votre production. Dans une vision transposée, je trouve un peintre qui laisse à sa sensibilité et son imagination le droit de régner sur la seule faculté que l'on accorde aux artistes de n'être qu'œil et main. La critique, surprise, vous promet d'heureux développements et moi je vous complimente ainsi que de votre mariage avec Renée Delhaye. Elle est belle, charmante, fait de la céramique et, pour l'instant se montre très préoccupée des réactions provoquées par votre exposition. Pendant deux ans vous allez réaliser une série de pastels d'après les notes que vous avez rapportées d'Italie. Vous trouvez en cet art une expression qui convient parfaitement à votre sensibilité. Avec une technique renouvelée, dans une couleur dominante traversée de modulations nuancées, le dessin s'inscrit, souple et ferme au service du rêve qu'il porte. De ces pastels, chez Henriette Gomez, vous ferez votre première exposition particulière à Paris. Vous en réaliserez deux autres après votre séjour à la Casa de Vélasquez à Madrid où l'Institut vous envoie en 1964. Si l'Italie vous a fait prendre conscience de vos aspirations, c'est en Espagne que vous trouverez le ferment nécessaire à leur plein développement. Pays de contrastes, des déserts brûlés aux enchantements d'Andalousie, de Grenade à Tolède mystique et dure où l'on entend parfois dans l'ombre profonde de ses églises, en plain-chant, une plainte s'élever que les saintes prolongent inlassablement en leurs châsses dorées. Pays de fête qui mêle en ses cortèges la prière et la folie comme la vie à la mort... Et la mort est partout présente. " Il est toujours plus tard que tu ne crois " rappelle le soleil sur les murs de Tolède et dans l'arène, elle arrive avec la lumière dans un geste fou. Goya, Velasquez, Zurbaran vous ont accompagné quand vous avez peint ce torero mort, nu, seul dans le noir profond de sa nuit. Vous peindrez aussi ces sierras calcinées comme l'on peint un mirage. Le feu embrase la forêt, l'atmosphère s'épaissit en ces plaines que, seule, l'ombre des nuages anime. C'est probablement en Espagne que naîtront les grandes œuvres d'amour et d'angoisse, de désespoir et de mort qui vont attirer sur vous attention et estime. Vous me les avez montrées ces toiles et j'en ai éprouvé la profonde séduction en cet Hôtel de Crépy en Valois où j'ai bénéficié de l'aimable hospitalité de Madame d'Hauterives, où tous deux vous travailliez, entourés de vos enfants Arielle, Régis et Louis, escale apaisante entre vos explorations vos découvertes et le métier que vous vous êtes choisi.

Les années passent, les expositions succèdent aux voyages, les rétrospectives aux découvertes. Votre vie se complique de ces passions complémentaires et opposées tout à la fois qui vous tiennent à l'atelier pour peindre, et au bout du monde en vos voyages d'exploration, où en tant que membre de la Société de Géographie, l'ethnographie et l'anthropologie vont vous prendre et vous passionner. Le temps de cette présentation ne peut se prêter à en conter les faits, il y faudrait tout un livre. L'Afrique vous verra dans les monts Alantika à la frontière du Nord-Cameroun et du Nigéria, vous allez chez les pygmées Baka, dans les forêts du Sud-Cameroun. Puis, c'est le Népal, que vous traversez à pied de l'Inde au Mustang, et vous séjournez dans le Mahabharatlek dans les montagnes du centre Népal et puis, ce sera l'Arménie et le Kurdistan et en Amérique, en Amazonie la région du Haut- Napo puis l'Equateur. Mais ils sont 80 ces pays visités, vous en rapporterez documents et évocations que nous retrouverons en ces paysages et ces têtes qui nous les feront découvrir en leur vie profonde. Tous les hauts lieux de nos civilisations, vous les avez visités. Qu'il me soit permis d'en distinguer deux: cette armée enterrée, gardant la grande muraille de Chine que vous avez vue récemment et un voyage au Cambodge où vous avez eu la chance d'assister ainsi que Madame d'Hauterives, à un spectacle de danses cambodgiennes dans le temple d'Angkor et vous n'êtes pas près d'oublier ces danseuses, toutes de grâce et d'harmonie si semblables aux divinités qui ornent le temple vous offrir à la lueur des torches un spectacle d'une suprême beauté alors qu'au dehors et tout autour de vous, dans la nuit, l'orage accordait ses notes de pluie.

Revenons à Paris, où entre des expéditions, vous n'avez cessé de peindre. Nous sommes en 1967, vous êtes à peine rentré de Madrid, Galerie Saint-Placide, vous êtes invité à participer au Prix de la Critique de grands paysages d'Espagne, et une seule toile de présences humaines "Le Canapé Violet ". Le spleen ou le mortel ennui dirais-je. Un grand mur sombre ferme la pièce, sur le canapé violet, une femme assise, lâche le livre qu'elle ne lit plus, derrière, deux têtes; rien ne relie ces trois êtres aux regards perdus, absent ou passant au-dessus de nos têtes, que le sentiment d'abandon où elles se complaisent et s'enfoncent. Désespérance des tons violets, des noirs et des rouges profonds et, par opposition le bouquet d'ambassade, somptueux et riche de toutes les harmonies du monde, comme cette ouverture sur un paysage de soleil et de joie dont elles refusent le bonheur offert. Fait avec rien, c'est simple, angoissant. Vous obtiendrez le prix de la Critique. La presse vous accueille avec chaleur, le public vous attend, curieux de découvrir ces œuvres de caractère aux noms évocateurs où chaque toile constitue en quelque sorte l'exploration d'un territoire secret que le doute et l'espoir habitent."La Chatière", "Les Amies", "La Drogue", "Les Gerboises", "Les Ténébreuses", "Sodome et Gomorrhe" et cet "Hommage à Leconte du Nouy" qui vous offre l'occasion d'un délire onirique où se devinent les déesses folles des quatre parties du monde. Suivant Baudelaire dont vous avez illustré les " Paradis Artificiels » vous nous conduirez en cet univers de l'étrange où vous vous complaisez, le présent éclate, se mue en passé, la mort laisse sa trace en un avenir incertain. Sur les chairs ivoirines, les arabesques noires d'un décor de résilles et de dentelles se détache sur un fond d'ombres profondes. La Femme qui règne sur les songes va poursuivre inlassablement ce mythe qu'elle ne rencontrera qu'aux frontières du réel et de l'irréel. Nous nous perdons un peu, égarés quelquefois par d'inquiétants symboles et hésitons à vous suivre. Il y a tant de réticences en vos affirmations, tant de charme et de séduction en ce que vous ne dites pas! et c'est mieux ainsi.

Vos toiles, vous nous les présenterez à plusieurs reprises à la Galerie Henriette Gomez, déjà citée, puis successivement au Musée de Laval, à celui de Noyon ainsi qu'au Musée de Sedan. Puis, organisée par le Salon des Artistes Français, avec le plein accord du président Poher une très belle place vous est réservée à l'Orangerie du Sénat dont vous avez tout lieu de vous montrer satisfait. Maurice Garnier, prévenu de vos succès vous invite à exposer en sa Galerie. Puis, ce sera à Nantes, Le Mans. En 1977, une nouvelle exposition, Galerie de Paris. Aux Artistes Français, la Société vous invite à réunir une trentaine de toiles en deux salles, point d'intérêt majeur du Salon. Et ce sera à Hambourg, Galerie Mensch, puis encore à Douala et à Barhein. Enfin, à l'Office Culturel de Bry-sur-Marne, Hôtel Melstroit, auxquelles il faut ajouter plus de quarante expositions de groupe. Vos toiles figurent en de nombreux Musées ou Galeries particulières, elles ont été vues dans toutes les parties du Monde. Honneurs et obligations suivront naturellement le déroulement de votre carrière. Après avoir obtenu la Médaille d'Honneur aux Artistes Français, vous en deviendrez Président en 1981. Je vous appelle à la Fondation Taylor que j'ai l'honneur de présider, vous en êtes vice-président. Vous êtes également vice-président de la Société Internationale des Beaux-Arts et Président d'Honneur de la Critique Parisienne. A l'Académie, vous recevrez le Prix Florence Gould puis le prix de Portrait Paul-Louis Weiller. Vous êtes membre des " Amis du Musée de l'Homme » et Peintre de la Marine. Visitant votre grand atelier des Tours de la Défense, je revoyais en songe le grenier de Braine, les toiles, leurs cadres et châssis avaient remplacés les meubles, remplissant l'espace mais la bibliothèque était là avec, sur le chevalet, mais retournée vers le mur, la toile commencée, vous ne me l'avez pas montrée et je ne vous l'ai pas demandé, sûr qu'en elle je trouverais bientôt en harmonies colorées, l'expression insolite d'un drame qui nous fera penser. Témoin sensible ou indifférent, exorciste peut-être, vous savez si bien répandre sur vos sujets brûlants ces glacis lourds et froids en écharpes de brumes pour ne nous laisser comprendre que ce que l'on peut y voir. A l'écart, dans un angle, je regardais votre dernier envoi au Salon. Divisé en deux, verticalement, la toile montrait à droite un intérieur dont la perspective d'un carrelage savant suggérait l'étendue, au fond une silhouette de femme semble préparer un repas, sur l'autre partie un ciel lumineux, la mer, formant une crique en des terres boisées, au bas de la toile, devant un buisson de fleurs inconnues une femme dont le regard interroge.

Quel que soit votre choix, Monsieur, et quand vous le voudrez, nous serons heureux de vous voir comme nous sommes honorés de vous recevoir ici aujourd'hui.

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