INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE SUR LA VIE ET TRAVAUX DE

M. Alfred GIESS
(1901-1973)
par
M. Georges MATHIEU

lue à l'occasion de son installation comme membre de la Section Peinture
SEANCE DU MERCREDI 28 JANVIER 1976

 

Monsieur le Président, Messieurs,

Qui l'eut cru, que je devinsse un jour académicien? Qui l'eut cru, que je fusse un jour réconcilié avec la couleur verte? Qui l'eut cru que j'acceptasse un jour de faire l'éloge d'Alfred Giess? Ces trois jours sont arrivés; c'est aujourd'hui. Qu'est-ce à dire? Le tragique de notre condition résiderait-il dans cette force cachée, qui amène tout mouvement à se nier lui-même, à trahir son inspiration originelle et à se corrompre au fur et à mesure qu'il s'avance? En politique, dit Cioran, l'on ne s'accomplit que sur sa propre ruine. Ne confondons pas la politique avec l'art. Depuis trente ans, j'ai combattu toutes les maladies qui causent la mort des civilisations et des formes. Depuis trente ans, j'ai combattu la Grèce classique, la Renaissance, l'Abstraction géométrique. Depuis trente ans, j'insulte les critiques d'art, les conservateurs de musées, les officiels, les ministres, les républiques, et je suis sur le point d'entre prendre les louanges d'Alfred Giess. Serais-je donc brusquement devenu civilisé, bien élevé ou récupéré? Vais-je accomplir, sinon ma ruine, du moins une triple trahison envers moi-même, en défendant l'Académie, en faisant l'apologie de la nature, en rendant hommage à Giess? Triple gageure, triple défi, ou triple tragédie? Eh bien, non, je l'affirme, "tout est dans l'ordre ", comme aimait à répéter Julius Evola. Si je reste fidèle à moi-même aujourd'hui, c'est qu'autour de moi, autour de nous, c'est la civilisation elle-même qui est en train de changer. Ma nature combative est toujours vigilante. Plus que jamais, et pour des enjeux toujours plus hauts il y a lieu de rassembler nos ardeurs. Après avoir combattu le passé, c'est le présent qui est à combattre. La Nature se révèle aujourd'hui davantage dans l'Abstraction que dans ce qui la suit, et Alfred Giess apparaît comme une part de la noblesse de l'art et de notre sensibilité fondamentale. Où donc est la contradiction?Et quand bien même certains esprits souhaiteraient l'y trouver, qui donc oserait, après les travaux de Stéphane Lupasco, affirmer que la contradiction ce n'est pas la vie elle-même?

Monsieur le Président, vous nous l'avez tout à l'heure rappelé, quoi de plus évident, de plus cohérent, de plus fécond que la conjonction Saturne-Uranus? Mais n'anticipons pas. Je ne souhaiterais pas abuser ici de la science astrologique. L'on sait qu'en 1666, date qui nous est chère - non pas à cause de la Révolte des Cosaques, ni parce que c'est l'année du Misanthrope - mais parce que c'est la date de la fondation de l'Académie de Rome, l'on sait, dis-je, qu'en 1666, Colbert lance le plus grand discrédit de l'Histoire sur l'Astrologie, en défendant expressément aux astronomes de s'y intéresser. Cet interdit heureusement ne frappe pas les peintres.

Alfred Giess est né en 1901. Un 21 avril. Il est donc taureau. Le taureau est un signe de terre gouverné par Vénus. Giess en apparaît comme l'archétype à l'état pur: doué de bon sens, d'un grand amour de la vie et de la beauté, ayant le goût des plaisirs sains, des choses stables et du travail bien fait. Prendre la vie avec optimisme et patience, avoir un contact profond avec la Nature pour conserver l'équilibre d'une vie affective heureuse qui donne le sentiment de plénitude, tel est l'idéal du signe. Le taureau aime aussi l'amour. Vénus n'est-elle pas maîtresse du signe? Mais la sensualité n'y exclut pas la tendresse. Cette identité de la terre et de la femme dans la fécondité nourricière, c'est bien la clé de l'âme et de l'art de Giess. Dix lignes de lui, qui nous décrivent le paysage familier qui l'entoure, le confirme magistralement. Je ne puis résister à vous fournir cette preuve qui, en outre, nous révèle la sensibilité poétique et attentive de cet homme, à qui il n'a manqué qu'une moins grande modestie. De son pays natal, il écrit : "L'œil, en s'accrochant au sol fraîchement labouré, découvre je ne sais quoi de beau et d'attrayant. La matière en est admirable, sa couleur filasse, chaude et ocrée, d'une variante allant du tendrement blond à l'ocre doré profond, avec des sortes de "lissures et vernissures ", fait penser à une belle chevelure féminine, opulente, lisse et ordonnée." Et Giess laisse échapper tout à coup une phrase, une ligne qui le définit lui-même: "L'esprit artisanal de l'homme paysan est passé par là ", dit-il en s'exclamant. Oui, Giess est à la fois artisan au sens le plus noble, au sens du XVIIe siècle, où artisan voulait dire artiste, et paysan au sens où l'homme ne peut pour lui qu'appartenir à la terre, à sa terre. Je le dis presque avec envie, moi qui me suis toujours senti sans racine, errant comme un nomade, plus près de l'air et de l'eau que de la terre. Giess décrit les paysages avec la même délicatesse érotique qu'il mettra à peindre ses femmes nues: "Le vallonnement du sol est majestueux! Les courbes montantes et descendantes, truffées de noyers ou de cerisiers et les plans sinueusement étalés coulent vers la plaine en cuvette pour épouser à la fin de la course le complément de bleu d'outre-mer éthéré qui s'étale en face. "

Oui - et il le dit d'ailleurs plus loin - voilà bien ce qui le ravit, le mariage du sol ocré et de la montagne bleue, car je ne vous l'ai pas dit encore, le bleu c'est la ligne bleue des Vosges et le sol c'est celui du Sundgau, cette partie de l'Alsace entre Mulhouse et la frontière Suisse. " Je suis Sudgovien ", aimait à proclamer Giess. "Je suis un Sundgovien qui a eu le privilège intime d'admirer, de fouler une terre généreuse, pesante et pleine, voluptueusement retournée et emblavée, presque sans bavure, presque noble, qui a un langage à elle, celui d'une richesse féconde... " Cette harmonie subtile du paysage l'émeut comme un accord musical et lui fait penser à Beethoven - attention! à Beethoven bucolique, nostalgique et tendre, celui sans doute de la Pastorale et non pas de la Cinquième, et moins encore de ses œuvres uraniennes, injouables sauf sur France-Musique! - cette harmonie d'ocre et de bleu, ce fut toute l'enfance, toute l'adolescence et toute la jeunesse de Giess. Morsc- willer-le-Bas, l'endroit où il est né, est à cinq kilomètres de Mulhouse. Mais ces deux lieues, c'est l'abîme qui lui permet d'affirmer: "Je ne suis pas Vosgien." C'est cette distance qui lui donne le sens de la grandeur et de la majesté, de la magnificence qu'il contemple avec une admiration qui n'a d'égale que sa ferveur. "La Nature, qui seule est bonne ", disait Giess. La nature qu'il n'a cessé de voir jaune et bleue, alors que moi je ne l'ai jamais vue que verte. Il est vrai que jusqu'à ce jour, je ne l'ai jamais bien regardée. Il est vrai, aussi, que le bleu et le jaune, cela donne le vert. Ce n'est pas pour faire plaisir à Monsieur Taine, que je souhaiterais faire remarquer que l'œuvre de Giess est avant tout d'un Alsacien.

Il n'est pas indifférent, ô combien, de rappeler que l'Alsace fut occupée primitivement par les Celtes, et resta, hélas, sous la domination romaine de 58 av. J.-C. au début du Vème. siècle. Passée dans le domaine franc après la victoire de Tolbiac en 496, l'Alsace repassa dans le lot germanique en 870 pour revenir à la France en 1648, qui est aussi la date de la fondation de l'Académie Royale de Peinture. Arrachée de nouveau en 1871, rentrée dans l'unité française en 1918, rattachée au Gau de Bade en 1940 pour nous être enfin rendue cinq ans plus tard, l'on peut se demander si ce ballotement perpétuel ne laisse pas dans l'âme, en dehors des périls et des saccages, des traces profondes dont la recherche de l'harmonie et le besoin de paix seraient les conséquences les plus directes. Dans les périodes troublées, les artistes ne pensent pas tous à faire tomber les colonnes Vendômes. Au plus fort de la Révolution de 1848, Monsieur Ingres s'acharnait sur les chairs nacrées du dos d'une odalisque, et moi-même ai passé tout le mois de mai de 1968 à décorer une bonbonnière. Il est vrai, qu'elle était pour Madame Khrouchtchev! Je ne dirais pas pour autant que les bruits qui nous viennent de la rue, les rafales, les salves ou les explosions sont bénéfiques pour l'art et la philosophie. En 1806, le claquement des sabots des chevaux de l'escorte de Napoléon en route pour la bataille d'Iéna, n'empêcha pas Hegel de mettre la dernière main à La Phénoménologie de l'Esprit, exposé aussi sublime que pernicieux de la nouvelle densité de l'être, et les tonnerres des armées napoléoniennes n'empêchèrent pas Beethoven ni Goya de créer. Je sais bien: ils étaient sourds. Mais tout de même... leur vie privée ne s'est pas engouffrée dans le devenir historique. La Symphonie Héroïque est bien pour le Premier Consul: elle date de 1804, mais La Symphonie en si bémol et La Sonate opus 78 sont pour Thérèse de Brunswick et L'Apassionata pour son frère. Quant à Goya, s'il est bien évident que l'invasion de 1808 fait de lui le chantre de la résistance de son pays à l'envahisseur français, son extraordinaire force hallucinatoire vient davantage des phantasmes personnels qu'il impose à l'Espagne et au monde que de réalités quotidiennes, fussent-elles militaires. L'irruption du génie, n'a rien à voir avec l'Histoire.

Quant à Giess, son art est non seulement coupé de l'Histoire, il l'est de l'histoire de l'art. N'est-il pas admirable de naître en 1901, de faire ses débuts à Mulhouse, de venir à Paris en 1924, d'entrer alors à l'Ecole des Beaux-arts, d'obtenir en 1926 un second prix de Rome et une médaille d'argent au Salon des Artistes Français, puis le Premier Grand Prix de Rome en 1929, une médaille d'or du Salon et une bourse de voyage de l'Etat? De voyager en Grèce en 1933, en Espagne en 1934, d'avoir en 1937 une remarquable exposition de ses œuvres à la Galerie Charpentier, de décorer le Palais du Thermalisme à l'Exposition de 1937, d'être élu membre du Jury du Salon en 1938 et de conserver jusqu'à sa mort en 1973 un style qui, certes, l'apparente à Zurbaran, à Vermeer, à Chardin, mais qui ignore superbement l'Impressionnisme, le Fauvisme, le Cubisme, le Surréalisme, comme si la peinture s'était arrêtée avec Monsieur Ingres? Je le dis sans ironie, sans indignation, sans révolte. Et je m'interroge avec anxiété. Cet homme, qui s'était retiré de 1940 à 1953 dans une ferme de Franche-Comté qu'il défricha lui-même aidé de sa famille, qui avait repris contact avec la Nature, à qui l'on doit des œuvres monumentales importantes, des décorations murales à la fresque en l'Eglise de Champlitte, à Sainte-Marie de la Paix à Colmar, au Lycée de jeunes filles de Pointe-à-Pitre à la Guadeloupe, cet homme qui fut élu membre de l'Académie des Beaux-arts en 1955, fut un homme heureux. Peut-être même avait-il mieux que tout autre exaucé le vœu d'André Gide: "faisons de nos vies des œuvres d'art" !

Quant à son œuvre, si elle est coupée de l'histoire de l'art, elle n'est pas pour autant coupée de l'Art et Giess est fondamentalement un artiste. L'on sait que le mot latin ars contient un radical ar, qui a le sens de peiner, de soufller. Giess, qui souhaitait l'homme comme un paysan aurait été heureux de savoir qu'on retrouve la même racine dans arare, qui signifie labourer et dans arya, qui, appliqué aux castes supérieures hindoues, en caractérise la vocation agraire et sédentaire. Les traditions authentiques ne séparent jamais l'art, ni de la méditation ni du travail manuel. L'art pour Giess, c'est la recherche éternelle de l'harmonie, un besoin de perfection, associés à l'insatisfaction fatale, à l'acharnement au travail et plus encore au métier. Cette humilité vis-à-vis des apparences du monde et des choses qui est celle de Giess, c'est aussi celle qui tout au long des siècles classiques a fait de l'art un langage pour la réalisation d'une vérité spirituelle. Avec la Renaissance elle s'estompe et l'artiste va se livrer désormais à son seul génie et prétendre ne servir qu'une religion: la beauté. Dès son origine, l'art à la fois langage et symbole, se perpétue par une esthétique, où les règles dépendent de principes. Comme l'a remarqué avec pertinence Luc Benoist, le fait que Platon s'avoue dans La République un ennemi des arts, prouve que le divorce entre l'idée et la forme, était déjà manifeste dans la pensée grecque, et que l'on peut déceler en lui la première incarnation du véritable intellectualisme au sens le plus péjoratif. .

Pour Descartes, l'art se réduit à l'ordre et à la proportion. Avec Kant, Schelling et Schopenhauer l'esthétique est réduite au domaine d'une âme autonome et solitaire. Après Hegel, le formalisme envahit l'esthétique. L'œuvre d'art tombe de son rang de symbole et de signe au rôle d'expression psychologique, pour se réduire enfin à sa propre forme. Ainsi, disparaît la vérité originelle. Non pour tout le monde: en 1764 Winkelmann en publiant L'Histoire des arts antiques, tente de la faire revivre, de la nourrir et même de la perpétuer. Ce sera le néo-classicisme. Giess en fut un dernier représentant avec une sensibilité rare.Cette sensibilité, c'est la couleur verte, qui se retire peu à peu de notre vie comme la chlorophylle des arbres en automne. C'est la présence de la personne dans sa réalité affective, c'est l'honneur de l'Occident depuis quinze siècles, c'est ce qui peut nous rester si le christianisme meurt, c'est le dernier fragment de chair sur les squelettes de la modernité. Et je disais que l'Abstraction lyrique de 1947 à 1976 est plus empreinte de cette chair que les formes d'art, qui nous suivent, qui vous suivent. Regardons autour de nous: les germes de mort de la personne y sont partout sous les traits de l'intellectualité pure et desséchante, aussi bien dans l'art que dans la littérature, l'architecture ou la musique. Nous n'avons pas à accepter passifs les formes d'un futur comme s'il était inéluctable, sous prétexte de parisianisme, de snobisme, d' " intelligence en chaise longue ". Soljenitsyne nous en prévient. Il peut un jour être trop tard. Et ici je ne confonds pas la politique avec l'art. C'est tout un. L'on n'accepte pas une forme d'asservissement, parce qu'elle est à la mode. Des idéologies, qui ne sont que "des alibis de l'irrationalité, de la haine et de la fureur ", comme dit Ionesco, montent à l'assaut de l'être. Il est temps d'en prendre conscience. Nous n'avons pas devant nous une forme de modernité. Nous avons devant nous une forme de barbarie insidieuse et sournoise. Partout, la volonté d'insertion de l'être dans une série, une structure, un code, un anonymat. La mise à l'écart du sens du vécu, en un mot la dissolution de l'homme. L'assaut commencé par Hegel - résorbé dans le seul absolu du mouvement du système - poursuivi par le positivisme logique des Anglo-Saxons, que nos philosophes français découvrent avec autant de retard que de naïveté, s'achève dans le dogmatisme et la réduction de la philosophie à l'épistémologie. Partout, cette volonté de débouter la subjectivité, de tout brouiller dans une nécessité inintelligible et implacable, où ne règnent que la pesanteur et l'ennui. Ne voit-on pas l'homme écrasé partout, qu'il s'agisse d'appareil policier ou de crise économique? Ne voit-on pas la menace sur son destin biologique dans cette disproportion fabuleuse que souligne Leroi-Gourhan entre ce que nous sommes et "l'énorme superstructure entièrement factice et imaginaire que produit sous nos yeux la civilisation, une civilisation aux pouvoirs presque illimités ", disproportion entre la passivité de la soumission individuelle et le dynamisme social, entre l'impuissance des hommes et la puissance des techniques? Toutefois, la lucidité ne suffit pas. "Pour ouvrir à la raison sa propre cage, il faut cesser d'identifier rationalité et esprit, il faut briser le muraille du déterminisme ", dit Pierre Emmanuel, mais il faut surtout rendre à l'homme la liberté de son présent et de son devenir, la liberté de créer sa vie, d'en être l'artisan et si possible l'artiste. En d'autres mots, il faut recolorer nos esprits et nos âmes de couleur verte, qui est à la fois celle du cœur et de l'espérance et de l'art. Je sais bien que tout nous en éloigne.

L'actualité, les médias, la télévision nous condamnent à une passivité totale, rivée sur l'instant en dehors duquel il n'existe plus rien, privant notre regard de sa dimension transcendante. Les terrorismes politiques, qui ne visent qu'à insérer l'être dans des structures sociales en devenir, ne proposent que des révolutions sans renaissance, que de la liberté sans indépendance, que de la fraternité sans amour, que de la justice sans charité. Les terrorismes économiques ne visent qu'à insérer l'être dans des contextes d'expansion, où les croissances se succèdent sans mieux-être, où le progrès n'est que matériel et le bonheur que commodité. La couleur verte, c'est la montée d'une nouvelle sève romantique, qui viendra faire refleurir nos branches, en y faisant revivre l'imaginaire colonisé par la raison, en y faisant rêver le rêve et jouer le jeu. Cette immense soif d'aventure, de conquête, de liberté, elle est plus que jamais en nous, mais personne ne nous donne le départ. N'est-il pas significatif, ce mot d'un parlementaire il y a quelques années: "On ne sait pas où l'on va, et en plus on n'y va pas ". Autrement ambitieux était le mot de Saint Jean de la Croix: "Pour aller où tu ne sais pas, vas par où tu ne sais pas". La réponse, une fois de plus, est chez Saint Augustin et j'oserais dire dans l'Abstraction lyrique, s'il m'est permis d'en dire un mot."Spiritus intus alit ", l'esprit se vivifie de l'intérieur, s'oppose à Platon comme à la tradition aristotélicienne qui nous poursuit à la trace. Par ces mots, Saint Augustin entrevoit la création libre, l'essence même de l'art et j'ajouterais de la vie. Le rôle de l'imagination et de la spontanéité s'y révèle essentiel. Allons plus loin. Par ces mots, Saint Augustin s'affirme comme l'ancêtre lointain, mais direct du postulat que j'ai énoncé il y a vingt-cinq ans: le renversement sémantique, ou plus précisément la proclamation de l'antériorité du signe sur sa signification. En ne se fondant plus sur une réalité antécédente, l'Abstraction lyrique a accordé un droit de cité total à l'improvisation, à la vitesse, à l'inconnu, à l'imaginaire et au risque. Ce bouleversement, désormais irréversible, remet en cause non seulement toutes les dialectiques de Platon à Marx, mais la validité des théories et des positions issues d'un structuralisme formel et d'une linguistique littérale qui n'ont entrevu qu'un aspect fragmentaire de l'univers des signes. Car c'est bien l'ontologie classique et vingt-cinq siècles de quiproquos humanistes, qui sont ainsi atteints en plein cœur sans exclure tout ce qui se situe entre l'anthropologie de Lévi-Strauss et l'archéologie du savoir de Michel Foucault.

A l'exemple de l'art, l'entendement humain devra se trouver de nouvelles lois et se développer en se nourrissant à partir de son propre devenir. Vouloir imposer cette nouvelle vérité au monde, tenter de la faire pénétrer non seulement dans l'art, mais dans les idées et les mœurs, faire vivre à partir de là non seulement une esthétique, mais une éthique, et même une métaphysique, c'est peut-être le véritable sens de ma vie, c'est en tout cas ce que j'ai appelé la Nouvelle Renaissance et c'est peut-être aussi, la raison de ma présence parmi vous, Messieurs, à moins que, par une inadvertance grave, vous ayiez laissé entrer le loup dans la bergerie... Soyons clairs: de la Vénus de Lespugue au Boudha de Gandhara, de l'art pré-colombien à Outamaro, du portrait d'Aménophis IV à l'ange de Reims, des monnaies gauloises aux enterrements du Gréco, des Résurrections de Signorelli aux pommes de Cézanne, du porte-bouteille de Duchamp au bucrane de Picasso, des géométries de Kandinsky à celles de Malévitch, toutes les formes d'art ont été fondées sur une réalité antérieure: qu'il s'agisse de femmes nues ou habillées, de pommes ou de poires, de ronds ou de carrés. Contrairement à ce qu'affirme Roger Caillois, Picasso n'a rien liquidé du tout, et, contrairement à ce qu'affirme André Malraux, son œuvre ne constitue pas un tournant décisif de l'Histoire de l'Art. (Ce qui n'enlève rien d'ailleurs à la puissance tragique de son langage.) Et la preuve en est que ce qui nous suit depuis quinze ans, de Tinguely à Arman, de Christo à Vélikovic, de Jasper Jones à Jim Dine, de Segal à Warhol, du Pop-art à l'Op-art, de l'art conceptuel à l'hyperréalisme, du néodadaïsme à l'art pauvre, poursuit aveuglément, sempiternellement la même démarche: l'interprétation d'un réel antérieur, sa métamorphose ou sa dérision. L'irrespect vis-à-vis des dogmes, des institutions, des églises, des pouvoirs n'a inauguré aucune nouvelle éthique, ni conféré aux hommes aucun surcroît de grandeur, ni de dignité. Cette révolte n'a fait que défaire, détruire, déraciner. Soyons encore plus clairs: devant cet hiroshima, devant tous nos mythes écroulés, devant toutes nos valeurs balayées, nous avons la tâche prométhéenne de tout réinventer, de tout refaire, de tout reconstruire. Mais alors que dans toutes les civilisations connues, les valeurs étaient fondées sur des expériences tirées du passé, celles de demain ne seront fondées que sur le futur, ou n'épouseront plus une réalité antécédente. Inversion totale de la démarche, qui déclenche fatalement et provisoirement la panique, l'angoisse, le désespoir. Mais aussi, fabuleuse aventure, où la vie authentique, subjective et spontanée prépare de nouvelles assomptions à la lumière verte de la régénération spirituelle, àla lumière verte des forces inconscientes et irrationnelles, à la lumière verte des victoires, des triomphes et des prophéties. Et, ne l'oublions pas, le vert vivant du végétal capte les radiations rouges de l'énergie solaire pour la transformer en énergie de qualité supérieure. Puissent nos rameaux verts n'être pas seulement les garants de l'immortalité comme l'affirmaient les disciples d'Isis, puissent-ils rendre respirable l'air atmosphérique et nous garantir contre la pollution des esprits et des "nuisances idéologiques ", comme les appelle si joliment Raymond Ruyer.

L'Académie fondée par Le Brun a été détruite par David aux heures les plus sombres de notre Histoire. Et David, non content de l'avoir tuée juridiquement, l'a endormie esthétiquement d'un long et délicieux sommeil, qui dura plus que celui de la Belle au bois dormant. Elle se réveille aujourd'hui, consciente de ses devoirs comme de ses droits... Plus que jamais, elle apparaît, par la qualité et la diversité de sa composition, par son indépendance, par son objectivité et son intemporalité, disposée et apte à jouer un rôle décisif, et elle le prouve. II n'est plus temps, pour l'art, de vivre de se nier. L'Académie est là, fidèle à sa vocation: conserver et promouvoir. L'on se rappelle les circonstances de sa création. Elles sont assez semblables au climat despotique qui préside de nos jours à notre destin d'artistes. La différence entre les deux situations, c'est qu'en 1648, la tyrannie venait de la Maîtrise et qu'en 1976, elle vient d'un certain nombre d'irresponsables et de mauvais serviteurs, qui paralysent et trahissent la libre action de l'Etat.

Depuis nombre d'années, je mène croisade contre la médiocrité de nos constructions sans art ni originalité, l'indigence de notre enseignement artistique qui fait de nous des infirmes, contre la mauvaise utilisation de ce moyen fabuleux d'enrichissement de l'esprit qu'est la télévision. Plus récemment, tout nous porterait à nous insurger contre la misère de notre art lyrique, contre la maladresse des initiatives qui rendent sur certaines chaînes radiophoniques la musique inécoutable, ou encore contre l'action sectaire de différents services de notre Direction de la Création artistique. Je sais. C'est une redoutable tâche que de conduire une politique culturelle dans une société aussi complexe et aussi ramifiée que la nôtre. Les deux principaux écueils sont l'absence d'osmose qui provoque à chacun des relais la perte de la dimension sensible et humaine, et l'insertion perfide d'un snobisme idéologique dont la spécificité réside dans l'intérêt qu'il porte, non plus à la réalisation de la beauté, mais au développement des seules fonctions subversives. Je renonce ce soir à poursuivre ces procès. Mais je vous supplie de me faire confiance: il ne s'agit que d'une courte trève. Qu'il me suffise de dire -et l'on me comprendra - que l'art officiel n'est plus dans cette maison!

L'Académie apparaît aujourd'hui comme le dernier rempart contre l'engloutissement de nos personnes, l'art pouvant encore assumer à lui seul toutes les religions, toutes les autorités, toutes les hiérarchies, toutes les morales, l'esthétique apparaissant comme l'ultime catalyseur des passions nobles et des égoïsme naturels. Notre seul espoir est celui d'une éducation véritable. Elle est plus nécessaire que jamais. En effet, depuis que l'instruction laïque a permis l'affranchissement de l'homme par rapport aux traditionnelles exigences spirituelles, depuis que la mission de l'Eglise n'est plus de s'occuper des âmes, depuis que le moi s'est dissous dans des structures collectives, le peuple a été tenu à l'écart de toutes les aspirations qualitatives, de toutes les manifestations de l'esprit, qui ne sont pas d'ordre utilitaire, rentable, matériel. Prisonnier de ses conditions de travail souvent pénibles, étranger à un langage qui ne lui a pas été appris, devant se satisfaire d'un réseau d'activités de loisirs d'une médiocrité avilissante, ce peuple espère de la culture la possibilité de vivre au sens plein du mot et refuse de vivre d'une seule vie matérielle et biologique. Le pain de l'âme lui semble désormais plus utile que le pain. Il attend de la culture qu'elle soit le levain du changement social, le faisant passer de l'état de soushomme à la qualité d'homme à part entière. Il attend de nous, Messieurs, cette grâce, cette révélation, cette délivrance, cette conquête, qu'aucune République ne lui a accordées, alors qu'elles étaient inscrites dans toutes les promesses d'une Révolution Française, qui au lieu d'être l'occasion d'une leçon d'amour et de fraternité, fut en fait la plus horrible escroquerie morale au profit de la bourgeoisie.

Je le redis: ne devrions-nous pas tous susciter une émulation, une stimulation constante et prioritaire, en vue de l'accès de tous les hommes à des sphères plus spirituelles et plus sensibles de leur plaisir et de leur joie? Ne devrions-nous pas tout mettre en œuvre pour le triomphe de l'être sur l'avoir? Ces questions, que jamais personne ne pose, quelques étudiants avaient eu l'audace de les poser en 1968 et moi-même je les avais posées en 1964. Elles sont aujourd'hui redevenues lettres mortes. Les politiques, qui se révèlent chaque jour sur le grand écran du monde sont d'abord des politiques économiques. AUCUN ÉTAT NE MÈNE UNE POLITIQUE HUMAINE. Cette conquête de la dignité humaine, ne se fera ni grâce aux planifications de nos technocrates, ni selon des prévisions de nos futurologues, ni par le biais des utopies de la contre-culture de nos intellectuels. Elle se fera, en offrant aux hommes des biens beaucoup plus précieux et plus gratuits que ceux qui leur sont actuellement fournis. L'accession de la civilisation à la troisième étape de l'humanité annoncée par Nietzsche il y a cent ans, est désormais entre nos mains. S'il est, en effet, trois domaines majeurs de l'esprit humain, la pensée, l'action, la création, auxquels correspondent trois types d'hommes fondamentaux, le philosophe, le savant et l'artiste, si l'Antiquité a accordéla primauté de ces trois ordres à la philosophie, le monde moderne à la science, tout nous indique aujourd'hui que nous entrons dans la troisième phase de l'humanité, celle qui sera régie par les artistes.

Oui, s'ouvre devant nous le règne de la Création, c'est-à-dire de l'artiste, c'est-à-dire encore de tous les hommes devenus artistes. N'entendez-vous pas, Messieurs, les voix qui nous exhortent: De Belgique, l'historien Henri Van Lier nous rappelle que partout et toujours, l'architecte, le poète, le sculpteur ont devancé la réflexion du philosophe, du savant, de l'ingénieur. D'Allemagne, le futurologue Robert Jungk déclare: "Il faut concevoir un nouveau style d'institut scientifique, qui utilise la compétence des artistes, car leur ouverture sur l'imaginaire est considérable. Le domaine artistique est sous-estimé par nos nouveaux technocrates. " J'entends du Canada, Marshall Mc Luhan, qui nous dit: L'artiste capte le message du défi culturel et technologique plusieurs décennies avant que son choc transformateur ne se fasse sentir. Il construit alors des sortes d'arches de Noé, pour affronter le changement qui s'annonce..." Mais c'est des Etats-Unis que nous vient le message le plus pressant. Kenneth Galbraith nous crie: "L'artiste est maintenant appelé pour réduire les risques de naufrage social, à quitter sa tour d'ivoire pour la tour de contrôle de la société. " Et résonnent à mes oreilles des propos semblables venant de l'Autrichien Oskar Morgenstern, de l'Anglais Herbert Read, du Français Georges Duby, nous confirmant, s'il en était besoin, la fonction prémonitoire de l'art.

Que Brancusi ait anticipé les formes exactes du "Concorde" trente-cinq ans avant nos ingénieurs, quelle leçon d'humilité pour la technologie! Si les hommes parvenaient à se convaincre que l'art est un moyen de connaître avec précision et à l'avance les effets sociaux et psychologiques de cette nouvelle technologie, je ne sais s'ils se feraient tous artistes, mais au moins seraient-ils plus attentifs à l'esprit et à l'évolution de l'art. Mais allons plus loin. C'est au rêve d'inventer la réalité! C'est à l'imagination créatrice d'inventer de nouvelles conditions humaines et de nouvelles conditions sociales. Et c'est à nous, Messieurs, qu'incombent ces nouveaux devoirs. Pendant trois siècles, notre Académie a contribué directement à la formation et au développement de la sensibilité. Elle reste aujourd'hui la plus haute instance représentative de la culture esthétique issue de la musique, de l'architecture, de la sculpture, de la gravure, de la peinture, de la chorégraphie, disciplines auxquelles l'on aimerait voir s'ajouter l'art publicitaire et son ancêtre la typographie. Qui plus est, cette assemblée est la seule qui - originalité rare - rassemble des artistes. Si l'artiste est le critique le plus positif des valeurs immédiates de la société, s'il en est la source énergétique quant à son devenir, son rôle ne doit pas se limiter à exprimer ce que cette société est ou sera, il doit la contraindre à sa propre mue. J'ai dit tout à l'heure que le moment était propice, il l'est, Messieurs, plus encore que l'on ne l'imagine. Progressivement, la création va envahir les domaines, qui jusqu'à ce jour étaient ceux du travail. Tout l'édifice marxiste, qui s'était bâti sur l'analyse de la richesse, est sur le point de s'écrouler. Marx avait vu lucidement que la richesse fondée sur l'avoir allait passer aux mains des travailleurs qui la créent.

Aujourd'hui, l'apparition d'une technologie infiniment complexe dévalorise le travail, et l'activité humaine s'exprime de plus en plus dans ce que les économistes appellent les secteurs secondaires et tertiaires. Le travail finira par disparaître et sera remplacé par les seules valeurs de création et de créativité. Sans doute est-il aussi prématuré de s'écrier: "Marx est mort" que "Dieu est mort ". Toutefois, un nouvel âge commence. Déjà les théoriciens révolutionnaires, qui succèdent aux tenants du marxisme, s'en séparent et leur nouvelle approche de l'avenir des hommes, n'est plus fondée sur les seuls besoins matériels, ni sur les seuls facteurs techniques. Le Grec Castoriadis, qui appartînt un temps à la fraction la plus "gauchiste" du trotskisme, rejoint aujourd'hui le postulat de l'Abstraction lyrique! Qui l'eut cru? L'imaginaire radical - cette capacité fabuleuse de créer à partir de rien des significations - est pour Castoriadis l'élément moteur de la société qui nous attend. Pour lui, toute société, en se fondant, établit un mode d'être, qui ne copie rien d'existant, qui n'est nulle part déterminé, fut-ce par des prétendues exigences humaines. Cette création "ex nihilo ", que refusent les catégories rationnelles de la pensée classique, où Marx se trouve enfermé, l'exclut désormais du devenir du monde. Toutes ces voix, tous ces cris, tous ces appels, ce ne sont pas là, Messieurs, les clameurs de la guerre, ce sont les trompettes de l'espoir. Demain, les critères économiques et sociaux céderont de plus en plus la place dans la préoccupation des gouvernements à des critères poétiques, artistiques, oniriques. Demain, les finalités ne seront plus celles qui visent à l'accroissement des biens, mais à la participation de tous à une aventure merveilleuse qui sera vécue dans les seules dimensions du rêve, du j eu et de la fête. Demain, tous les hommes participeront à la vie sensible de l'esprit. Demain, tous les hommes auront retrouvé leur dignité d'homme.

Entre-temps, permettez que je vous dise un dernier mot pour justi fier, s'il en était besoin, mon espoir dans votre action. Longtemps, c'est vrai, l'Académie fut dépositaire d'une doctrine qu'elle diffusait. Aujourd'hui, elle défend une foi. Sa mission est d'autant plus vaste qu'elle n'est l'expression d'aucune obligation, en dehors de celles qu'elle se donne. Mais ce qui m'a frappé surtout chez vous, Messieurs, c'est de voir dans vos yeux, de déceler dans vos propos et dans vos actes, une dimension qui devient de plus en plus rare de nos jours. Si rare que l'on ose à peine la nommer, tant nous craignons d'apparaître différents des autres. Je suis, vous le savez, homme du Nord, et il est de bon ton de taire ses émotions. Souffrez, que je fasse exception et que je vous dise que dans le regard de chacun de vous j'ai cru lire une dimension du cœur faite à la fois de générosité, de fraternité et de grandeur. Et cette solidarité, est différente de toutes les autres que j'ai pu jamais rencontrer dans ma vie. Il est des hommes qui se sentent proches, parce qu'ils ont en commun des intérêts financiers, des aspirations religieuses, des convictions politiques. Nous n'avons aucun intérêt en commun, et les intérêts particuliers que nous pouvons avoir, nous n'en parIons jamais dans nos réunions, non par pudeur, mais parce que dans cette salle, où Poussin, La Fontaine, Lavoisier et Malebranche nous regardent et nous écoutent, nous laissons en entrant nos propres destins à la porte, et nous nous servons tous de la même âme.

Je me suis longuement interrogé sur ce qui nous unit. C'est trop facile de dire que c'est notre but, bien qu'il soit parmi les plus hauts et les plus nobles puisqu'il concerne l'avenir et le bonheur des hommes. Non, ce qui nous unit de cette façon si étrange et nous rend étanches aux injures du monde, c'est que chacun d'entre nous, qu'il manie le compas, le ciseau, le burin, le pinceau ou la plume, a trouvé sa raison d'être dans un corps à corps incessant avec la matière et que jamais nos mains ne sont devenues sales. C'est que chacun d'entre nous, favorisé ou non par la fortune, doté d'une érudition stérile ou d'une docte ignorance, ses peines payées de mépris, de gloire ou d'oubli, a trouvé sa force, sa révélation, sa fierté dans des actions qui avant tout étaient des actions de solitaires. C'est, je crois, la conscience aiguë de notre solitude fondamentale qui crée en nous cette si rare qualité de cœur, indissociable de la vraie culture, et si captivante que nos confrères qui n'étaient pas des artistes, par un phénomène de mimétisme involontaire, le sont tous devenus. Par vos compétences, par votre désintéressement et par cette inclination de vos esprits et de vos caractères, qui accorde la prééminence aux valeurs de sensibilité sur les valeurs intellectuelles, vous constituez, Messieurs, la nouveIIe chevalerie que le monde attend, cette chambre haute, où la Nation trouvera ses avis, ses conseils, ses orientations. Et ce que le grand public sait peu, c'est que par les prix et les récompenses que vous décernez, par les nombreuses formes de secours que vous accordez, vous permettez aux jeunes talents de se déployer et vous soulagez la misère de ceux qui ont donné leur sang pour leur art.

Oserais-je le dire, vous incarnez, Messieurs, la meilleure partie de la communauté, en même temps que sa plus pure conscience. Et comment, Monsieur le Président, ne pas se sentir à la fois ému, indigne et accablé, à l'idée d'entrer dans "la nouvelle famille ", où vous m'accueillez et de partager avec vous, Messieurs, tant de responsabilités vraies, tant de devoirs exaltants et tant de chaleureuse amitié?

 

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