INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

DISCOURS PRONONCE DANS LA SEANCE PUBLIQUE TENUE PAR L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
présidée par M. Pierre Carron, Président de l'Académie, le mercredi 9 octobre 2002

POUR LA RECEPTION DE

M. Yves MILLECAMPS
ELU MEMBRE DE LA SECTION PEINTURE

par

M. Antoine PONCET


Cher Yves Millecamps,

Notre vénérable Académie a pour rôle de protéger les richesses du passé et de reconnaître les artistes de son temps.Aucune conception plastique qui a fait ses preuves ne doit être écartée. C'est dans le respect de ces valeurs, que nous apprécions ta présence parmi nous.

Depuis ton élection, tu contribues à diriger notre regard vers les recherches plastiques contemporaines. Notre mission dans ce nouveau millénaire, est de veiller sur la création. Reconnaître ses conquêtes, les analyser, éventuellement les critiquer ! C'est indispensable par respect pour la recherche en mouvement…

L'emprise des modes, relayées par la médiatisation souvent irresponsable ou ignorante, sont les vraies menaces du futur ! Tolérance, exigence, sans écarter humour et ironie, doivent éclairer notre participation à l'évolution des arts plastiques. Les conclusions et résultats de nos réflexions devraient être mieux relayés par la presse, afin que nous participions activement aux soubresauts épisodiques du monde des arts !

Mais … passons aux choses sérieuses : te faire connaître de l'assemblée. C'est la première fois depuis mon installation, que j'ai la charge de recevoir un " petit nouveau " ! Si j'ai accepté de le faire, c'est pour notre cher Jean Dewasne et pour vos œuvres respectives que j'estime entièrement. En relisant le discours que Jean Dewasne m'avait consacré, c'est le cérémonial, somptueux et académique " MONSIEUR " de son envoi initial qui m'avait interpellé... Il m'assomma… tout en me faisant prendre conscience de l'honneur que je recevais !!! Dès à présent, je vais m'en inspirer en passant du tutoiement au vouvoiement … !

" MONSIEUR "

Né à Armentières le 27 décembre 1930, dès votre jeunesse, vous avez baigné dans le souvenir de la guerre de 1914 où votre père avait été gazé puis, lors d'une seconde bataille, blessé et amputé. Jeune enfant, vous passiez votre temps à ramasser dans la terre labourée des shrapnells et des balles de fusil, dont vous extrayiez la poudre pour en faire des chemins de feu véloces… Faut-il y voir la genèse de ces traits fulgurants qui caractérisent souvent vos peintures ? Face aux tragédies de cette époque, votre mère et vos frères, Michel et Pierre, restèrent toujours liés et proches de vous.

La maladie puis le décès de votre père brisent l'espoir de faire des études et contraignent le jeune garçon de 14 ans à entrer dans le monde du travail. Mais parallèlement vous suivez à Armentières les cours du soir du professeur Paul Noël. Pendant quatre années, cet ancien élève de l'Ecole Boule ne se contente pas de vous apprendre le dessin, la peinture ou la composition, mais il ajoute à son enseignement l'approche d'autres disciplines, le vitrail, la tapisserie et la mosaïque. Il vous fait découvrir, l'anatomie, le plaisir d'organiser une nature morte et vous fait prendre conscience de l'importance de la technique de base qui permet la maîtrise et la liberté du futur artiste. Vous progressez de façon si remarquable que Paul Noël, lucide et avisé, vous encourage à présenter le concours d'entrée aux Arts Décoratifs de Paris. Une première tentative en septembre 1949 se solde par un échec. Cependant l'octroi d'une modeste bourse municipale, puis d'une seconde accordée par le département au titre de pupille de la nation, vous permet de quitter votre famille et un emploi sécurisant. En faisant ce choix et en acceptant d'en prendre les risques, vous montrez votre détermination.

Dés votre arrivée à Paris, vous vous inscrivez à l'atelier Corlin. Cette première année stable fut féconde et marquée par la découverte de l'art moderne (notamment des tapisseries de Lurçat et de Gromaire). Et suite au travail acharné de cette période, vous vous présentez à nouveau aux Arts Décoratifs et en franchissez la porte en juin 1950. Evènement doublement heureux puisque l'artiste y apprendra son métier et que l'homme y rencontrera sa future épouse ! Fille de Raymond Subes, notre confrère, dont vous devenez un éminent collaborateur.

C'est par la tapisserie que votre carrière débutera, en 1955. La peinture viendra plus tard, mais en observant attentivement l'œuvre tissée de cette époque, on perçoit les directions que l'on retrouvera dans l'ensemble de votre œuvre picturale. Dans le domaine textile, vos premières réalisations permettent de constater que cette forme d'expression réclame la peinture pour s'épanouir. Il est exceptionnel que l'œuvre d'un peintre débute grâce à la maîtrise d'une technique aussi pointilleuse que la tapisserie et je pense qu'elle confirma votre développement. La souplesse du tissu ne gêne nullement les spéculations géométriques que vous poursuivez.

Jusqu'aux années 60, vous faites partie des membres de la galerie " La Demeure ", acteurs éminents du renouveau de la Tapisserie. Il y a de la place pour tout le monde dans cet important mouvement qui permet, comme ici à l'Académie, la rencontre d'œuvres aussi différentes que celles de Guy de Rougemont et de Pierre Carron ! Pour vous, les lissiers de l'époque, ce fut Matisse au côté de Lurçat, Gilioli et Saint-Saëns, Le Corbusier et Prassinos, Lagrange et Wogensky (votre frère !)

A la suite du rappel de cette époque si bien remplie, j'aimerais vous faire partager quelques souvenirs personnels. J'avais exposé à la Demeure qui aimait inviter la sculpture auprès de la tapisserie. La Demeure, vous l'avez compris, c'était Denise Majorel une des grandes " galeristes " avec Denise René, Jeanne Bucher, Iris Clert, Colette Allendy et quelques autres qui furent l'honneur de cette profession. Aujourd'hui, Madame, votre présence sous la Coupole me permet de vous saluer avec respect et gratitude. C'est chez vous que j'ai rencontré l'un de mes meilleurs amis Pierre Baudoin, assistant de Le Corbusier, et qui fut l'initiateur, et le responsable à Aubusson, d'une série de tapisseries de petits formats à partir d'oeuvres de Braque, Matisse, Arp, Calder et autres importants artistes des années cinquante. Comment ne pas se rappeler un voyage à Sachez, copieusement arrosé, où nous réussîmes à convaincre Calder de participer à cette belle aventure ?

Après cette escapade dans mes souvenirs, je reviens à vous et à votre exposition de 1969 à La Demeure. La pertinente préface rédigée par Jean-Jacques Lévéque permet d'approcher certaines des sources qui nourrissent votre œuvre. En voici un extrait : " Puis les lignes se chargent d'électricité, c'est " Diaphonie " en stridence qui peu à peu, cristallise l'effet de la couleur, celle-ci enferme le graphisme dans des plages plus restreintes, bien rythmées dans l'espace général. Alors maître de son langage qui a tenté des incursions dans plusieurs modes de figuration, l'artiste peut enfin aborder le plein chant, Hyperion, Regulus, Sirius chantent l'espace nouveau acquis dans la laine et par elle. Espace d'un cosmos tranquille où la passion s'est faite ordre. Lors de la même exposition, Madeleine Jarry écrit dans Combat : " L'origine intellectuelle de toute création de Millecamps est certaine : il établit un graphisme, puis le transforme, l'améliore ; ensuite intervient la couleur qui peut tout détruire ; c'est alors qu'il recompose son œuvre et l'équilibre en fonction des masses.
Pour ses tapisseries et ses peintures qui témoignent d'une inspiration variée, mais où la ligne droite garde le rôle essentiel ; la prédilection de Millecamps va aux couleurs froides, les gris et les bleus, et les noirs pour faire chanter le reste".

Quant à ses sculptures, elles sont exécutées en acier inoxydable dont le miroir poli fait jouer admirablement reflets et éclairages. Dans le Figaro d'avril 69, Sabine Marchand résume sa pensée : " L'ensemble des œuvres réunies à La Demeure nous permet de suivre le cheminement de Millecamps depuis sa dernière exposition.

Le tissage alors plus serré, la composition plus inquiète dans les constructions linéaires se libérent aujourd'hui dans une vigueur plus acceptée. Le mélange subtil et rythmé des laines apporte à la tapisserie le pouvoir étonnant de faire oublier le mur. L'intelligent agencement des couleurs permet de tempérer la dureté de l'évocation de notre civilisation industrielle. La parole est ici à l'artiste qui ajoute : "Les œuvres, loin d'être créées comme des chants de détresse, veulent avant tout témoigner du désir de survivre et de sa confiance personnelle en l'avenir".

Et maintenant permettez-moi de vous signaler la fierté de la région lilloise pour trois grands artistes. Dans " Nord Magazine " de 1971 " Le constructivisme : des hommes du nord " ! Le premier et l'aîné fut Lempereur-Haut, natif de Liège, contemporain de Kupka et d'Herbin, dont la première exposition à Lille date de 1925 et membre fondateur du Salon des " Réalités Nouvelles " ! Le deuxième, son cadet, le plus célèbre, Jean Dewasne qui a marqué l'époque de façon irréversible. Le troisième, Yves Millecamps !

Pour poursuivre l'analyse de 40 années de travail et montrer la richesse de l'œuvre peinte, longtemps dissimulée dans l'ombre du lissier, j'aimerais citer un extrait du catalogue de votre exposition à Nice, en 1975. Le regretté Michel Pomey, créateur de la Fondation de France, perçoit, comme Lévéque, l'importance de la musique dans votre œuvre.

" S'il faut donner la clef du miracle, je dirai -ayant quelques raisons de le savoir pertinemment, mais cela peut se ressentir d'emblée- qu'elle est à rechercher du côté de la musique, regardez et voyez les portées y sont jusqu'en filigrane "

Ce texte souligne votre attachement à la musique si souvent perceptible dans votre œuvre et vous m'avez confié votre première émotion musicale " classique ". Ce fut l'ouverture de Guillaume Tell de Rossini entendue avec votre jeune frère de façon répétitive sur un gramophone à pavillon. Vous aviez 8 ans ! De même vous étiez séduit, lors des offices religieux interprétés par de remarquables chorales locales. Le Nord a toujours eu une forte tradition musicale et comme vous aviez le bonheur de chanter juste, vous avez participé à de nombreux ensembles catholiques et protestants. Par ailleurs, ayant passé toute la guerre non seulement en zone occupée, mais en " zone interdite " vous aviez, tous les jours et même plusieurs fois par jour, l'occasion sinon l'obligation d'entendre les troupes allemandes dont les chœurs vous subjuguaient par leur perfection et, vous le reconnaissez aujourd'hui, leur beauté inquiétante, terrifiante !

Encore maintenant vous mesurez toute l'influence que ces chants pouvaient avoir sur les foules manipulées ! Dans la Dépêche du Midi en février 1972 un article s'envole :
" Comme Fernand Léger chantait la civilisation mécanique, Millecamps, lui, célèbre la ville mais aussi la terre, les roches, le feu et les étoiles.
Architecte de l'espace, adepte de la verticalité symbole de dynamisme, rigoureux comme une partition de Stravinsky, il construit un univers dépouillé et lumineux qui n'est pas sans rappeler l'art du vitrail. C'est sa manière à lui de traduire le travail des hommes et les arcanes de la nature … "

A nouveau en novembre 1976 la Dépêche du Midi souligne et approfondit :
" Comment retrouver dans les constructions rigoureuses des œuvres de Millecamps sa sensibilité naturelle.
Son art a été forgé par le besoin d'une certaine pureté, a été façonné par l'ascèse d'un réel perfectionnement.
L'homme sensible, le créateur rigoureux anime ses recherches par l'énergie indispensable qui concilie ses aspirations opposées : sensibilité, rigueur. Pour construire avec ses valeurs, l'harmonie, l'équilibre.
Apparemment, pas de lyrisme chez Millecamps, mais, comme chez Magnelli, chez Herbin, chez Dewasne ou chez Vasarely, ici est le bonheur de l'accord entre intelligence de la composition et sensibilité de la couleur, entre discipline du trait et caractère de l'harmonie, entre pureté plastique et poétique musicalité.
Le créateur se montre sèchement scientifique alors qu'il est foncièrement poète ".

Bien sûr, devant son œuvre, on peut penser qu'elle est une architecture, une ordonnance de formes simplifiées dont la qualité est l'incision du trait qui les sertit et l'exalte. Qu'elle est une composition dont la pulsation est musique mettant en cause l'intelligence et la volonté de l'homme, qu'elle est une création où la réalité de la nature se change en une autre réalité d'un ordre différent. L'important pour Millecamps, est la valeur construite de sa peinture. La forme est première ; d'elle naît le trait et éclôt la couleur. Millecamps s'affirme passionnément constructeur : Sa passion est raisonnée.

Sans m'étendre sur vos nombreuses commandes en France, en Europe et aux Etats-Unis, je dois rappeler vos expositions dans de nombreuses villes italiennes, qui vous ont permis de relier le passé et le présent dans votre amour pour notre sœur latine, ses villages et ses sites et sa peinture. Vos préférences allant vers les primitifs, Mantegna, Ucello, Carpaccio, Bellini, sans oublier Fra Angelico, Pisanello…

Je dois rappeler votre participation à Lausanne aux premières " Biennales de la Tapisserie " en 1962, 1969 et 1971. J'ai trouvé dans un journal de l'époque ces lignes de Monique Priscille : " Qui dit art contemporain, évoque de multiples tendances et mouvements souvent très différents les uns des autres. Quelques artistes d'avant-garde restent des créateurs individuels qui se détachent de groupements faisant école. Yves Millecamps fait partie de ces derniers. Il y a d'avantage encore chez cet artiste.
Ses toiles récentes témoignent d'un esprit profondément novateur. Il a ce quelque chose d'unique qui résulte d'une vision et d'une conception authentiquement personnelle ".

J'aimerais terminer ce parcours des écrits qu'il me semblait intéressant de faire connaître par le très beau texte de Paul Duchein, préfaçant votre dernier livre : "Oui, une nouvelle forme de beauté peut ainsi naître de l'interprétation de la technologie moderne et il semble tout à fait naturel après les effusions colorées des 'Nymphéas' de Monet et la transcription onirique des paysages intérieurs chers aux surréalistes, que des artistes se penchent avec attention sur des sujets qui envahissent notre vie.
De toute évidence, Yves Millecamps tourne le dos aux visions romantiques, laisse les hyperréalistes s'emparer des machines et des engrenages pour inventer une abstraction singulière et très personnelle qui ne néglige pas pour autant, la part réservée au mystère".

L'ensemble des extraits d'écrivains et de critiques que j'ai choisi démontre que votre travail de peintre se nourrit de la poésie née de la révolution abstraite. Cette révolution fit prendre conscience à certains, que l'anecdote, l'histoire illustrée, la description pouvait devenir une entrave à l'action " des couleurs et des formes en un certain ordre assemblées ".

Dans les deux aspects de votre œuvre, cette évidence est manifeste : vous exprimez avec vigueur, sous une apparente froideur, un message qui révèle des émotions profondes que certains abstraits savent rendre dans leurs œuvres. Emotions pures et sincères, qui s'expriment sans l'aide de la figure. Mais l'abstraction peut aussi se cacher derrière des artifices : bandes verticales, agencées avec astuce, par le grand talent d'un décorateur ! Regarder en surface sans approfondir est trompeur, peut créer l'illusion et entraîner vers le vide !

Vous Millecamps, j'en suis certain, oubliez ce genre de réflexions et travaillez méthodiquement accompagné des souvenirs de votre jeunesse, dont le plus fort fut certainement celui de votre père victime absurde de l'horrible bataille ! Vous apportez une réponse à la recherche permanente de la beauté pure et simple, décryptée patiemment sans vous préoccuper des modes ! Les conquêtes des créateurs du vingtième siècle, entraînent votre œuvre vers une reconnaissance durable. Poursuivant votre démarche obstinée, vous avez conservé l'ardeur et la force pour labourer sans fin les formes et les couleurs qui enrichissent nos paysages intérieurs !

Vous êtes de ceux qui savent que la passion et l'acharnement magnifient l'homme et l'aident à assumer, l'envol inévitable vers un espace d'harmonie et de silence. Votre œuvre permet l'épanouissement d'une exploration contemporaine du rêve. Mon ultime souhait est que vous conserviez longtemps, passion et force, pour continuer à nourrir notre époque de vos découvertes plastiques.