INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

DISCOURS PRONONCE DANS LA SEANCE PUBLIQUE TENUE PAR L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
présidée par M. Jean-Marie Granier, Président de l'Académie, le mercredi 26 mai 1999

POUR LA RECEPTION DE

M. Guy de ROUGEMONT
ELU MEMBRE DE LA SECTION PEINTURE

par

M. Arnaud d'HAUTERIVES
Secrétaire perpétuel

 

M. Guy de Rougemont, élu le 17 décembre 1997, Membre de la section de Peinture, au fauteuil précédemment occupé par Jean Bertholle, est installé sous la Coupole par M. Arnaud d'Hauterives, Secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts.

Monsieur,

Trente-six années se sont écoulées depuis notre dernière rencontre sur cette terre d'Espagne, creuset de nos découvertes, de nos espérances, de nos amours. Terre ibérique à laquelle nous demeurons l'un et l'autre profondément attachés. Aussi est-ce au nom d'une amitié indéfectible, associée à ces plages si fortement imprégnées de souvenirs communs, que nous échoit aujourd'hui, sous cette Coupole pluriséculaire, l'honneur, la joie, de vous recevoir. Vous allez entendre votre éloge, votre modestie dût-elle en souffrir. Nous subodorons ce que peut-être l'impatience de nos confrères aspirant à mieux cerner la personnalité du nouvel impétrant. Aussi, sans tarder, dirons-nous: « Que la fête commence! ».

Vous êtes né le 23 avril 1935 à Paris. Votre père, Officier de Cavalerie, a épousé Louise Lejeune dont le père sera tué lors des premiers combats de la Grande Guerre. Par son père, elle est la descendante du Général Baron Lejeune, célèbre peintre de batailles. Quant à sa mère, née Marguerite Murat, elle est tout simplement, dirons-nous, la descendante de Caroline Murat, sœur de Napoléon 1er. Votre grand-mère paternelle est américaine, vous lui devez, dites-vous vos premiers élans artistiques. Ceux-ci vous portant vers l'aquarelle, que votre aïeule pratique avec un joli talent. Vous vous plaisez à évoquer qu'elle guidera vos pas d' « enfant barbouilleur» vous entraînant sur le motif et d'ajouter que c'est de votre grand-mère que vous tenez le goût pour le travail fait proprement, et pour l'aquarelle. Le nom patronymique des Rougemont est du Temple, nom originaire de la région de Chartres mais, avec laquelle vous n'avez plus d'attache. Dans le but de différencier deux frères l'un de l'autre, l'on convient que l'un s'appellera Rougemont, branche dont vous êtes le descendant, et que l'autre portera le nom de Montafilon. Très jeune, vous allez baigner dans le monde de l'art. N'alliez-vous pas jouer chez votre grand-mère, la Princesse Murat, devant les dessins d'Ingres, les tableaux de David, de Gérard, et aujourd'hui, alors que vous rendez visite à votre mère, vous la trouvez assise dans un salon dominé par un grand portrait de Madame Mère, peint par François Gérard qui fût le premier à occuper le fauteuil qui vous est aujourd'hui dévolu, le numéro huit.

Vous êtes l'aîné d'une famille qui compte cinq enfants. Vous avez un frère, Ingénieur Civil, diplômé de Harvard Business School ; c'est un homme d'affaires brillant. Quant à vos trois sœurs, la première Cécile, Duchesse de Lorges, fût une élève douée d'André Chastel, à l'Institut d'Art, et c'est grâce à elle que vous allez avoir le privilège de découvrir Florence guidé par André Chastel. Votre seconde sœur, Laure, Princesse de Beauvau Craon, est quant à elle Présidente pour la France de la Maison Sotheby's, et c'est par son entremise que vous serez amené à effectuer trois voyages en Union Soviétique, où en tant que brillante élève des langues orientales, elle perfectionne sa pratique du russe. Votre dernière sœur, Anne, fût longtemps l'assistante d'Aimé Maeght, à l'époque de la rue de Téhéran, elle sera par la suite Attachée à l'I.C.O.M., Institut qui recouvre l'ensemble des musées du monde. Nous la retrouverons à l'Association des Amis du Musée Georges Pompidou. Actuellement, elle est l'assistante de Madame David-Weill, Présidente de l'Union des Arts Décoratifs, Union qui fût créée par l'arrière grand-père de votre mère, Monsieur Taigny.

Ce préambule flatteur pourrait occuper une place de choix dans quelques revues spécialisées attachées à entretenir un public initié, averti, soucieux des faits et gestes qu'il est en droit d'attendre d'une famille bien née. Mais venons-en aux faits: le ciel se couvre, la Guerre est là. Votre vie de garçonnet va se dérouler désormais entre deux familles d'accueil, les Juge dans le Tarn, les Rémusat en Haute Garonne, selon les risques encourus par votre père qui occupe durant ces années les fonctions de Haut-Responsable de la résistance pour le Sud-Ouest, au sein du Corps franc-Pommies. Les pages sombres de l'Histoire oubliées, votre famille rejoint votre père qui vient d'être nommé Attaché Militaire adjoint en Grande Bretagne. Quant à vous, la pension vous attend en Normandie, où vous allez passer cinq ans. Lors de ce passage, vous serez amené à rencontrer Vlaminck qui possède une maison dans les environs du collège. Vos vacances, vous les passez en Angleterre. Vous garderez en mémoire les nombreuses visites faites aux musées londoniens. Vous avez onze ans et vous ressentez le premier choc, face aux grandes aquarelles de William Blake et de Turner. En 1957, votre père ayant été nommé, dans le cadre du Pacte Atlantique, au Pentagone, vous partez retrouver pour un an votre famille, nouvellement installée à Washington, aux Etats-Unis. Vous y suivez les cours d'une école américaine et vous êtes amené à exposer votre première aquarelle, cette dernière traduite à la manière de Dufy. Sonne le retour en France, vous êtes placé dans un cours de rattrapage dans la banlieue parisienne, afin de compenser l'année passée outre-atlantique. Vous achèverez vos humanités au Cours Bergson à Paris. 1953, vous préparez l'École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, dans l'atelier de Cathelin, rue de la Grande Chaumière. En 1954, vous êtes admis rue d'Ulm, vous y suivez le cursus habituel tout en vous adonnant à la peinture. Vous allez privilégier cette dernière par rapport à la décoration. Vous terminez vos quatre années aux Arts Décoratifs dans l'atelier de Marcel Gromaire dont vous gardez un souvenir très vif. Son enseignement était celui d'un Maître exigeant, direz-vous, mais chaleureux.

En tant que grand Massier de l'école, vos activités vous portent, dirons-nous «naturellement» vers l'U.N.E.F., ce seront les premiers contacts avec le monde étudiant, social et politique. En ces années, vous «courrez les prix» et vous présentez au prix Othon Friesz. En 1958, vous obtenez une mention. Cathelin, votre ancien professeur, ayant obtenu le Grand Prix. C'est votre premier succès professionnel, dirons-nous. Vous êtes invité à exposer à la Galerie Montmorency, vous avez alors la satisfaction de lire un article élogieux de Robert Wrinat, paru dans le journal Artaban:
« Rougemont, le plus jeune sans doute, révèle aussi le tempérament le plus original. Il édifie son tableau sur une organisation suggestive de larges taches extraites avec un sens plastique aigu de la nature, une écriture très personnelle, elle relie sans insistance outrée les formes simples qu'il sait dégager. Il ne craint pas les espaces amples, les plans développés qu'il sait poser à leur place nécessaire sans avoir besoin d' articulations trop explicites.» Cosnil Lacoste poursuit dans le « Monde» : « Elève de Gromaire, Rougemont, 23 ans, oscille entre Staël et Lapicque, tout en restant moins libre que le premier, plus défini, plus détaillé et moins étoilé que le second. »

Mai 1955, l'exposition «Découvrir» s'ouvre à la Galerie Charpentier, faubourg Saint-Honoré; vous y vendez votre première peinture intitulée «Le Manège». Votre parent, François Lejeune, connu pour ses mémoires, eut été sans aucun doute très fier de sa descendance. Né en 1775, mort en 1848, Officier du Génie, élève de Valenciennes en peinture, engagé dans la compagnie des Arts en 1792, il rencontre Senefelder, l'inventeur de la lithographie, et c'est votre ancêtre qui introduira la lithographie en France. Ce nouveau procédé aura un rôle déterminant dans le courant romantique français. Récemment, il était le héros de «la Bataille», ouvrage littéraire couronné par le Prix Goncourt. Puis, viennent les années d'apprentissage, laborieuses, ponctuées d'échanges d'idées entre peintre et non-peintre. Vous êtes passionné par le cinématographe, vos vacances, vous les passez dans les familles qui vous hébergèrent durant l'Occupation. Ce seront des étés de lectures, de peintures, de voyages effectués principalement dans le Sud-Ouest. Avec vos amis, Jean et Irène Amic, vous découvrez la Côte d'Azur, et plus tard, vous louerez une petite maison, à la Garde Fresnay, sur les hauteurs de Grimaud. Cette maison, vous la partagez avec un groupe d'amis, et comme un petit phalanstère, vous peignez et selon votre expression « quand les pinceaux vous tombent des mains », vous descendez à Saint-Tropez. C'est l'année de « Dieu créa la femme »,ce sont Vadim, Bardot. Saint-Tropez est encore le lieu idyllique, préservé de Dunoyer de Segonzac, de Colette. C'est l'année où vous rencontrez Anne-Marie Deschodt que vous retrouverez 10 années plus tard et avec laquelle vous vous marierez dans les années 80.

Le 8 novembre 1958, sursitaire, vous êtes amené à accomplir votre service militaire. Vous avez 23 ans, vous ferez 6 mois d'instruction à l'école de Saumur comme élève officier affecté au 23ème régiment de spahi à cheval. Vous y commanderez un peloton dans le sud oranais. Nous sommes alors amenés à nous interroger sur les raisons qui vous porteront à accepter ces responsabilités. D'autant que chacun sait que par nature, un artiste est éloigné du métier des armes. Il est vrai que vous descendez d'une lignée prestigieuse panachée de Généraux. L'arme dans laquelle vous servez est une arme d'élite. Ceux qui firent «leurs temps» en ces terres lointaines en gardent une certaine nostalgie. Nostalgie des sites, entrevus, parcourus, contacts avec les populations autochtones. A cette interrogation, votre réponse est nette, précise, sans ambiguïté: « J'ai choisi d'avoir des responsabilités. C'est un trait de mon caractère, plutôt que de subir les situations sur lesquelles je. n'ai aucune prise. » Ces années de frustrations, telles que vous les qualifiez aujourd'hui, vous portent à vous interroger sur le bien-fondé d'un conflit qui vous apparaît mal mené par le pays, par ses dirigeants, qu'ils soient militaires ou politiques. Compte tenu de vos antécédents, vous ne sauriez vous dérober à ce genre de contrainte et vous allez assumer ce grand vide, cette longue absence, cette grande névrose, direz-vous, dussiez-vous en souffrir profondément. Par la suite, vous deviendrez instructeur à la périphérie d'Alger.

C'est alors que vous rencontrez Jean-Philippe Lecat avec lequel vous vous lierez d'amitié. Grande est votre réserve sur cette épopée troublée, amitiés, chevauchées, beaux gestes côté Bournazel. Tout cela dîtes-vous, « c'est le folklore par rapport à la dure réalité des choses », et vous ajoutez que tout au long de ce «séjour forcé» vous avez pratiqué le dessin et l'aquarelle dans les amples paysages du sud oranais. Vous rentrez à Paris «déboussolé », fortement désemparé par tout ce que vous venez de vivre, ce qui explicitera les raisons profondes de votre engagement durant les évènements de mai 68. Cette puissante «lame de fond» trouble pour certains, généreuse, vivifiante pour d'autres, apportera quelque apaisement à votre état de frustration, état que vous ressentez encore et qui vous porte à vous engager, à vous investir avec tant de conviction en 68, dans l'atelier des Beaux-Arts. Vous allez passer 6 mois en Suisse, sur les bords du Lac Léman, dans une maison prêtée par votre marraine, Solange Decazes, dans l'espoir d'y voir se cautériser les plaies laissées par votre passage en Algérie. Vous vous enfermez dans ce refuge « solitaire », il neige... Et vous vous immergez dans une suite de recherches que vous n'avez pu développer véritablement, compte tenu de vos obligations antérieures.

Vous êtes de retour à Paris, et vous y rencontrez une amie, Isabelle Lemaresquier, qui, jugeant votre état « quelque peu flottant», vous suggère de vous présenter à la Casa de Velazquez. Vous obtenez une demi-bourse de la Ville de Paris, et c'est plein d'espoir, d'enthousiasme, que vous partez pour Madrid. L'Espagne, vous la connaissez pour l'avoir parcourue en 1950, le grand voyage que vous accomplissez s'inscrit dans un esprit similaire, dirons-nous, à celui que jadis, réalisaient les artistes lorsqu'ils se rendaient à Rome dans le but d'y parfaire leur métier. Vous ferez trois séjours à la Casa de Velazquez et ces années s'avèreront pour vous déterminantes. En Espagne, ce sont les années d'autorité pour le pays qui vit sous la férule pesante et policière du franquisme, et, où la vie au quotidien apparaît relativement facile. Vous travaillez avec acharnement et c'est alors que nos chemins vont se croiser. Nous épousons l'un et l'autre la même passion pour le pays, pour toutes les choses vues, vécues, une curiosité inextinguible nous animant : nos passions vont à ces petits villages, hameaux isolés, nimbés de solitude sauvage venue d'un autre temps; l'ampleur des paysages arides, ponctués d'oliviers pastel, la lumière blanche lacérant les espaces infinis de la Sierra de Guadamaja. Les musées, les grandes messes tauromachiques de la San Isidro, le rastro dominical, tout était prétexte à animer, transcender, nos passions communes. Vous allez voyager à l'intérieur du pays. La Casa de Velazquez, lieu de quiétude, champ clos parfaitement protégé, ne saura vous satisfaire totalement. La convivialité y est bonne et cependant vous aspirez à rencontrer les artistes espagnols. Vous allez alors faire connaissance avec tout ce qui compte à cette époque, dans le monde artistique et culturel du pays, particulièrement l'Ecole de la Cuenca. Vous êtes amené à mesurer en ces temps de confusion, ce que peuvent être les dures réalités de la vie pour un artiste espagnol. Certains acceptant de demeurer artistes à l'intérieur d'un régime auquel ils ne sauraient souscrire, d'autres choisissant l'exil, ce sera le cas pour votre ami Eduardo Arroyo. Vos amitiés françaises allant à vos compatriotes, Jean Canavaggio, aujourd'hui Directeur de la Casa de Velazquez, Daniel Alcouffe, Conservateur en Chef du Musée du Louvre et à bien d'autres que nous ne saurions citer.

Vous rentrez à Paris, votre grand-mère paternelle américaine étant décédée, vous laisse un studio à New York souhaitant vous y voir vivre et y travailler. Ne pouvant le garder, compte tenu du montant élevé des charges, vous êtes amené à devoir vous en dessaisir. C'est alors que parti pour un bref séjour dans le but de le vendre vous allez être amené à y séjourner un an. Cet impondérable va vous permettre de découvrir la Grande Ville qu'est le New York des années 65. Ce séjour sera pour vous une révélation, vous y recevez la «véritable leçon» des grands peintres français que vous admirez, Léger, Matisse, Bonnard, revus par un autre œil, c'est-à-dire décantés de toutes les apparences. Et c'est alors que vous comprenez la profondeur de leur démarche. C'est le temps de la mutation, c'est le temps du passage de l'huile à l'acrylique, c'est la radicalisation dont rend compte avec justesse le catalogue édité chez Bodard-Alvarez, intitulé « Rougemont 1955-1972 ». Toiles blanches, très curvilignes où le tracé est donné par la toile écrue, laissée apparente. Ce travail sera présenté à la galerie Byron de New York. Vous y retournerez en 1985, dans le but d'y présenter vos nouvelles œuvres à la Galerie Façade dans Madison Avenue. De retour à Paris vous établissez votre atelier dans un appartement désaffecté. C'est alors que vous photographiez les œuvres que vous avez conservées de votre séjour madrilène. Vous les détruirez récupérant les châssis que vous tendez de toiles écrues puis vous poursuivez le travail entrepris à New York, travail géométrique utilisant l'ellipse comme module. Vous présentez une grande toile au Salon de la Jeune Peinture qui la refuse. Faisant suite à cet échec votre ami Gérard Gaveau, responsable à l'époque de la publicité pour les automobiles Fiat vous propose une exposition dans le hall de la société avenue des Champs-Elysées. C'est un événement dans la mesure où l'exposition se déroule dans un lieu non protégé culturellement éminemment commercial.Vous créez alors un environnement au sein duquel sont présentées les automobiles associées à de grandes toiles aux champs de couleurs étendus selon un répertoire formel simple. Cette manifestation remportera un certain succès, c'est en effet pour vous l'occasion de sortir du circuit habituel des galeries et d'aborder des lieux plus ouverts, plus grand public dirons-nous. Ce sera également pour vous une manière d'anticiper sur un courant de pensées qui tend à vous rapprocher de l'art de la rue.

Ayant crée tout un environnement dans le hall Fiat, celui-ci engendrera une démarche nouvelle, vous allez désormais penser « volumes »et imaginer que ce que vous projetez sur la toile peut l'être dans les trois dimensions. Vous êtes alors amené à réaliser tout un ensemble de grands volumes en cartons peints. Ce sont des volumes polychromes directement issus, au point de vue formel, des tableaux réalisés au préalable. Ces œuvres exposées à la galerie Suzy Langlois à Paris, préfigurent vos travaux futurs. Désormais vous alternerez les deux dimensions du tableau et les trois dimensions du volume. Mai 68 vous surprend dans votre atelier parisien travaillant à vos grandes toiles et à vos volumes. Comment résister aux mouvements populaires de la rue? Très vite vous vous retrouvez dans une assemblée générale qui se tient à récole des Beaux-Arts occupée, et c'est alors que vous êtes amené à retrouver un certain nombre d'amis, de collègues. Ces derniers sortent leur première affiche en lithographie, compte tenu de vos connaissances en la matière, vous leur suggérez d'utiliser une technique plus rapide, plus efficace « la sérigraphie ». Vous venez en effet de réaliser trois grandes sérigraphies pour la Biennale de l'estampe de Tokyo. Vos compétences étant reconnues avec votre amile sérigraphe, Eric Seydoux, vous montez l'atelier populaire des Beaux-Arts d'où sortirons les affiches ponctuant ces temps généreux et troublés. La fréquentation assidue de l'atelier populaire vous fournit l'occasion de vous lier d'amitiés avec tout ce mouvement dont le noyau initial, le noyau dur, est le comité du Salon de la Jeune Peinture. C'est un comité qui au fil des années s'est très fortement politisé et qui a pris des positions contre la guerre du Vietnam. Ce comité créera la salle Verte, la salle Rouge, vous allez être en quelque sorte, l'inventeur, la cheville ouvrière de l'atelier. Vous assistez aux assemblées générales souvent houleuses, désordonnées, et vous trouvez alors le moyen de vous laver de cette frustration que représente pour vous la guerre d'Algérie. C'est, dites-vous, un engàgement de conviction.

Mai 68 s'achève, la France retrouve la direction des plages. Vous vous mettez en quête d'un atelier, vous le découvrez dans une jolie maison du XVIIIe siècle, très délabrée, située dans le quartier du Marais. Ces lieux ayant présidé à la création du 1er salon littéraire organisé par Madame Du Deffand, ce qui vous incitera à lui rendre hommage bien des années plus tard, en éditant un petit secrétaire complété de deux fauteuils. Vous vous installez dans cet atelier et vivez dans une maison proche du parc Montsouris. L'atelier du Marais était en partie consacré à l'atelier de sérigraphie où officie votre ami Eric Seydoux, l'atelier ayant pour but de prolonger votre action de mai 68. Vous éditez les affiches qui vous sont demandées par les différents mouvements de résistance au totalitarisme, les affiches de propagande pour les mouvements de libération, tout en éditant les sérigraphies pour d'autres artistes. L'atelier du Marais devient très vite un lieu de rencontre qui engendre une activité aussi politisée qu'artistique. La première orchestrée par votre ami Merri Jolivet qui en sera l'âme et le «commissaire politique». Vous occupez deux grandes pièces, ainsi poursuivez-vous avec détermination votre vie de peintre tout en demeurant à l'écoute de tout ce qui se fomente dans l'atelier consacré aux activités de propagande. L'atelier étant plus vaste, vous poursuivez votre travail sur les volumes polychromes; du carton, vous passez à l'aluminium soudé, laqué, d'où découlera une prolifération de volumes polychromes, certains devenant sources de lumières volumétriques d'un mobilier sans fonction.

Ces volumes seront montrés en 69 à la galerie Suzy Langlois, certains volumes étant présentés sur le trottoir. Le caractère exubérant, expressionniste, sera relativement bien accueilli. Xiane Germain, qui a ouvert une galerie rue Guénégaud, vous demande à la vue de ces volumes de bien vouloir étudier des objets usuels tels des dessous d'assiettes, une lampe etc... Vous exposerez chez elle un ensemble de volumes et quelques objets déjà détournés dans le but de leur donner une fonction. C'est le début de votre intrusion dans l'art décoratif que vous développerez ultérieurement. A certains moments, vous liez intimement la peinture, le volume, l'objet visuel, à d'autres, vous prenez une certaine distance vis-à-vis de l'objet usuel pour revenir au noyau dur du travail, en l'occurrence la peinture solitaire à l'atelier. Ce sont des années de grande effervescence, tant au plan politique qu'artistique: dîners animés, discussions enflammées, petits spectacles organisés entre vous et vos amis, soirées de lecture. Ce sont des années d'échanges différentes de celles que vous avez vécues, en tant qu'étudiant ou pensionnaire à Madrid. Vos choix artistiques se sont affirmés de manière plus radicale, les discussions sont plus vives du fait que vous vous retrouvez environnés d'amis peintres dont les pratiques sont presque toujours sur des versants opposés à votre choix esthétique. Comme vous vous plaisez à le rappeler souvent: «Ce n'est pas dans les produits finis que se font les amitiés mais dans les comportements», ainsi vous vous trouverez davantage sur des bases d'engagement de militantisme à l'intérieur de vos pratiques. C'est autour du Salon de la Jeune Peinture dont vous êtes devenu membre du comité que se constituent des réunions de groupes de travail, des participations à des expositions collectives, «polices et cultures n° 1», « polices et cultures n° 2 », la «presse du cœur», les « accidents du travail », activités militantes prolongées, d'expositions vente organisées en faveur de femmes de mineurs victimes de coups de grisou, aux enfants indiens de Wounded Knee. Parallèlement vous participez à de nombreuses expositions personnelles dans des centres culturels, dans des maisons des jeunes et de la culture. A l'occasion de ces expositions vous vous attachez à développer les interventions dans l'espace public, dans la ville, cela en alternance avec les expositions dans les galeries. Votre ambivalence vous porte à la fois à réfléchir sur ce que nous sommes, ce que nous représentons en tant qu'artiste, tout en poursuivant votre choix esthétique auquel vous demeurez attaché de manière rigoureuse.

C'est à cette époque que vous développez le travail en volumes sur le cylindre, le cylindre étant choisi comme modèle unique pour la mise en couleur de l'espace de ce module. Ces réalisations trouveront leur place dans des commandes publiques soit au titre du 1 %, soit dans des commandes de villes, le point culminant de ce travail sur le cylindre étant la mise en couleurs du Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris, en 1974, réalisation qui apparaîtra comme une critique joyeuse et ironique à la fois de l'architecture du bâtiment et de sa fonction. A partir de cette proposition s'organiseront à la fois en France et à l'étranger de nombreuses expositions. En 1977, vous est passée commande d'un environnement de 30 km de longs sur l'autoroute entre Châlons-sur-Marne et Sainte Menehould, suite normale à votre intervention au musée d'Art Moderne, intervention que vous développez à la fois par la mise en situation de cylindres polychromes accompagnés d'autres volumes et le traitement de ces 30 km que vous essaierez de concevoir comme une longue aquarelle ponctuée de petites touches de couleurs répétées tout en gardant à l'esprit le principe de grands espaces monochromes qui ne se dominent pas, qui ne se maîtrisent pas mais par contre s'accompagnent. Le Ministère de la Culture vous commande un traitement de sol pour le parvis Bellechasse devant le Musée d'Orsay, intervention qui vous tiendra à cœur compte tenu de son implantation dans le centre historique de la capitale. L'ensemble est une suite d'inscriptions dans le sol, associée à un réseau de signes géométriques en marbre, ce sera pour vous l'occasion d'opposer la verticalité du cylindre à l'horizontalité du sol. D'autres sols verront le jour, un dans la station du R.E.R. à Noisy-le-Grand, d'autres plus modestes de surfaces seront également réalisés dans des immeubles d'habitation à la demande d'architectes ou de promoteurs immobiliers. Ces recherches sur la verticalité et l'horizontalité s'exprimeront dans le long sol qui vous sera commandé par les architectes Chemetov et Borja Huidobro pour la grande galerie du nouveau Ministère des Finances à Bercy. Il s'agit d'une marqueterie de marbres de 150m de long accompagnant bien le lieu.

1990 sera l'année d'une importante rétrospective au musée des Arts Décoratifs, rétrospective intitulée « Arts Décoratifs et Espaces Publics», où vous montrez l'ensemble de vos réalisations tant à la fois dans le domaine de l'art décoratif que dans celui de l'espace public. Vous perdez votre père, son dernier commandement ayant été celui de chef des forces françaises en Allemagne, vous devez quitter votre atelier du Marais, et vous irez vous installer dans un atelier à la Ruche. C'est l'année où vous faites l'acquisition d'une maison aux confins du Gard et de l'Hérault, vous y installerez votre atelier principal où compte tenu des dimensions exceptionnelles, vous avez l'avantage de pouvoir y réaliser et peindre vos volumes polychromes. Vos dernières expositions se dérouleront à Sète, à la galerie Maeght à Paris où vous présentez une suite de tableaux et quelques sculptures. La peinture étant réalisée sur une toile préalablement imprimée selon des tableaux plus anciens. Cette nouvelle expression marque en quelque sorte un retour sur vous même, un exercice de style, dirons-nous.

« Aujourd'hui c'est déjà hier, il faut toujours penser à demain, demain c'est l'avenir de ceux qui sont jeunes », ainsi s'exprimait Jean Mermoz. Monsieur, demeurez jeune et soyez le bienvenu parmi nous.

 

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