INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

DISCOURS PRONONCE DANS LA SEANCE PUBLIQUE TENUE PAR L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
présidée par M. Gérard Lanvin, Président de l'Académie, le mercredi 26 novembre 2003

POUR LA RECEPTION DE

M. ZAO Wou-Ki
ELU MEMBRE DE LA SECTION PEINTURE

par

M. Roger TAILLIBERT
Vice-Président de l'Académie

 

Monsieur,

Mais qui êtes-vous Monsieur Zao Wou-Ki ?

Vous êtes né le 13 février 1921 à Pékin au sein d’une famille de grands lettrés chinois appartenant à la famille TSAO, de la très ancienne dynastie Song qui s’est perpétuée du Xe au XIIIe siècle après Jésus-Christ. (Wou-ki étant votre prénom). Chaque année, vous aviez coutume de célébrer l’anniversaire de vos célèbres ancêtres, le Roi Hirondelle et le Roi Rossignol, frères de l’empereur, devant le trésor familial exposé.
De 1921 à 1931, vous faites de brillantes études primaires et secondaires. Puis vous déménagez à Hang Tcheou, près de Shanghaï où votre père est banquier. Très tôt, vous vous passionnez pour l’Histoire de la Chine et du monde. Vous vous exercez au dessin et à la peinture. Votre père vous admire, tandis que votre mère se montre hostile à vos barbouillages.
En 1938, vous entrez à l’Ecole des Beaux Arts de Hangzhy où vous suivrez pendant 6 ans des études de dessin d’après plâtres et modèles vivants. Mais ni l’enseignement de vos professeurs chinois, ni celui des professeurs détachés de l’Académie Royale de Belgique ne vous conviennent, tandis que toutes les informations en provenance d’Europe vous appellent vers une peinture très différente. Votre père sera le premier client de votre première exposition à Chang King où vos œuvres se révèlent fortement inspirées par Picasso et Matisse. Comme tout artiste recherchant la connaissance, vous accordez une attention particulière à collectionner les cartes postales d’œuvres de peintres occidentaux, considérant que Cézanne et Matisse se situent proches de votre tempérament. Vous passez de longs moments à étudier leurs œuvres. C’est sur leur mémoire que vous construirez votre route de l’avenir.
En 1942 vous organisez à Chang-King une exposition au Musée National d’histoire naturelle, où sont présentées, entre autres, des œuvres de Lin Fong-Mien, de Wu Ta-Yu (votre directeur à l’école des Beaux-Arts). Cette exposition est la première à présenter des artistes vivants qui veulent rompre avec la tradition.
En 1946, les Japonais vaincus évacuent le pays, ce qui permet de rétablir les lieux d’étude en Chine.
A 17 ans, vous vous mariez, vous exposez à Shanghaï, et vous décidez de partir pour l’Occident en 1948, insistant auprès de votre père à qui vous déclarez n’avoir fait jusque là qu’un apprentissage de la peinture. Vous arrivez à Marseille, avec votre épouse, après 36 jours de bateau. Il vous appartient désormais d’y tracer votre voie. Vous découvrez Paris le 1er avril au matin, et le musée du Louvre vous attire tant que vous y passez tout l’après-midi.
L’atmosphère de Montparnasse vous ensorcelle. La compagnie des grands peintres vous est acquise, à vous l’oriental. C’est à l’Alliance Française que vous apprenez le Français, ce qui vous permet de fréquenter avec enthousiasme et gaieté de 1946 à 1950 tous ces artistes qui arrivent à Paris : Jean-Paul Riopelle du Canada, Pierre Soulages, Sam Francis, Norman Blum, Hans Hartung, Nicolas de Staël. Mais nous savons tous que votre lieu de rencontre favori est alors la galerie de Nina Dausset, rue du Dragon. Durant votre séjour prolongé en France, vous vous créez un cercle d’amis parmi les artistes les plus connus dans cette France qui va devenir votre patrie. Vous cultivez l’amitié car vous avez besoin de cette harmonie avec le monde extérieur. Henri Michaux, peintre et poète, vous aide beaucoup de son amitié profonde et sans restriction. Avec Claude Roy, ils est pour vous l’un des deux piliers qui soutiennent votre implantation en France.
Vous retrouvez la joie de la reconnaissance quand le jury présidé par Lhote et Gromaire vous décerne un premier prix de dessin.
C’est en 1950 que le marchand Pierre Loeb, conduit par l’écrivain Henri Michaux, vient visiter votre atelier, qu’il quittera d’ailleurs sans un mot. Trois mois plus tard, il reviendra vous acheter onze tableaux et vous continuerez à travailler avec lui jusqu’en 1957.
Mais votre curiosité insatiable vous guide en Suisse où vous faites la connaissance des œuvres de Paul Klee dont la sensibilité vous impressionne, car son œuvre est en fait influencée par l’art de la calligraphie chinoise. Puis, vous parcourez l’Italie, la Toscane, Venise. C’est en 1953 que vous réalisez le décor d’un ballet de Roland Petit intitulé La Perle sur un argument de Louise de Vilmorin. Puis c’est de nouveau la Suisse, la Bretagne et enfin les Etats-Unis où vous exposez pour la première fois à Cincinnati. Vous avez l’occasion d’y rencontrer, pendant votre long séjour, les peintres de l’école de New-York. Avant de retourner à Paris, en compagnie de Pierre Soulages, votre soif de connaissance vous entraîne vers Washington, Chicago, San Francisco, Hawaï, le Japon, Hong-Kong où vous faites la connaissance de votre seconde épouse, May.
Fin 1959, vous vous installez définitivement à Paris où vous achetez un vieil entrepôt, rue Jonquoy que vous faites transformer en atelier. En 1962, vous faites la connaissance d’André Malraux, dont le soutien vous permet d’obtenir la nationalité Française, et de Claude Roy qui réédite votre monographie. Sur le conseil d’Henri Michaux vous découvrez la difficile technique de l’encre de Chine à laquelle vous vous adonnez désormais chaque été.
En 1972, après le décès douloureux de votre épouse, vous décidez de retourner en Chine que vous n’avez plus revue depuis 1948. Ce voyage sera suivi de deux autres en 1974 et en 1975.
De 1976 à 1977, après une longue période d’interruption, vous produisez énormément d’œuvres, dont surtout de grands tableaux comme cet Hommage à André Malraux exposé à Tokyo, ainsi que quatorze autres de vos toiles. Puis, l’amitié occupant toujours une grande place, vous vous rendez à New York pour revoir vos amis I.M et Eileen Pei, Sam et Joyce Kootz, avant de vous rendre à la Villa Médicis à l’invitation de Monsieur Jean Leymarie à l’occasion de la remarquable exposition consacrée à Nicolas Poussin.
En 1978, vous faites la rencontre du baron et de la baronne Thyssen-Bornemisza lors de la présentation de leur collection au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Une de vos toiles majeures rejoint leur collection dans leur villa de Lugano. Vous poursuivez votre périple vers Madrid et Barcelone où vous exposez également. C’est pour vous l’occasion de rencontrer Georges Duby, qui devient un fidèle parmi les fidèles. Vous enchaînez sur une exposition à New York, à l’initiative de Pierre Matisse, puis vous retrouvez Taipeh où vous rencontrez le grand maître Chang Ta-Chin, peu de temps avant sa disparition.
A l’automne 1984, vous exposez des lavis à la FIAC. En 1985, vous vous rendez à Singapour à la demande de I.M. Pei afin d’y admirer sa dernière réalisation Raffles City pour laquelle vous réalisez un curieux triptyque. C’est également au cours de cette année, qu’invité par votre ancienne école, vous revisitez la Chine, accompagné de votre épouse, Françoise Marquet, Conservateur des Musées de la Ville de Paris, qui sera entièrement dévouée à votre réussite de par son dynamisme.
Puis ce sera une succession d’expositions à Séoul, Tokyo, Genève, Luxembourg.
Promu Commandeur de la Légion d’Honneur en 1993, Monsieur Jacques Chirac, alors Maire de Paris, vous remet la Médaille de Vermeil de la Ville.
Puis ce sera Mexico et New York en 1994, où le jury vous nomme lauréat du Praemium Imperial Award of Painting (Japon), récompense qu’Henri Dutilleux recevra pour la Musique, Richard Serra pour la Sculpture, John Gielgud pour les Arts de la Scène et Charles Correa pour l’Architecture.

Encore d’autres expositions au Portugal, à Taïwan, en Espagne, …et un nouveau voyage en Chine avec Monsieur le Président de la République, Jacques Chirac. Pour finir, de 2000 à 2003 vous exposerez à Tokyo, au Petit Palais, à Bruxelles, à Chenonceau, à Helsinki, New York et maintenant nous pouvons admirer votre magnifique exposition au Jeu de Paume.

Quel parcours… mais votre volonté a su montrer votre talent au monde entier.


La vie de Zao Wou-Ki est une très longue, trop longue histoire pour vous la conter en si peu de temps, et je souhaiterais surtout vous faire découvrir sa poésie philosophique.
La Chine, peuple de géants dont l’Histoire est multi-millénaire, se dévoile à travers votre œuvre. Vous avez choisi la France pour être votre patrie. C’est aussi le pays qui vous a permis de conquérir le monde entier grâce à votre talent.
Issu d’une famille bourgeoise, vous avez vécu toute la fin de la période de gouvernement de Tchang Kaï Chek. Votre père considérait que Mao, en dépit de son obédience communiste, était le seul à même de rétablir l’ordre dans ce pays qu’il adorait. Mais par la suite, il eut à subir des vexations et des humiliations telles que le port du bonnet d’âne pour circuler dans la rue sous les quolibets de ses employés. Votre père s’est donc éteint sans que vous ayez pu le revoir.
Lors de votre premier voyage, marquant votre retour en Chine, vous revenez à Shanghai afin d’y revoir la propriété de vos parents, pillée par les gardes rouges, car vous voulez, quoi qu’il vous en coûte, revoir votre pays !
Vous retournez à l’école des beaux-arts de Hang-Tcheou, dont vous avez été désigné professeur d’un Art que vous aimez passionnément : « La Peinture », qu’Alfred Manessier a défini dans une lettre qu’il vous avait adressée : « ce langage pour les infirmes de la communication que nous sommes ».
L’Occident vous a offert les Impressionnistes : Picasso, Matisse, Miro. Mais vous ne pouviez alors approcher leur œuvre que grâce aux reproductions que vous trouviez dans les livres que vous consultiez à Shanghai.
Un jour, à des amis, vous avez confié votre pensée profonde : « Je ne suis pas, je deviens ». Au moment où vous vous cherchez, vous êtes déjà ailleurs. Par exception, étant donné le moment solennel qui nous rassemble aujourd’hui, je vous demanderai, pour une fois, de bien vouloir rester avec nous sous cette coupole, et de conserver cet habit vert le temps de cette séance. Après, vous pourrez rejoindre cette immortalité à laquelle nous vous convions.
Mais pour l’instant, sous prétexte de vous décrire à vous-même, il importe que j’essaie de vous révéler aux autres puisque, comme vous le dites vous-même : « Je n’ai jamais su parler de ma peinture. Je n’y tiens pas non plus, je ne cherche pas à l’expliquer. Ce qui compte, c’est uniquement le tableau… »

On se récriera : votre nom est trop connu ! Votre nom à coup sûr, mais votre œuvre, mais vous-même ? Vous êtes, il est vrai, un de nos peintres contemporains parmi les plus connus. Aujourd’hui, les actions publicitaires vous transforment en acteur des actions médiatiques au risque de troubler la gente artistique.
Vous avez déclaré à l’un de vos amis : « Je crois que tous les peintres sont réalistes pour leur compte. » Votre peinture nous projette de toile en toile dans un monde jamais ouvert aux hommes. (P. Daix).

Que découvre-t-on dans votre palette ? La joie, la tristesse, la mélancolie, les étroites relations des couleurs que vous laissez s’épanouir avec une transparence personnelle dont la conquête vous appartient. Transparence qui porte l’émotion dans l’âme, vous analyse en acceptant toute votre sincérité. Mais c’est le bonheur ou le malheur qui vous habite au quotidien dans les relations personnelles que vous entretenez avec les pinceaux, la toile, et les couleurs. En examinant vos tableaux, vous révélez une richesse de toutes les couleurs, faisant découvrir votre plaisir, votre joie. C’est votre vie intérieure qui vient vers nous. Vous avez franchi toutes les frontières. Espaces et surfaces éclatent dans le feu du soleil d’où jaillit la beauté. Une beauté attachée à la vue et à la sensibilité des hommes qui vous auscultent.
Admirateur sans restriction de Matisse et plus particulièrement de la Porte-fenêtre à Collioure, vous reprenez les lignes de la calligraphie de Klee, bien qu’ayant été formé à l’école de la calligraphie chinoise. Pour vous, cette Porte-fenêtre constitue une peinture magique. Vous éloignant de la géométrie aux accents lunaires, nous trouvons ici un poète d’œuvres picturales.
Votre œuvre subit les deux influences majeures qui l’ont marquée : l’Orient et l’Occident. Pourtant, vous êtes un peintre tout à fait universel et profondément Chinois tout à la fois ! Bernard DORIVAL nous fait remarquer que « Comme beaucoup de jeunes artistes étrangers qui affluèrent vers Paris, le plus merveilleux c’est qu’en y recevant des leçons françaises, ils ne laissent pas de rester ce qu’ils sont, voire de le mieux devenir, les fils de leur pays natal et les héritiers de leur culture que tous les enseignements et les exemples de France, loin d’étouffer, épanouirent. Ainsi en alla-t-il de Zao Wou-ki ». Votre « tentation de l’Occident », s’est traduite par la voie de la peinture à l’huile que vous avez choisie et qui était techniquement étrangère à la peinture chinoise. Cependant, vous demeurez un peintre Oriental, car vous respectez malgré tout l’Art Sacré Chinois, et assumez l’oubli de soi dans votre œuvre. Ce qui me paraît essentiel pour un peintre. On retrouve dans toute votre œuvre à la fois intelligence, émotion et vibrations, c’est à dire la poésie, la beauté.
Chez vous, la première fonction de l’Art est évidemment de produire la beauté, puisque c’est sa définition. Et la beauté, étant une finalité sans fin, n’a d’autre but qu’elle-même. Elle est une pure gratuité et une infinie liberté. Elle ne doit rien à personne et ne demande rien d’autre qu’elle-même. L’Art est un jeu désintéressé qui se justifie par sa beauté ; mais vous savez que c’est un luxe totalement inutile dont l’Homme ne saurait se passer pour continuer à devenir ce qu’il est. Votre art est un divertissement dont l’essentiel est la séduction. Votre attitude de l’esthétique est une voie originale, et je suis sûr pourtant que vous tenez à conserver votre autonomie. L’Art est produit par l’Homme, et il doit le servir. Le principe de la vie est dans l’Art. Nous savons tous que vous avez parfaitement compris que l’Art c’est, avant tout, la vie concentrée.
Produit de l’Homme, il porte d’abord témoignage sur la nature de l’Homme pour échapper à la cruelle nécessité, et pour s’offrir le luxe de l’inutile.
Vous avez révélé que le Beau se ramène à la pleine conscience de la vie. Là où il y a sentiment d’une vie plus facile, il y a beauté. L’Art, c’est la prise au sérieux de la vie. Pour Malraux, l’Art est une fonction essentielle de la vie qui est de révéler à l’être humain sa « grandeur et sa dignité ». Venant de l’Orient et vous sédentarisant en Occident, vous avez compris que l’Art est un facteur de communication irremplaçable à travers la beauté.
Vous nous montrez ainsi l’immortalité de la beauté dans votre abstraction lyrique. Vous avez aussi soustrait au temps quelque chose. Mais dans ce monde où prédomine la division des peuples, vous démontrez que l’Art est le plus court chemin d’un homme à un autre, et un pont entre les nations.
En fait, puisque la beauté est une finalité sans fin, vous considérez, comme tous les grands artistes, que la première fonction de l’Art est de produire la beauté. Mais à mon avis, elle est pure gratuité et infinie liberté. Rien n’échappe à ce lyrisme qui vous est propre. Alors, à ce moment précis, vous pouvez jouer un jeu désintéressé qui se justifie par sa beauté.
Et pourtant, en pénétrant votre rêve, personne ne peut dire que c’est une luxuriance inutile, mais aujourd’hui, je vous affirme que l’homme ne saurait se passer de votre riche talent. Dans sa part d‘éternité, l’homme permet de dire avec André Malraux que l’Art est une fonction, celle de soustraire au temps quelque chose, de suggérer le monde au regard duquel toute réalité humaine n’est qu’apparence.

Dans l’hommage rendu à notre ami Henri Michaux, vous déclarez que la peinture est une lutte entre la toile et vous. Mais cet hommage apparaît comme tourmenté dans une effervescence de feu insoutenable pour le regard. Dans l’hommage à André Malraux, c’est aussi la plénitude, malgré l’orage que représente le tumulte de l’homme au cours de sa vie, mais aussi son combat pour atteindre les secrets de la vie éternelle.
Vous avez su traduire la conviction de l’homme par la continuité des couleurs, confrontée à l’adversité que lui a réservée la vie politique.
Le dernier triptyque que vous avez dédié, toujours en hommage à Henri Michaux, évoque le rêve, mais aussi l’écrit, une pensée ouverte, puisqu’elle quitte le cadre pour s’évader vers les profondeurs de la pensée de ce grand Ami.

 

Il est temps à présent de pénétrer avec vous dans votre domaine, « l’Art de Peindre » qui est l’essence même de votre être profond. « Quelle que soit la diversité apparente que vous lui prêtiez et le renouvellement des aventures qui s’y déroulent, nous savons bien que le cadre en est un monde unique ».(Marcel Proust)
Pour y parvenir, il nous faudra nous écarter de la route connue, laisser s’éteindre derrière nous les bruits de la vie, car il n’y a pas de création possible sans des conditions favorables à son éclosion. Alors, nous trouverons un poète, un très grand poète de la couleur, tandis que le très grand mystère qui limitait notre pensée s’évanouit. Ce véritable château d’ombres ne vous quitte jamais, comme l’amitié profonde qui vous guide. Dans ce domaine qu’est la fiction, plus que dans tout autre, se vérifie le pouvoir du créateur en révélant la qualité inconnue, celle de ce monde unique. Ces mondes de la poésie et de l’Art, vous les jugez plus différents les uns des autres que ceux qui coulent vers l’infini. Cet univers poétique n’a pas de limite, qu’il s’agisse de l’éclairage, des couleurs, des rêves, nous trouvons ici notre propre pensée.
Cette œuvre, que je crois majeure parmi les peintres contemporains, comme l’affirmait Henri Michaux, peintre et poète, qui fut le premier à faire votre rencontre à votre arrivée en France, et qui perçut tout de suite votre talent. Dans la lecture de Zao Wou-Ki, il a rassemblé huit poèmes qui pourraient surprendre, s’agissant d’un peintre résolument abstrait.
Claude Roy nous le confirme en déclarant : « La peinture de Zao Wou-Ki est indéfiniment lisible ». Vous y peignez votre vie, vous cherchez aussi à peindre un espace invisible, celui du rêve, d’un lieu où l’on se sent toujours en harmonie, même dans des formes contradictoires. Vos tableaux, du plus petit au plus grand, seront un espace de rêve.
C’est une atmosphère riche de la jeunesse de l’homme adulte et de l’homme construit. C’est l’univers des peintres Song, celui de Cézanne, de Turner ou de Klee.
Chez notre ami, aucune surface superficielle. Vous avez toujours l’impression que vous êtes face à une révélation, ou qu’elle est imminente et interminable. Pour vous, « Il n’y a pas de plus grand bonheur que de le partager, au risque de se ressembler ». Wou-ki, puisque c’est ainsi que nous l’appelons familièrement, est, de par sa peinture, plein de connivence avec les poètes. Vous ne renouez jamais véritablement avec la tradition. Ce profond changement qui vous éloigne de l’école chinoise est volontaire de votre part. En effet, vous êtes un artiste puissant qui exprimez votre volonté en vous acharnant à représenter l’invisible par la couleur.

Mon Cher Wou-ki, vous êtes aussi un perfectionniste. Pour vous, la toile reste en « devenir » pendant une longue période. L’art que vous vous êtes choisi n’est en rien commercial. Il doit s’inscrire dans le temps et la perfection. C’est la raison pour laquelle vous avez d’ailleurs décidé en 1958 de ne plus donner de titre à vos tableaux. Vous inscrivez seulement au dos la date à laquelle vous estimez qu’ils sont terminés !
Votre sérénité asiatique, toujours pleine d’ironie, ne manque pas de références occidentales. Cependant, l’héritage des Tangs et des Songs demeure pour vous le plus riche au monde. On ne décèle pas chez vous de véritable influence, mais plutôt une sorte de compétition entre elles. La diversité de vos chefs-d’œuvre n’est pas seulement remarquable, car si vous êtes avide de vous étendre et de sans cesse vous renouveler, vous n’entendez pas pour autant vous égarer, ni même vous compromettre. Pour vous, l’homme doit être constamment celui qui éveille l’énergie, mais n’en est jamais la victime. Votre intelligence cherche des panoramas, tandis que votre sensibilité personnelle adore les transparences tumultueuses « cadrées ». Les rayons du soleil les plus riches vous guident dans votre poésie.
Si l’on se reporte au texte de Goethe, en qui nous voyons le modèle de la richesse et de l’équilibre humain : « Je reste toujours pareil à moi-même au sein de mes innombrables métaphores. Les branches trop multiples ne sont un danger que si le tronc est fragile. » Tel n’est pas votre cas. Votre imagination ne veut rien perdre de la densité de vos rêves, de même que votre intelligence n’entend négliger aucun des appétits de sa curiosité.
Il me semble qu’il faut aussi tenter de dégager l’âme qui relie tous les aspects de votre vie et de votre œuvre. Seul celui qui reste à ras de terre vous accuse de dispersion. Jadis, au temps où l’on appréciait les vues dégagées, on appelait cela être « humaniste », et cela était flatteur. Aujourd’hui, cela paraîtrait sans doute désuet ou dépassé à notre assemblée.

Si Paul Valéry a qualifié Paris de creuset où se fondent toutes sortes de singularités et valeurs de la richesse humaine, c’est probablement aussi votre choix.
En fait, depuis que Richelieu fonda l’Académie Française et qu’elle fut rejointe plus tard par ses sœurs les autres académies, l’Institut de France, bastion impérissable de la connaissance, tient à valoriser l’art de la parole et de l’écrit, de tous les autres Arts et des Sciences. Dans cette très grande famille constituée par les académies d’hommes illustres de toutes les disciplines, la peinture en fut bien sûr la conscience. Aujourd’hui, notre pays s’enfonce dans la peur et la fuite des cerveaux. Avec le brillant talent qu’il a exprimé dans son ouvrage Adieu à la France qui s’en va, Jean-Marie Rouart nous trouble tous. Mais vous, Monsieur, qui nous rejoignez, vous apportez le défi à cette ombre.

A l’œil averti, la Chine est le pays le plus représentatif dans l’art de la calligraphie. L’Art Chinois constitue ainsi un art double : celui de la calligraphie et de la peinture. François Cheng définit l’artiste oriental et rejoint l’occident tout en précisant que deux maîtres de la peinture vous ont influencé : Cézanne et P. Klee.
Zao Wou-ki a regardé Paris, il y vit, il s’est ancré en France. Depuis 1968, le monde artistique a été complètement bouleversé, voire dénaturé par une formation artistique véritablement délabrée. Aujourd’hui, sans but déterminé, aucune des formations d’art plastique n’est respectée. Bien au contraire, elles sont associées au monde obscur du Code des Marchés Publics, dont la poésie ne sera jamais reconnue dans l’anti-libéralisme de ses règles administratives. Essayons malgré tout ensemble de retrouver une véritable France où vous-même avez démontré, par votre talent, cette présence de Paris dans le monde artistique tel que le concevait Paul Valéry !

Mais enfin, pourquoi êtes-vous venu en France, et justement à Paris ?

Il en est pour vous comme pour beaucoup d’artistes : Paris, ce laboratoire et ce sanctuaire de l’art contemporain, fut votre dernière escale. Et je ne crois pas que l’on puisse, ailleurs qu’à Paris, mener en toute liberté et en toute quiétude l’existence d’un rêveur éveillé tel que vous, si souhaitée, et si rarement accordée ici bas. Vous n’aimeriez pas autant Paris, si cette ville n’était pour vous qu’une étape vers d’autres ailleurs : vers le passé, comme vers le lointain, vers tout ce qui enrichit parce qu’il est autre et qu’il nous éveille à d’autres nous-mêmes. Je ferai encore ici appel à Marcel Proust pour vous en convaincre, dans la réponse à son fameux questionnaire : « Partout où je me sentirai heureux ». Car si vous avez besoin de peindre, vous avez aussi besoin de vous sentir protégé du monde extérieur, quel qu’il soit. La Chine de votre enfance fut en effet celle des seigneurs de la guerre. Mais il y a en vous une telle générosité d’accueil, comme de dons, l’un et l’autre allant de pair, que toute découverte vous est bonheur. Seriez-vous aussi, Monsieur, un incessant voyageur qui depuis des années parcourt le monde et communique avec lui au travers de ses œuvres ? Il faut que devant vous s’ouvrent tous les chemins de la connaissance et du rêve.
Monsieur, vous avez recherché l’inaccessible en vous appuyant sur votre poésie de la couleur.
Notre joie la plus intense est de vous porter sur cette crête où se rejoignent la pente du « connu » que l’on gravit pas à pas, et celle attirante et glissante de « l’inconnu » qui vous donne le vertige.
Si, comme artiste et comme ami, vous êtes est un magicien, vous êtes aussi un perfectionniste de la beauté. Votre culte de l’expression magique se nourrit de la jouissance esthétique des expressions naturelles. Cette perpétuelle remise en question du monde. Cette volonté de créer le beau, d’en extraire un art vivant, plein d’énergie, où la matière s’enflamme, afin de retrouver le silence, puis d’exprimer la force des espaces volcaniques par une explosion toujours plus créatrice ? La lumière s’évade du cadre, comme dans ce magnifique triptyque dédié à notre cher ami, Jean-Paul Riopelle qui vient de nous quitter. Ce jaillissement de lumières pourrait exprimer le sacré où repose son âme pour l’éternité. Ce poème où les transparences du ciel nous montrent où le Beau émerge du sacré. Et la beauté exige maintenant que son propre culte soit célébré par vous qui êtes le pasteur de la Comédie Humaine. Peut-on penser que, depuis Cézanne, l’Art Moderne ne cherche plus une levée du refoulement ? A contrario, vous nous montrez qu’il est nécessaire de produire des équivalents explosifs de l’espace inconscient. Vous déréalisez la réalité plus qu’elle ne réalise le fantasme. Le choc, créé par la rencontre de l’Art Occidental avec les Arts des autres civilisations, nous ouvre l’esprit et nous fait douter du réalisme. Vous êtes le magicien de l’Art, tandis que le spectateur en demeure l’esthète éclairé.
Est-ce là la pensée de Zao Wou-ki ? Je n’en déciderai pas, mais l’importance de l’exposition du Jeu de Paume, où elle s’est manifestée de tout cœur à partir d’une expérience du Rien, a posé la question de l’Être sur la voie des vibrations personnelles dont vous êtes le prestidigitateur.

Et maintenant, l’Académie toute entière vous accueille.
Mais pour l’instant, sous prétexte de vous décrire à vous-même, il importe que j’essaie de vous révéler aux autres, puisque comme vous le dites vous-même : « Je n’ai jamais su parler de ma peinture. Je n’y tiens pas non plus, je ne cherche pas à l’expliquer. Ce qui compte, c’est uniquement le tableau… »
Dans votre insolente palette de vibrations, vous nous entraînez, vous nous faites jaillir à l’extérieur de nous-mêmes. Vous nous distrayez, dans toute la force originale du mot. Vos couleurs nous aspirent, elles nous séparent de nous. Elles nous font entrer dans un monde où la joie et l’illusion du mieux VIVRE sont toujours présentes.