Discours de M. Guy de ROUGEMONT
Installation de M. Lucien CLERGUE
Académie des Beaux-Arts,
Merdredi 10 octobre 2007
Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Madame et Messieurs les Ambassadeurs, Madame le Conseiller,
Chers confrères,
Mesdames, Messieurs,
L'installation d'un nouvel académicien est toujours un événement
important. La venue d'une femme ou d'un homme, élu par ses pairs
pour l'exemplarité de son œuvre, est ainsi officialisée
selon la solennité d'un rituel immuable.
Cette tradition n'est en rien l'expression d'un conservatisme. L'installation
d'aujourd'hui revêt en effet une dimension historique, l'Académie
des Beaux-Arts accueille, en la personne de Monsieur Lucien Clergue,
une discipline qui n'était pas représentée ; la
photographie devient le 8ème art de l'Académie des Beaux-Arts
de l'Institut de France. Monsieur Lucien Clergue va désormais
occuper le premier fauteuil de la 8ème section qui en comprend
deux.
Avant de regarder ensemble les 800 000 clichés de Lucien Clergue,
de feuilleter plus de 100 ouvrages illustrés de ses photographies,
d'énumérer la multitude de ses expositions et de ses conférences
à monde… J'aimerais revenir un instant sur la création
de cette 8ème section et, au nom de l'ensemble des membres de
notre Académie, adresser à notre Secrétaire perpétuel,
Arnaud d'Hauterives, notre gratitude d'avoir initié, soutenu,
relancé et obtenu cette ouverture à la photographie.
Désormais, la photographie nous compose, "l'élection
de maréchal" de Lucien Clergue le confirme.
Je vous remercie, Lucien Clergue, de m'avoir invité à
vous recevoir. C'est un honneur et un plaisir de pouvoir ainsi témoigner
de ce que les temps où s'affrontaient peintres et photographes
est bien révolu.
Pour aborder une œuvre comme la vôtre, il faut la considérer
dans son épaisseur, sa profondeur, selon les strates d'une sédimentation,
comme une matière compacte, dont les couches successives sont
en relation les unes avec les autres et qui, par osmose, nourrissent
les couches à venir.
C’est-à-dire qu’il convient de prendre en compte
l'ensemble, pas forcément homogène de l'œuvre ainsi
que la multiplicité des liens parfois contradictoires qui la
rattachent à une réalité.
Au contraire de cela, trop souvent on l'épure, on la sectionne,
on la réduit à ce qui permet de la mettre en perspective
d'une Histoire de l'Art, comme un maillon que l'on enchaîne.
Nous avons visité ensemble la récente exposition rétrospective
de votre œuvre organisée sous l'égide de Monsieur
Schiavetti, Maire d'Arles, et présentée par Madame Moutashar,
directrice du Musée Réattu. Cette visite a confirmé
mon impression première : le judicieux choix des 360 photographies
qui la composent ressemble au résultat de la plongée d'une
sonde géologique dans l'épaisseur de cette sédimentation,
irriguée par les eaux du Pays d'Arles.
Car vous êtes bien, Lucien Clergue, le tenant de cette antique
tradition méditerranéenne de l'artiste attaché
à un lieu. Ainsi du lieu où s'est tenue l'exposition.
Aujourd'hui "Espace Van Gogh", autrefois "Hôtel-Dieu",
où fut interné Van Gogh, où vous naissez en 1934
et où meurt votre mère en 1952.
" Ma mère meurt jeune, à 50 ans, après des
années de maladie hantées par la mort" m’avez-vous
dit.
C’est votre mère qui vous fait donner ces leçons
de violon, vous êtes un enfant très doué, mais l'argent
manque pour vous envoyer au conservatoire. C'est l'un des grands regrets
de votre vie. Mais c'est aussi votre mère qui vous offre un petit
appareil photographique en bakélite.
"Je photographie ce que j'aime, ma mère et mon violon, j'ai
13 ans".
Votre mère rêve de faire de vous un artiste.
Profondément affecté par la guerre et la destruction de
votre maison lors des bombardements de 1944 sur Arles, vous n'avez de
cesse d'en photographier les ruines.
Vous suivez un apprentissage de la photographie que vous prodigue Monsieur
Chaine, pâtissier de la rue du 4 septembre et vous rencontrez
l'écrivain Jean Marie Magnan qui vous conseillera et vous encouragera
sans relâche.
Les temps sont durs pour l'adolescent qui doit abandonner ses études
pour travailler "Au lion d'Arles", une entreprise de distribution
alimentaire.
A la mort de votre mère vous êtes recueilli par Madame
Bernard. Avec affection, elle sera votre mère adoptive et ses
enfants seront vos frères.
Si Dante conseille d'explorer à la fois l'Enfer et le Paradis,
pour vous, le Paradis sera pour plus tard.
Car c'est bien l'Enfer que vous explorez avec rage, désespoir
et détermination en allant photographier jour après jour,
à l'heure de la pose de midi, des maisons en ruine, des charognes,
de vieux godillots (en hommage à Van Gogh), des linges entortillés
à des branchages enchevêtrés, des volailles désarticulées
ou des meubles disloqués que le Rhône dépose sur
ses rives.
Photographies en noir et blanc dans la verticale lumière du soleil
au zénith selon le carré d'un appareil 6x6 que vous développez
et tirez la nuit. Michel Tournier en salue l’entreprise :
"… il fallait du culot et surtout du talent pour arracher
de la beauté, une beauté bouleversante, éclatante,
à une matière aussi radicalement rebutante."
Le premier à voir vos photographies est Jean-Marie Magnan, et
le second Pablo Picasso. Nous sommes en 1953. Picasso a 72 ans, vous
en avez 19 ! Je vous laisse raconter :
"A la sortie d'une corrida, aux arènes d'Arles, je mets
mes photos sous le nez de Pablo Picasso. Il les regarde et me dit :
« je voudrais en voir d'autres ». Alors je me suis mis au
travail pour lui, comme une obsession. Il a remplacé ma mère,
mon père. Il était tout pour moi, l'Absolu".
Picasso admire comme le style triomphe d'une matière pauvre,
lui qui, pour ses plus belles sculptures, a préféré
au bronze et au marbre la pauvreté des débris et les vieilleries
de la hotte du chiffonnier.
Picasso a aussi ressenti la présence du "duende". Ce
"duende" dont Federico Garcia Lorca écrit "qu'il
exerce un pouvoir illimité sur la liturgie de la corrida et fait
oublier au torero qu'il expose à tout moment son cœur aux
cornes, qu'il opère sur le corps de la danseuse comme le vent
sur le sable, qu’il force Goya à abandonner les gris et
les roses pour broyer avec les poings des noirs de bitume…"
Lorca ajoute : "le duende blesse. C'est dans la guérison
de cette blessure qui ne se fermera jamais que réside l'insolite
originalité d'une œuvre".
Les aléas de votre enfance malheureuse vous ont privé
d'espérer rencontrer celui de la musique. Mais dans l'ardeur
à dominer votre détresse en cherchant à l'exprimer,
le "duende" de la photographie vous a blessé à
jamais.
En un instant, vos photographies vieux Minotaure une sensation qu'il
ne pensait plus retrouver.
S'en suit un bref voyage en Espagne pour accompagner votre copain Pierre
Schull qui veut devenir torero. Vous photographiez son apprentissage.
Grâce à cette première expérience, la tauromachie
se mêle désormais intimement à votre œuvre,
à votre vie.
Vous vous souvenez, qu'encore enfant, vous alliez, la nuit aux arènes
d'Arles, la veille de la corrida, renifler l'odeur des fauves…
C'est étrange combien la rémanence de souvenirs olfactifs
perdure.
En dehors de la Real Maestranza de Séville, les deux arènes
que vous préférez sont les amphithéâtres
romains d'Arles et de Nîmes.
Leur antique et majestueuse beauté ajoute au rituel de la corrida
une dimension d'éternité, celle de la rencontre de l'homme
et du taureau, à Lascaux ou Altamira, pour ne faire plus qu'un,
en un mythe extrême : le Minotaure. Picasso en fait la représentation
du peintre aux prises avec la passion amoureuse ou meurtrière,
avec la violence de la création et les blessures du doute…
celle aussi du torero dans un affrontement fratricide au taureau.
Vous fixez avec une rare intensité l'inéluctable mort
du taureau, , dans "Toros muertos" sur un texte de Jean Marie
Magnan puis dans le film : "Drame du taureau" avec lequel
vous obtenez le prix Louis Lumière en 1966.
Vous savez aussi saisir les subtilités du "toreo" qui,
lorsqu'il atteint à la perfection est "le spectacle visible
d'une invisible réalité" comme l'écrit José
Bergamin.
Nombreuses sont vos monographies consacrées à des toreros
: Ordoñez, El Cordobés ou encore "Nimeño II"
(préfacé par son frère Alain Montcouquiol) et les
films réalisés sur ce thème : "Linares le
jeune torero", "Jésulin de Ubrique", "Entrainement
du torero".
Votre connaissance de la "lidia" fait de vous l'un des plus
célèbres photographes de cet art si complexe.
Mais revenons à ce souhait de Picasso "de voir d'autres
de vos photographies" et pour qui vous entreprenez "La grande
Récréation".
Voici ce que vous en dites : "j'ai d'abord fait un inventaire de
mon univers, de là où je vivais, j'ai introduit de petits
saltimbanques qui correspondaient aux influences majeures qui étaient
les miennes à cette époque, le Picasso de la période
rose, l'Orphée avec les personnages clé de l'œuvre
de Cocteau, C'était des enfants de la rue que je déguisais.
Il y avait aussi comme influence 'la grande parade' de Fernand Leger."
Si l'arlequin est un hommage à ceux de Picasso, la tristesse
de l'enfant au violon est bien la vôtre, celle d'avoir dû
abandonner cet instrument. Les acteurs de cette fantomatique troupe
nous regardent avec une fixité d'éternité. Immobiles,
ils ne jouent pas. C'est une jeunesse sans âge dans l'inertie
d'un silence d'outre tombes. Ces photographies transmettent une fascinante
charge émotionnelle.
Avec la complicité et l'œil critique de votre ami Magnan
vous composez un "gros paquet" de vos photographies et l'envoyez
à Picasso le 8 octobre 1955. Les jours passent, Il tarde à
vous répondre. N'y tenant plus, vous entreprenez le voyage de
Cannes et vous présentez à "La Californie".
Au gardien qui vous refuse l'accès, vous annoncez : "Dites
lui simplement que je m'appelle Clergue, que je viens d'Arles et que
je voudrais le voir".
"Revenez à 14 heures, vous répond-il".
A l'heure dite, Picasso vous reçoit. Pendant 5 heures, il vous
laisse le photographier. Il vous observe. A l'heure du départ,
vous avez gagné son amitié.
Il est prêt à dessiner affiches et couvertures de vos futurs
livres :
"Tu n'as qu'à demander … j'exécuterai".
Il ne manquera jamais à sa parole.
Dès votre retour à Arles, recommandé par votre
nouvel ami, vous écrivez à Jean Cocteau en joignant les
photographies de la « grande récréation ».
La réponse de Cocteau se termine par ces mots : "les photos
sont une masse légère de poésie et je me demandais
par quel bout vous répondre. Je me le demande encore. J'ai une
précision de mathématicien dans mon vague. De grâce
dites en quelques lignes votre souhait. Bon sang que je déteste
ne pas faire plaisir à Picasso".
De ce jour de 1955 se poursuivra jusqu'en 1963 une correspondance entre
vous et Cocteau qui sera éditée en 1989 chez Acte sud.
Cette correspondance exprime, quant à vos lettres, la légitime
impatience à faire connaître vos travaux : La Grande
R écréation, les premiers Nus, Les Gitans.
Vous jouez finement auprès de Cocteau de la protection que vous
accorde Picasso et vous savez rapporter les commeres élogieux
qu'il porte sur votre photographie pour convaincre le poète d'adhérer
à vos projets d'éditions. Vous savez aussi faire part
de votre désarroi de jeune provincial : "les cinq heures
passées avec Picasso m'ont ouvert la porte d’une trappe
: celle où les jeunes gens de province travaillent dans la solitude
et la ferveur. Mais le couvercle soulevé je ne sais rien du tout
du paysage et de la manière de s'y conduire…"
Le remerciant de vous avoir reçu, vous lui écrivez : "ce
voyage à Paris, le premier de ma vie, m'aura permis de faire
le point. Je me trouve en fin de compte heureux d'être né,
de vivre et de construire mon œuvre à Arles."
De son côté, le généreux Pygmalion, le clairvoyant
découvreur de talents, vous invite à la patience tout
en se mettant en quatre pour trouver des réponses à vos
questions.
Il sait aussi vous solliciter pour le tournage du "Testament d'Orphée"
et pour ses fresques de la chapelle Saint-Pierre de Villefranche-sur-Mer
: "vos gitans sont devenus les personnages de la trahison de Saint
Pierre…" Gentiment, il vous morigène lorsque vous
tardez à signer un contrat : "il ne faut pas avoir mauvaise
réputation en affaire lorsqu'on est de notre famille…"
De lettres en lettres se développe une amitié qui se mue
en une filiale affection. Jean Marie Magnan et vous êtes désormais
"de la famille" … celle de Picasso, Cocteau, Ernst,
Man Ray…
La dernière lettre de Cocteau est du 29 juin 1963, peu avant
sa mort : "Merci mon cher Lucien, tes belles images tombent sur
mon lit de malade et valent mieux que les remèdes".
Ce qui étonne vraiment, dans ces jeunes années de la mise
en place de votre œuvre, me semble être votre farouche détermination
à forcer le destin en empruntant des voies, qui ne sont finalement
que des chemins de terre, ceux qui mènent aux marais, aux dunes,
à la mer… d'y voir ce que personne ne regarde, de vous
y attarder, d'y revenir avec tout le soin de votre savoir photographique
pour en retirer l'apaisement d'un travail bien fait.
Les blessures de l'enfance, celle indéniable du "duende",
vous insufflent une orgueilleuse sincérité, qui force
l'attention de ceux qui vous entourent. Cette sincérité
est la loyauté de votre caractère, la vérité
de votre pensée, l'authenticité de l'engagement de l'artiste
dans son art, le sérieux d'une œuvre.
L'orgueil n'est pas celui de l'autosatisfaction, mais bien celui de
ce "Dur désir de durer" cher à Eluard.
A vos tourments d'adolescent, par intuition, vous trouvez à répondre
en suivant l'injonction de Hölderlin : "il faut habiter poétiquement
la terre".
L'édition des saltimbanques ne verra le jour que plus tard et
cette série d'images fera le tour du monde sous d'autres formes.
Ce que vous aviez conçu comme le story-board d'un film ne trouvera
pas le mouvement du cinématographe.
Cette forme d'expression dont vous avez rêvé qui vous est
refusée par manque de moyen, vous n’aurez de cesse d'y
revenir à travers une vingtaine de films dont "Delta de
sel" Sélectionné au Festival de Cannes et aux Oscars
en 1968 ou "Picasso, amour, guerre et paix" tourné
chez Picasso.
Pendant ce temps votre emploi de manutentionnaire au "Lion d'Arles"
a tôt fait de ruiner votre santé. Vous êtes muté
dans un bureau "sans lumière, à compter des fromages,
ce qui vaut mieux que d'être bien payé à photographier
les grands de ce monde pour des magazines" écrivez vous
à Cocteau.
"J'étais fasciné par la mort" dites-vous. La
lumière que vous allez chercher en éclaire les traces
: chats momifiés, goélands dont il ne reste que le bec
et quelques plumes, flamants roses saisis par le froid… Max Ernst
ne s'y trompe pas, lorsqu'il est le premier à vous acheter un
de ces portfolios que vous réalisez le soir après le travail.
Aux ruines provoquées par la folie meurdes hommes, ont suivi
celles des débordements de la nature. Ce sont maintenant, les
rejets de la société qui vous captivent : les mannequins
de papier mâché, démembrés, éventrés,
dans les postures ambiguës d'une humanité factice où
la fixité de beaux yeux de verre observe la prudente progression
d'une sauterelle sur le grain d'une peau de carton.
La mort toujours. Vous exorcisez cette hantise en photographiant sa
demeure, depuis Les Alyscamps jusqu'aux tombes des moines de Montmajour,
en vous attardant au cimetière de Trinquetaille ; c'est "La
nuit de la terre" que vous mettez à jour.
"Encore une fois, - dites-vous -, si vous prenez mon travail de
cette époque-là ce n'est pas en référence
à la photographie qu'il faut le faire, mais en référence
à la peinture, à la poésie"
L'insistante fréquentation de la mort vous ouvre à la
vie, celle des autres. Celle de vos voisins et amis du quartier de la
Roquette, les gitans d'Arles, qui composaient pour l'essentiel, la clientèle
de l'épicerie de votre mère.
Votre complicité avec eux vous autorise à les photographier
dans leur quotidien et lors du pèlerinage aux Saintes Maries
de la mer qu'accompagnent le chant, la danse et la musique. C'est là
que vous découvrez Manitas de Plata, talentueux interprète
de sa culture, auquel vous permettrez de triompher en 1965 au Carnegie
Hall de New York.
"En m'occupant de Manitas, je vis une carrière de musicien
par procuration" dites-vous. Vous ferez de votre frère adoptif
André Bernard, son impresario".
Les rythmes des musiques gitanes se prolongent en vous lors de vos visites
aux marécages pour y observer les eaux dormantes des lagunes,
la stagnation de celles des marais, ces eaux faussement mortes dont
le miroir offre un captivant et silencieux dédoublement à
l'immobilité de roseaux brisés.
C'est la vie qu'il vous faut opposer à l'inertie de cet univers
envoûtant, vous ressentez l'absolue nécessité d'une
présence charnelle, bien vivante. Mais ces eaux croupissantes
donnent au corps nu d'une femme qui s'y allonge l'image d'un enlisement
létal…
Vous écrivez : "je travaille sur les nus tous les soirs
et m'aperçois que je retrouve dans l'eau d'un étang, la
matière du chat et de la poule des bords du Rhône. C'est
assez angoissant."
Un instant encore, Thanatos vous a retenu dans ses eaux glauques. Une
remarquable lucidité vous le fait comprendre et trouver la force
et les moyens de vous en éloigner.
C'est dans la vivante mouvance de la mer que vos nus vont s'épanouir
en un fastueux recto verso, sans tête ni membres, rant tour à
tour au soleil, à la vague, à l'écume, leurs seins,
leur ventre et sa toison ou le "charivari de fesses tendues, bombées
à craquer … belles otaries souples et moulées dans
l'élément visqueux", comme l’écrit Patrick
Grainville dans "Le nu foudroyé".
Picasso qui en reçoit un paquet s'écrit : "les photographies
de Lucien sont les carnets de croquis du Bon Dieu". Il vous conseille
de chercher l'aide de Cocteau pour trouver un éditeur car comme
il le dit : "lorsqu'une barque en vaut la peine, il sait la faire
aborder".
C'est ainsi que Pierre Seghers, qui a humé le parfum d'un possible
scandale, choisit une douzaine de vos nus pour illustrer les poèmes
d'Eluard intitulé "Corps mémorable".
Une couverture de Picasso, un poème liminaire de Cocteau, les
poèmes d'Eluard, et l'éditeur Seghers : "Votre carré
d'as" ; direz-vous.
Rééditée à plusieurs reprises, cette première
publication vous incitera à faire également connaître
votre œuvre sous la forme de nombreux livres, dont bien souvent
vous réalisez les maquettes et suivez l’édition
avec une exigeante attention.
Une exposition « Autour de Corps mémorable" a lieu
au Carré d'Art de Nîmes en 2006, accompagnée d'un
document composé et édité par Jean-François
Dreuilhe, préfacé par Arnaud d'Hauterives.
Le nu sera, pour l'essentiel, l'objet de votre enseignement lors des
multiples ateliers que vous dirigerez à travers le monde, souvent
accompagnés d'expositions et de publications. Cet enseignement
ne vous pèse pas, bien au contraire, car il est l'occasion de
rencontres et d'échanges avec des photographes dont vous admirez
l'œuvre.
Aux nus de la mer, vont suivre ceux de la forêt en 1971, puis
ceux de la ville à partir de 1997. Une composition en triptyque
de la sensualité, en réponse à celle funèbre,
des nécropoles de 1955.
Votre première exposition se tient en 1958 à Zurich. Picasso
en a dessiné l'affiche. Elle est refusée ! La critique
vous compare au Marquis de Sade et ne comprend pas comment on peut montrer
des sujets ramassés dans la poubelle !
Pour vous tranquilliser, Cocteau vous écrit : "Tout est
lutte et la preuve que tes photographies ne sont pas des photographies,
c'est qu'elles provoquent les mêmes insultes que les toiles et
que des poèmes. Je suis très heureux qu'on ne te sacre
pas joli et charmant, mot d'ordre des imbéciles".
Vos photographies ne sont pas des photographies !
Le poète le ressent.
Maintenant qu'il l'a dit, c'est bien ce que j'éprouvais. C'est
en poète que vous avez traversé le miroir des réalités
en donnant à vos images : charognes ou nus, portraits ou paysages,
taureaux ou sables – une indéniable dimension lyrique.
Le 31 décembre 1959, vous quittez votre emploi "Au Lion
d'Arles" pour devenir ce photographe libre qui a fait le choix
de la photographie de création.
Edouard Steichen, achète vos photographies pour le Musée
d'Art moderne de New York, en 1960 et vous y expose dès 1961
; Willy Staehelin de Zurich collectionnera vos images tout sa vie.
Libéré d'un travail salarié, vos photographies
achetées par des instances qui font autorité et par de
fidèles collectionneurs, vous vous sentez prêt à
fonder un foyer. Vous épousez en 1963 Yolande Wartel, qui va
créer en 1983 la Fondation Van Gogh à Arles et y organiser
de prestigieuses expositions dont "Van Gogh vu par Francis Bacon",
la dernière en date étant "La haute note jaune de
Claude Viallat". Vous aurez deux filles : Anne et Olivia, qui toutes
deux, chacune à sa manière, se consacrent à l'art.
1963 est aussi l'année de la mort de Jean Cocteau, l'affectueux
poète, intarissable auteur des préfaces de vos livres.
Ses poèmes caressent la magie de vos images, ses recommandations
accompagnent l'accomplissement de votre œuvre : "sois rare
parce que l'époque n'a aucun sens du rare"… "Ne
te disperse pas".
A cette injonction vous êtes resté fidèle.
Le temps des dix années passées "Au Lion d'Arles",
d'instinct, vous aviez conçu et assemblé vos photographies
selon des séries homogènes, aux éléments
indissociables, refusant d'en vendre des tirages isolés.
Ce sont encore aujourd'hui, les livres sur un seul thème qui
ont votre préférence, car ils donnent à voir la
quête inlassable qui en est l'origine, comme la musique de Jean
Sébastien Bach que vous admirez.
Vous retournez dans ces marais de Camargue, que des dunes séparent
de la mer. Non plus pour y trouver des animaux morts ou les reflets
de toute une flore qui s'y morfond, mais pour scruter, au plus près,
les sables et la terre, repérer les signes de ce que la nature,
depis la nuit des temps, opère sur elle-même, les mouvements
que le vent imprime aux sables, les béantes craquelures de la
terre que provoquent les brusques changements de température,
vous "dépliez les plis de l'espace-temps" pour en livrer
les mystérieuses traces.
C'est ici la part la plus méditative de votre œuvre, presque
silencieuse, malgré le crissement du vent sur le sable, les craquements
de la terre.
Vos photographies ont une force indéniable, une force tellurique.
C'est "le langage des sables", titre de votre thèse
de doctorat, soutenue en présence de Roland Barthes qui en rédigera
la préface à l’occasion de son édition.
"En ordonnant ses images de sables, Clergue suit le parcours d'une
naissance progressive hors du chaos primitif… la suite de Clergue
est presque un traité de géomancie".
Vous irez rechercher ces traces plus tard dans la Vallée de la
mort en Californie, sur les pas de celui à qui vous vouez une
profonde admiration, Edward Weston.
"Le méditerranéen que je suis se trouvait confronté
à des espaces toujours plus démesurés", dites-vous.
Vous en tirerez de magnifiques photographies en couleur, lors de vos
voyages successifs qui seront réunis en deux livres : "Les
empreintes des Dieux" et "Eve est noire". En fait les
"traces" de la Vallée de la mort et celles des dunes
de Camargue sont de même nature, de même origine –
seule la taille en diffère… Elles ne sont pas de notre
monde, aurait pu dire Cocteau !
On vous demande souvent quelle est votre photographie préférée
– vous répondez : "celle que je prendrai demain et
c'est encore sur le sable que je trouverai la réponse".
A la lecture d'Amers que vous a conseillé votre ami
Jean Maurice Rouquette, vous êtes fasciné par la splendeur
du langage, l'ampleur des visions de Saint John Perse dans les évocations
des fabuleuses richesses de la mer et de l'amour. Vous décidez
de rencontrer l'auteur.
Une fois encore la magie opère… Saint John Perse à
l'altière réserve de diplomate exilé, le Prix Nobel
de littérature, le poète de 78 ans, fuyant le monde du
haut de son belvédère de la presqu'île de Giens,
vous reçoit.
Votre projet est d'illustrer Amers des photographies que vous
lui montrez. La somptuosité de vos nus dans la mer, leur intemporelle
beauté entrent en résonance avec les vers du poète.
Non seulement il accepte le projet, mais il y collabore activement.
C'est finalement en 1973, huit années plus tard, que Belfond
l'édite avec succès. Le générique de la
couverture a été rédigé par l'auteur :
GENESE
Photographies de Lucien Clergue
Sur les thèmes d'Amers.
Choisi par Saint John Perse.
Quoi de plus beau, humble et généreux !
Saint John Perse vous a aimé, comme Cocteau mort dix ans plus
tôt, comme Picasso qui meurt cette année-là.
La fréquentation de ces grands créateurs vous a fait prendre
conscience de l’engagement de l’artiste dans la société.
En déployant votre esthétique, vous avez su y joindre
une éthique. C’est ainsi que votre libre choix s’identifie
à votre destinée.
La réussite de belles collaborations éditoriales et de
spectaculaires expositions vous ont fait connaître mondialement.
Aux publications déjà cotées, il faut ajouter la
célèbre Né de la vague, Camargue secrète,
préfacé par le peintre Mario Prassinos, ainsi que les
éditions de bibliophilie Fata Morgana et Patricia Dupuy, entre
autres. Une monographie vient de paraître aux éditions
de la Martinière.
Quant aux nombreuses expositions, citons les rétrospectives chez
John Stevenson à New York en 2005, Konrad Berhneimer à
Munich en 2005, Louis Stern à Los Angeles en 2006, dans la ville
d'Arles au printemps dernier, au Kunsthauss de Vienne dans quelques
jours et à partir de ce soir à la galerie Trigano de Paris.
Photographe de l'année au Japon en 1986 et en Italie en 1999,
vous avez reçu le "Lucie Arward" à New York
en 2005. Ces distinctions venant couronner des échanges d'une
qualité hors du commun.
En 1969, vous devenez le directeur artistique du Festival d'Arles pour
en faire en 1970 : "Les Rencontres Internationales de la Photographie"
avec Jean Maurice Rouquette et Michel Tournier. Puis plus tard, avec
l'indéfectible soutien de Michel Vauzelle.
Dans le même temps, vous obtenez de votre ami Jean Maurice Rouquette,
alors directeur du Musée Réattu, la création d'un
fonds de photographies, qui sera alimenté au départ par
les dons sollicités auprès des grands photographes de
l'époque. Tous répondent à votre appel. Ce fond
compte aujourd'hui plus de 4500 tirages !
Après 37 ans d'existence, nous savons le succès remporté
par les "Rencontres" et combien elles participent au rayonnement
de la photographie et à celui de la ville d'Arles.
Non content de cette réussite, vous militez pour la création
de "l'Ecole Nationale de la Photographie", où vous
prendrez le temps d'enseigner jusqu'en 1999.
Dans un élan de cette générosité qui vous
caractérise, et malgré vos très prenantes activités
professionnelles vous avez rendu à Arles tout ce que votre œuvre
vous a permis de recevoir.
Et cela au centuple !
En paix avec vous-même, pour avoir fait le plus complètement
possible ce que vous aviez entrepris, pour avoir su donner l'exemple
où et quand il le fallait, vous n'avez plus rien à prouver.
L’âge venant vous donne alors l'occasion de découvrir
en vous-même ce dont votre enfance vous a privé pour devenir
jeune, cette fois pour toujours. Vous l’exprimez, en déployant
de fastueuses fantasmagories où, par superpositions, la charge
d'un taureau traverse le tableau d'un maître ancien pour offrir
ses cornes à une main d'ange et où, ailleurs, de grands
nus, dont on voit les visages et les membres, tombent en extase sous
les assauts de deux coqs sortis du tableau d'un peintre flamand.
La poésie, que la peinture inspire et que votre photographie
sublime, confère à votre œuvre l'évidence
de son authentique singularité.
C'est avec admiration et respect, que nous sommes heureux de vous accueillir,
cher Lucien Clergue.