Discours de M. Guy de ROUGEMONT


Installation de M. Lucien CLERGUE

Académie des Beaux-Arts,

Merdredi 10 octobre 2007

 

 

Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Madame et Messieurs les Ambassadeurs, Madame le Conseiller,
Chers confrères,
Mesdames, Messieurs,


L'installation d'un nouvel académicien est toujours un événement important. La venue d'une femme ou d'un homme, élu par ses pairs pour l'exemplarité de son œuvre, est ainsi officialisée selon la solennité d'un rituel immuable.
Cette tradition n'est en rien l'expression d'un conservatisme. L'installation d'aujourd'hui revêt en effet une dimension historique, l'Académie des Beaux-Arts accueille, en la personne de Monsieur Lucien Clergue, une discipline qui n'était pas représentée ; la photographie devient le 8ème art de l'Académie des Beaux-Arts de l'Institut de France. Monsieur Lucien Clergue va désormais occuper le premier fauteuil de la 8ème section qui en comprend deux.

Avant de regarder ensemble les 800 000 clichés de Lucien Clergue, de feuilleter plus de 100 ouvrages illustrés de ses photographies, d'énumérer la multitude de ses expositions et de ses conférences à monde… J'aimerais revenir un instant sur la création de cette 8ème section et, au nom de l'ensemble des membres de notre Académie, adresser à notre Secrétaire perpétuel, Arnaud d'Hauterives, notre gratitude d'avoir initié, soutenu, relancé et obtenu cette ouverture à la photographie.

Désormais, la photographie nous compose, "l'élection de maréchal" de Lucien Clergue le confirme.
Je vous remercie, Lucien Clergue, de m'avoir invité à vous recevoir. C'est un honneur et un plaisir de pouvoir ainsi témoigner de ce que les temps où s'affrontaient peintres et photographes est bien révolu.

Pour aborder une œuvre comme la vôtre, il faut la considérer dans son épaisseur, sa profondeur, selon les strates d'une sédimentation, comme une matière compacte, dont les couches successives sont en relation les unes avec les autres et qui, par osmose, nourrissent les couches à venir.
C’est-à-dire qu’il convient de prendre en compte l'ensemble, pas forcément homogène de l'œuvre ainsi que la multiplicité des liens parfois contradictoires qui la rattachent à une réalité.
Au contraire de cela, trop souvent on l'épure, on la sectionne, on la réduit à ce qui permet de la mettre en perspective d'une Histoire de l'Art, comme un maillon que l'on enchaîne.

Nous avons visité ensemble la récente exposition rétrospective de votre œuvre organisée sous l'égide de Monsieur Schiavetti, Maire d'Arles, et présentée par Madame Moutashar, directrice du Musée Réattu. Cette visite a confirmé mon impression première : le judicieux choix des 360 photographies qui la composent ressemble au résultat de la plongée d'une sonde géologique dans l'épaisseur de cette sédimentation, irriguée par les eaux du Pays d'Arles.
Car vous êtes bien, Lucien Clergue, le tenant de cette antique tradition méditerranéenne de l'artiste attaché à un lieu. Ainsi du lieu où s'est tenue l'exposition. Aujourd'hui "Espace Van Gogh", autrefois "Hôtel-Dieu", où fut interné Van Gogh, où vous naissez en 1934 et où meurt votre mère en 1952.
" Ma mère meurt jeune, à 50 ans, après des années de maladie hantées par la mort" m’avez-vous dit.
C’est votre mère qui vous fait donner ces leçons de violon, vous êtes un enfant très doué, mais l'argent manque pour vous envoyer au conservatoire. C'est l'un des grands regrets de votre vie. Mais c'est aussi votre mère qui vous offre un petit appareil photographique en bakélite.
"Je photographie ce que j'aime, ma mère et mon violon, j'ai 13 ans".

Votre mère rêve de faire de vous un artiste.

Profondément affecté par la guerre et la destruction de votre maison lors des bombardements de 1944 sur Arles, vous n'avez de cesse d'en photographier les ruines.
Vous suivez un apprentissage de la photographie que vous prodigue Monsieur Chaine, pâtissier de la rue du 4 septembre et vous rencontrez l'écrivain Jean Marie Magnan qui vous conseillera et vous encouragera sans relâche.
Les temps sont durs pour l'adolescent qui doit abandonner ses études pour travailler "Au lion d'Arles", une entreprise de distribution alimentaire.
A la mort de votre mère vous êtes recueilli par Madame Bernard. Avec affection, elle sera votre mère adoptive et ses enfants seront vos frères.
Si Dante conseille d'explorer à la fois l'Enfer et le Paradis, pour vous, le Paradis sera pour plus tard.
Car c'est bien l'Enfer que vous explorez avec rage, désespoir et détermination en allant photographier jour après jour, à l'heure de la pose de midi, des maisons en ruine, des charognes, de vieux godillots (en hommage à Van Gogh), des linges entortillés à des branchages enchevêtrés, des volailles désarticulées ou des meubles disloqués que le Rhône dépose sur ses rives.

Photographies en noir et blanc dans la verticale lumière du soleil au zénith selon le carré d'un appareil 6x6 que vous développez et tirez la nuit. Michel Tournier en salue l’entreprise :
"… il fallait du culot et surtout du talent pour arracher de la beauté, une beauté bouleversante, éclatante, à une matière aussi radicalement rebutante."

Le premier à voir vos photographies est Jean-Marie Magnan, et le second Pablo Picasso. Nous sommes en 1953. Picasso a 72 ans, vous en avez 19 ! Je vous laisse raconter :

"A la sortie d'une corrida, aux arènes d'Arles, je mets mes photos sous le nez de Pablo Picasso. Il les regarde et me dit : « je voudrais en voir d'autres ». Alors je me suis mis au travail pour lui, comme une obsession. Il a remplacé ma mère, mon père. Il était tout pour moi, l'Absolu".
Picasso admire comme le style triomphe d'une matière pauvre, lui qui, pour ses plus belles sculptures, a préféré au bronze et au marbre la pauvreté des débris et les vieilleries de la hotte du chiffonnier.
Picasso a aussi ressenti la présence du "duende". Ce "duende" dont Federico Garcia Lorca écrit "qu'il exerce un pouvoir illimité sur la liturgie de la corrida et fait oublier au torero qu'il expose à tout moment son cœur aux cornes, qu'il opère sur le corps de la danseuse comme le vent sur le sable, qu’il force Goya à abandonner les gris et les roses pour broyer avec les poings des noirs de bitume…"

Lorca ajoute : "le duende blesse. C'est dans la guérison de cette blessure qui ne se fermera jamais que réside l'insolite originalité d'une œuvre".

Les aléas de votre enfance malheureuse vous ont privé d'espérer rencontrer celui de la musique. Mais dans l'ardeur à dominer votre détresse en cherchant à l'exprimer, le "duende" de la photographie vous a blessé à jamais.
En un instant, vos photographies vieux Minotaure une sensation qu'il ne pensait plus retrouver.

S'en suit un bref voyage en Espagne pour accompagner votre copain Pierre Schull qui veut devenir torero. Vous photographiez son apprentissage. Grâce à cette première expérience, la tauromachie se mêle désormais intimement à votre œuvre, à votre vie.
Vous vous souvenez, qu'encore enfant, vous alliez, la nuit aux arènes d'Arles, la veille de la corrida, renifler l'odeur des fauves… C'est étrange combien la rémanence de souvenirs olfactifs perdure.

En dehors de la Real Maestranza de Séville, les deux arènes que vous préférez sont les amphithéâtres romains d'Arles et de Nîmes.

Leur antique et majestueuse beauté ajoute au rituel de la corrida une dimension d'éternité, celle de la rencontre de l'homme et du taureau, à Lascaux ou Altamira, pour ne faire plus qu'un, en un mythe extrême : le Minotaure. Picasso en fait la représentation du peintre aux prises avec la passion amoureuse ou meurtrière, avec la violence de la création et les blessures du doute… celle aussi du torero dans un affrontement fratricide au taureau.

Vous fixez avec une rare intensité l'inéluctable mort du taureau, , dans "Toros muertos" sur un texte de Jean Marie Magnan puis dans le film : "Drame du taureau" avec lequel vous obtenez le prix Louis Lumière en 1966.

Vous savez aussi saisir les subtilités du "toreo" qui, lorsqu'il atteint à la perfection est "le spectacle visible d'une invisible réalité" comme l'écrit José Bergamin.

Nombreuses sont vos monographies consacrées à des toreros : Ordoñez, El Cordobés ou encore "Nimeño II" (préfacé par son frère Alain Montcouquiol) et les films réalisés sur ce thème : "Linares le jeune torero", "Jésulin de Ubrique", "Entrainement du torero".
Votre connaissance de la "lidia" fait de vous l'un des plus célèbres photographes de cet art si complexe.

Mais revenons à ce souhait de Picasso "de voir d'autres de vos photographies" et pour qui vous entreprenez "La grande Récréation".
Voici ce que vous en dites : "j'ai d'abord fait un inventaire de mon univers, de là où je vivais, j'ai introduit de petits saltimbanques qui correspondaient aux influences majeures qui étaient les miennes à cette époque, le Picasso de la période rose, l'Orphée avec les personnages clé de l'œuvre de Cocteau, C'était des enfants de la rue que je déguisais. Il y avait aussi comme influence 'la grande parade' de Fernand Leger."

Si l'arlequin est un hommage à ceux de Picasso, la tristesse de l'enfant au violon est bien la vôtre, celle d'avoir dû abandonner cet instrument. Les acteurs de cette fantomatique troupe nous regardent avec une fixité d'éternité. Immobiles, ils ne jouent pas. C'est une jeunesse sans âge dans l'inertie d'un silence d'outre tombes. Ces photographies transmettent une fascinante charge émotionnelle.

Avec la complicité et l'œil critique de votre ami Magnan vous composez un "gros paquet" de vos photographies et l'envoyez à Picasso le 8 octobre 1955. Les jours passent, Il tarde à vous répondre. N'y tenant plus, vous entreprenez le voyage de Cannes et vous présentez à "La Californie". Au gardien qui vous refuse l'accès, vous annoncez : "Dites lui simplement que je m'appelle Clergue, que je viens d'Arles et que je voudrais le voir".
"Revenez à 14 heures, vous répond-il".
A l'heure dite, Picasso vous reçoit. Pendant 5 heures, il vous laisse le photographier. Il vous observe. A l'heure du départ, vous avez gagné son amitié.
Il est prêt à dessiner affiches et couvertures de vos futurs livres :
"Tu n'as qu'à demander … j'exécuterai".

Il ne manquera jamais à sa parole.

Dès votre retour à Arles, recommandé par votre nouvel ami, vous écrivez à Jean Cocteau en joignant les photographies de la « grande récréation ».
La réponse de Cocteau se termine par ces mots : "les photos sont une masse légère de poésie et je me demandais par quel bout vous répondre. Je me le demande encore. J'ai une précision de mathématicien dans mon vague. De grâce dites en quelques lignes votre souhait. Bon sang que je déteste ne pas faire plaisir à Picasso".

De ce jour de 1955 se poursuivra jusqu'en 1963 une correspondance entre vous et Cocteau qui sera éditée en 1989 chez Acte sud. Cette correspondance exprime, quant à vos lettres, la légitime impatience à faire connaître vos travaux : La Grande R écréation, les premiers Nus, Les Gitans. Vous jouez finement auprès de Cocteau de la protection que vous accorde Picasso et vous savez rapporter les commeres élogieux qu'il porte sur votre photographie pour convaincre le poète d'adhérer à vos projets d'éditions. Vous savez aussi faire part de votre désarroi de jeune provincial : "les cinq heures passées avec Picasso m'ont ouvert la porte d’une trappe : celle où les jeunes gens de province travaillent dans la solitude et la ferveur. Mais le couvercle soulevé je ne sais rien du tout du paysage et de la manière de s'y conduire…"

Le remerciant de vous avoir reçu, vous lui écrivez : "ce voyage à Paris, le premier de ma vie, m'aura permis de faire le point. Je me trouve en fin de compte heureux d'être né, de vivre et de construire mon œuvre à Arles."

De son côté, le généreux Pygmalion, le clairvoyant découvreur de talents, vous invite à la patience tout en se mettant en quatre pour trouver des réponses à vos questions.
Il sait aussi vous solliciter pour le tournage du "Testament d'Orphée" et pour ses fresques de la chapelle Saint-Pierre de Villefranche-sur-Mer : "vos gitans sont devenus les personnages de la trahison de Saint Pierre…" Gentiment, il vous morigène lorsque vous tardez à signer un contrat : "il ne faut pas avoir mauvaise réputation en affaire lorsqu'on est de notre famille…"

De lettres en lettres se développe une amitié qui se mue en une filiale affection. Jean Marie Magnan et vous êtes désormais "de la famille" … celle de Picasso, Cocteau, Ernst, Man Ray…
La dernière lettre de Cocteau est du 29 juin 1963, peu avant sa mort : "Merci mon cher Lucien, tes belles images tombent sur mon lit de malade et valent mieux que les remèdes".

Ce qui étonne vraiment, dans ces jeunes années de la mise en place de votre œuvre, me semble être votre farouche détermination à forcer le destin en empruntant des voies, qui ne sont finalement que des chemins de terre, ceux qui mènent aux marais, aux dunes, à la mer… d'y voir ce que personne ne regarde, de vous y attarder, d'y revenir avec tout le soin de votre savoir photographique pour en retirer l'apaisement d'un travail bien fait.
Les blessures de l'enfance, celle indéniable du "duende", vous insufflent une orgueilleuse sincérité, qui force l'attention de ceux qui vous entourent. Cette sincérité est la loyauté de votre caractère, la vérité de votre pensée, l'authenticité de l'engagement de l'artiste dans son art, le sérieux d'une œuvre.
L'orgueil n'est pas celui de l'autosatisfaction, mais bien celui de ce "Dur désir de durer" cher à Eluard.
A vos tourments d'adolescent, par intuition, vous trouvez à répondre en suivant l'injonction de Hölderlin : "il faut habiter poétiquement la terre".

L'édition des saltimbanques ne verra le jour que plus tard et cette série d'images fera le tour du monde sous d'autres formes. Ce que vous aviez conçu comme le story-board d'un film ne trouvera pas le mouvement du cinématographe.
Cette forme d'expression dont vous avez rêvé qui vous est refusée par manque de moyen, vous n’aurez de cesse d'y revenir à travers une vingtaine de films dont "Delta de sel" Sélectionné au Festival de Cannes et aux Oscars en 1968 ou "Picasso, amour, guerre et paix" tourné chez Picasso.
Pendant ce temps votre emploi de manutentionnaire au "Lion d'Arles" a tôt fait de ruiner votre santé. Vous êtes muté dans un bureau "sans lumière, à compter des fromages, ce qui vaut mieux que d'être bien payé à photographier les grands de ce monde pour des magazines" écrivez vous à Cocteau.

"J'étais fasciné par la mort" dites-vous. La lumière que vous allez chercher en éclaire les traces : chats momifiés, goélands dont il ne reste que le bec et quelques plumes, flamants roses saisis par le froid… Max Ernst ne s'y trompe pas, lorsqu'il est le premier à vous acheter un de ces portfolios que vous réalisez le soir après le travail.

Aux ruines provoquées par la folie meurdes hommes, ont suivi celles des débordements de la nature. Ce sont maintenant, les rejets de la société qui vous captivent : les mannequins de papier mâché, démembrés, éventrés, dans les postures ambiguës d'une humanité factice où la fixité de beaux yeux de verre observe la prudente progression d'une sauterelle sur le grain d'une peau de carton.

La mort toujours. Vous exorcisez cette hantise en photographiant sa demeure, depuis Les Alyscamps jusqu'aux tombes des moines de Montmajour, en vous attardant au cimetière de Trinquetaille ; c'est "La nuit de la terre" que vous mettez à jour.
"Encore une fois, - dites-vous -, si vous prenez mon travail de cette époque-là ce n'est pas en référence à la photographie qu'il faut le faire, mais en référence à la peinture, à la poésie"

L'insistante fréquentation de la mort vous ouvre à la vie, celle des autres. Celle de vos voisins et amis du quartier de la Roquette, les gitans d'Arles, qui composaient pour l'essentiel, la clientèle de l'épicerie de votre mère.

Votre complicité avec eux vous autorise à les photographier dans leur quotidien et lors du pèlerinage aux Saintes Maries de la mer qu'accompagnent le chant, la danse et la musique. C'est là que vous découvrez Manitas de Plata, talentueux interprète de sa culture, auquel vous permettrez de triompher en 1965 au Carnegie Hall de New York.

"En m'occupant de Manitas, je vis une carrière de musicien par procuration" dites-vous. Vous ferez de votre frère adoptif André Bernard, son impresario".

Les rythmes des musiques gitanes se prolongent en vous lors de vos visites aux marécages pour y observer les eaux dormantes des lagunes, la stagnation de celles des marais, ces eaux faussement mortes dont le miroir offre un captivant et silencieux dédoublement à l'immobilité de roseaux brisés.
C'est la vie qu'il vous faut opposer à l'inertie de cet univers envoûtant, vous ressentez l'absolue nécessité d'une présence charnelle, bien vivante. Mais ces eaux croupissantes donnent au corps nu d'une femme qui s'y allonge l'image d'un enlisement létal…

Vous écrivez : "je travaille sur les nus tous les soirs et m'aperçois que je retrouve dans l'eau d'un étang, la matière du chat et de la poule des bords du Rhône. C'est assez angoissant."

Un instant encore, Thanatos vous a retenu dans ses eaux glauques. Une remarquable lucidité vous le fait comprendre et trouver la force et les moyens de vous en éloigner.

C'est dans la vivante mouvance de la mer que vos nus vont s'épanouir en un fastueux recto verso, sans tête ni membres, rant tour à tour au soleil, à la vague, à l'écume, leurs seins, leur ventre et sa toison ou le "charivari de fesses tendues, bombées à craquer … belles otaries souples et moulées dans l'élément visqueux", comme l’écrit Patrick Grainville dans "Le nu foudroyé".

Picasso qui en reçoit un paquet s'écrit : "les photographies de Lucien sont les carnets de croquis du Bon Dieu". Il vous conseille de chercher l'aide de Cocteau pour trouver un éditeur car comme il le dit : "lorsqu'une barque en vaut la peine, il sait la faire aborder".
C'est ainsi que Pierre Seghers, qui a humé le parfum d'un possible scandale, choisit une douzaine de vos nus pour illustrer les poèmes d'Eluard intitulé "Corps mémorable".

Une couverture de Picasso, un poème liminaire de Cocteau, les poèmes d'Eluard, et l'éditeur Seghers : "Votre carré d'as" ; direz-vous.
Rééditée à plusieurs reprises, cette première publication vous incitera à faire également connaître votre œuvre sous la forme de nombreux livres, dont bien souvent vous réalisez les maquettes et suivez l’édition avec une exigeante attention.

Une exposition « Autour de Corps mémorable" a lieu au Carré d'Art de Nîmes en 2006, accompagnée d'un document composé et édité par Jean-François Dreuilhe, préfacé par Arnaud d'Hauterives.

Le nu sera, pour l'essentiel, l'objet de votre enseignement lors des multiples ateliers que vous dirigerez à travers le monde, souvent accompagnés d'expositions et de publications. Cet enseignement ne vous pèse pas, bien au contraire, car il est l'occasion de rencontres et d'échanges avec des photographes dont vous admirez l'œuvre.
Aux nus de la mer, vont suivre ceux de la forêt en 1971, puis ceux de la ville à partir de 1997. Une composition en triptyque de la sensualité, en réponse à celle funèbre, des nécropoles de 1955.

Votre première exposition se tient en 1958 à Zurich. Picasso en a dessiné l'affiche. Elle est refusée ! La critique vous compare au Marquis de Sade et ne comprend pas comment on peut montrer des sujets ramassés dans la poubelle !

Pour vous tranquilliser, Cocteau vous écrit : "Tout est lutte et la preuve que tes photographies ne sont pas des photographies, c'est qu'elles provoquent les mêmes insultes que les toiles et que des poèmes. Je suis très heureux qu'on ne te sacre pas joli et charmant, mot d'ordre des imbéciles".

Vos photographies ne sont pas des photographies !
Le poète le ressent.
Maintenant qu'il l'a dit, c'est bien ce que j'éprouvais. C'est en poète que vous avez traversé le miroir des réalités en donnant à vos images : charognes ou nus, portraits ou paysages, taureaux ou sables – une indéniable dimension lyrique.

Le 31 décembre 1959, vous quittez votre emploi "Au Lion d'Arles" pour devenir ce photographe libre qui a fait le choix de la photographie de création.
Edouard Steichen, achète vos photographies pour le Musée d'Art moderne de New York, en 1960 et vous y expose dès 1961 ; Willy Staehelin de Zurich collectionnera vos images tout sa vie.

Libéré d'un travail salarié, vos photographies achetées par des instances qui font autorité et par de fidèles collectionneurs, vous vous sentez prêt à fonder un foyer. Vous épousez en 1963 Yolande Wartel, qui va créer en 1983 la Fondation Van Gogh à Arles et y organiser de prestigieuses expositions dont "Van Gogh vu par Francis Bacon", la dernière en date étant "La haute note jaune de Claude Viallat". Vous aurez deux filles : Anne et Olivia, qui toutes deux, chacune à sa manière, se consacrent à l'art.

1963 est aussi l'année de la mort de Jean Cocteau, l'affectueux poète, intarissable auteur des préfaces de vos livres. Ses poèmes caressent la magie de vos images, ses recommandations accompagnent l'accomplissement de votre œuvre : "sois rare parce que l'époque n'a aucun sens du rare"… "Ne te disperse pas".

A cette injonction vous êtes resté fidèle.

Le temps des dix années passées "Au Lion d'Arles", d'instinct, vous aviez conçu et assemblé vos photographies selon des séries homogènes, aux éléments indissociables, refusant d'en vendre des tirages isolés.
Ce sont encore aujourd'hui, les livres sur un seul thème qui ont votre préférence, car ils donnent à voir la quête inlassable qui en est l'origine, comme la musique de Jean Sébastien Bach que vous admirez.

Vous retournez dans ces marais de Camargue, que des dunes séparent de la mer. Non plus pour y trouver des animaux morts ou les reflets de toute une flore qui s'y morfond, mais pour scruter, au plus près, les sables et la terre, repérer les signes de ce que la nature, depis la nuit des temps, opère sur elle-même, les mouvements que le vent imprime aux sables, les béantes craquelures de la terre que provoquent les brusques changements de température, vous "dépliez les plis de l'espace-temps" pour en livrer les mystérieuses traces.

C'est ici la part la plus méditative de votre œuvre, presque silencieuse, malgré le crissement du vent sur le sable, les craquements de la terre.
Vos photographies ont une force indéniable, une force tellurique. C'est "le langage des sables", titre de votre thèse de doctorat, soutenue en présence de Roland Barthes qui en rédigera la préface à l’occasion de son édition.

"En ordonnant ses images de sables, Clergue suit le parcours d'une naissance progressive hors du chaos primitif… la suite de Clergue est presque un traité de géomancie".
Vous irez rechercher ces traces plus tard dans la Vallée de la mort en Californie, sur les pas de celui à qui vous vouez une profonde admiration, Edward Weston.
"Le méditerranéen que je suis se trouvait confronté à des espaces toujours plus démesurés", dites-vous.

Vous en tirerez de magnifiques photographies en couleur, lors de vos voyages successifs qui seront réunis en deux livres : "Les empreintes des Dieux" et "Eve est noire". En fait les "traces" de la Vallée de la mort et celles des dunes de Camargue sont de même nature, de même origine – seule la taille en diffère… Elles ne sont pas de notre monde, aurait pu dire Cocteau !

On vous demande souvent quelle est votre photographie préférée – vous répondez : "celle que je prendrai demain et c'est encore sur le sable que je trouverai la réponse".
A la lecture d'Amers que vous a conseillé votre ami Jean Maurice Rouquette, vous êtes fasciné par la splendeur du langage, l'ampleur des visions de Saint John Perse dans les évocations des fabuleuses richesses de la mer et de l'amour. Vous décidez de rencontrer l'auteur.
Une fois encore la magie opère… Saint John Perse à l'altière réserve de diplomate exilé, le Prix Nobel de littérature, le poète de 78 ans, fuyant le monde du haut de son belvédère de la presqu'île de Giens, vous reçoit.
Votre projet est d'illustrer Amers des photographies que vous lui montrez. La somptuosité de vos nus dans la mer, leur intemporelle beauté entrent en résonance avec les vers du poète. Non seulement il accepte le projet, mais il y collabore activement.
C'est finalement en 1973, huit années plus tard, que Belfond l'édite avec succès. Le générique de la couverture a été rédigé par l'auteur :

GENESE
Photographies de Lucien Clergue
Sur les thèmes d'Amers.
Choisi par Saint John Perse.

Quoi de plus beau, humble et généreux !

Saint John Perse vous a aimé, comme Cocteau mort dix ans plus tôt, comme Picasso qui meurt cette année-là.
La fréquentation de ces grands créateurs vous a fait prendre conscience de l’engagement de l’artiste dans la société. En déployant votre esthétique, vous avez su y joindre une éthique. C’est ainsi que votre libre choix s’identifie à votre destinée.

La réussite de belles collaborations éditoriales et de spectaculaires expositions vous ont fait connaître mondialement.

Aux publications déjà cotées, il faut ajouter la célèbre Né de la vague, Camargue secrète, préfacé par le peintre Mario Prassinos, ainsi que les éditions de bibliophilie Fata Morgana et Patricia Dupuy, entre autres. Une monographie vient de paraître aux éditions de la Martinière.
Quant aux nombreuses expositions, citons les rétrospectives chez John Stevenson à New York en 2005, Konrad Berhneimer à Munich en 2005, Louis Stern à Los Angeles en 2006, dans la ville d'Arles au printemps dernier, au Kunsthauss de Vienne dans quelques jours et à partir de ce soir à la galerie Trigano de Paris.
Photographe de l'année au Japon en 1986 et en Italie en 1999, vous avez reçu le "Lucie Arward" à New York en 2005. Ces distinctions venant couronner des échanges d'une qualité hors du commun.
En 1969, vous devenez le directeur artistique du Festival d'Arles pour en faire en 1970 : "Les Rencontres Internationales de la Photographie" avec Jean Maurice Rouquette et Michel Tournier. Puis plus tard, avec l'indéfectible soutien de Michel Vauzelle.
Dans le même temps, vous obtenez de votre ami Jean Maurice Rouquette, alors directeur du Musée Réattu, la création d'un fonds de photographies, qui sera alimenté au départ par les dons sollicités auprès des grands photographes de l'époque. Tous répondent à votre appel. Ce fond compte aujourd'hui plus de 4500 tirages !

Après 37 ans d'existence, nous savons le succès remporté par les "Rencontres" et combien elles participent au rayonnement de la photographie et à celui de la ville d'Arles.
Non content de cette réussite, vous militez pour la création de "l'Ecole Nationale de la Photographie", où vous prendrez le temps d'enseigner jusqu'en 1999.
Dans un élan de cette générosité qui vous caractérise, et malgré vos très prenantes activités professionnelles vous avez rendu à Arles tout ce que votre œuvre vous a permis de recevoir.
Et cela au centuple !

En paix avec vous-même, pour avoir fait le plus complètement possible ce que vous aviez entrepris, pour avoir su donner l'exemple où et quand il le fallait, vous n'avez plus rien à prouver. L’âge venant vous donne alors l'occasion de découvrir en vous-même ce dont votre enfance vous a privé pour devenir jeune, cette fois pour toujours. Vous l’exprimez, en déployant de fastueuses fantasmagories où, par superpositions, la charge d'un taureau traverse le tableau d'un maître ancien pour offrir ses cornes à une main d'ange et où, ailleurs, de grands nus, dont on voit les visages et les membres, tombent en extase sous les assauts de deux coqs sortis du tableau d'un peintre flamand.
La poésie, que la peinture inspire et que votre photographie sublime, confère à votre œuvre l'évidence de son authentique singularité.

C'est avec admiration et respect, que nous sommes heureux de vous accueillir, cher Lucien Clergue.