INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

DISCOURS PRONONCE DANS LA SEANCE PUBLIQUE TENUE PAR L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
présidée par M. Jean-Marie Granier, Président de l'Académie, le mercredi 26 janvier 1994

POUR LA RECEPTION DE

M. Claude ABEILLE
ELU MEMBRE DE LA SECTION SCULPTURE

par

M. Jacques DESPIERRE

 

Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire Perpétuel,
Mesdames, Messieurs,

Vous êtes né, Monsieur, à Landerneau dans la pointe du pays breton en 1930. Votre petite enfance a entendu passer le mugissement des tempêtes, dans le même temps qu'elle voyait tournoyer les nuages au dessus des menhirs et des calvaires. Ces courbes folles, exaltées par la rigueur des verticales, vous les retrouverez par la suite. Votre père étant officier, sa carrière vous entraîne en Indochine ou vous resterez sept années. . Vous y accomplissez de sérieuses études classiques qui vous conduisent en 1948 à un baccalauréat de philosophie. De retour en France, vous travaillez avec A.G. Regner à qui vous devez en partie votre formation. Vous devenez ensuite, élève de l'Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs sous la direction de Léon Moussinac. L'intérêt pédagogique de cette maison réside, en fait, dans la variété de son enseignement, qui, s'étendant du graphisme au meuble, à l'architecture intérieure et aux arts plastiques permet à l'étudiant de cristalliser sa vocation en choisissant librement sa voie.

On ne parlait pas encore de créativité, mais de culture et de métier. Vous en avez profité pour développer votre connaissance de l'ensemble de l'univers des formes, tout en vous initiant à la pratique de nombreuses techniques, avec une prédilection évidente pour la sculpture. C'est l'époque où Robert Couturier et Raymond-Martin, vos maîtres, encouragent votre vocation, vous ouvrent les yeux sur vos dons, et vous engagent sur la vraie voie des plans et des volumes. En 1952, vous quittez la rue d'Ulm avec votre diplôme qui porte en tête le nom de « Promotion Rodin » : noblesse oblige... En 1957, votre formation de graphiste aux Arts Décoratifs vous permet de collaborer aux éditions Gallimard, à la célèbre collection de l'Encyclopédie, de la Pléiade, dirigée par Raymond Queneau. Vous y créez des illustrations au trait, pour l'Histoire de l'Art non européen. Quel beau et fructueux voyage a dû représenter pour le jeune artiste que vous étiez, cette irruption dans les dossiers du répertoire mondial de la création! Vous avez dû alors jeter les bases de votre musée imaginaire personnel. Vous y avez peut-être puisé « ces éclairs d'imitation dont presque toutes les œuvres sont faites, avec des frissons appris et des extases pillées». Il s'agit d'une très belle citation de Cioran, que vous alliez mettre en exergue au catalogue de votre plus importante manifestation, 34 années plus tard. Cette collaboration aux éditions Gallimard, révéla à un public difficile et sans complaisance, votre talent de graphiste et d'illustrateur, ainsi que le sens de l'organisation qui vous habite.

En 1958, vous participez à nouveau, chez cet éditeur, comme metteur en page à l'Univers des Formes, collection de livres d'Histoire de l'Art dirigée par André Malraux et Georges Salles. Le choix de Raymond Queneau pour l'artiste qu'il sentait en vous était parfaitement justifié, puisque vous continuerez à collaborer dans le prestigieux Univers des Formes aux Sumer et à Assur d'A. Parrot ainsi qu'à Parthes et Sassanides de R. Ghirshman. Je cite, volontairement, ces très importants ouvrages dont vous avez exécuté les dessins et les plans d'architecture. Vous semblez, en effet, avoir acquis à leurs contacts une profonde connaissance de la civilisation sumérienne. Les rythmes, les mesures, les audaces de la vision plastique des rives de l'Euphrate, vous sont devenus familiers et vous ont profondément marqué. Ainsi, ce voyage culturel dans les hauts lieux de la statuaire d'Orient, vous a permis de compléter la préparation nécessaire à tout artiste ayant la prétention d'organiser les formes et les volumes.

Comme le dit Matisse: « ce lent et pénible travail est indispensable. En vérité, si les jardins n'était pas bêchés à l'époque voulue, ils ne seraient bientôt plus bons à rien ». En fait, vous prépariez sans le savoir votre période d'épanouissement, par un travail qui apportait des pierres importantes à l'édifice que vous êtes encore en train de construire. C'est autour des années 1950 que vous avez commencé à réaliser des torses en plâtre, en bronze, en pierre ou en marbre. « C'était plutôt des bornes monumentales qui indiquaient une direction» comme le disait Couturier. Ces torses hiératiques font penser par leur densité et la subtilité de leur analyse à certaines pièces de l'art de Goudea. Ils vous ont confirmé dans la certitude que l'espace n'est pas un vide, mais qu'il existe pour permettre d'y agencer les relais optiques, les articulations, les frémissements de matière qui, par le déroulement heureux de leur succession, réussissent à sortir l'homme d'une vision appauvrie par la répétition de son environnement quotidien.

Ces premières réalisations vous amènent, en 1963, à devenir lauréat du prix Bourdelle dont le jury comprenait, avec madame Bourdelle, Couturier, Zadkine, Marini et Moore. Un tel parrainage constitue un garde-fou pour un jeune créateur. Il lui garantit, en quelque sorte, l'authenticité de la voie qu'il s'est librement choisie. Vous vous êtes vu confirmé dans la nécessité de poursuivre vos recherches, avec vos torses devenus bornes, de créer une expression adaptée à la vie des hommes. Abandonnant l'inquiétude existentielle qui envahissait la sculpture de l'époque, vous vous tournez résolument vers le désir de sculpter des ensembles harmonieux qui puissent améliorer le cadre de la vie des cités. C'est dans ce sens que vous aménagez des volumes, qui constituent un espace monumental. Des commandes de collectivités vous donnent l'occasion d'organiser le cheminement d'une rue en une suite de relais qui se suivent comme une phrase. Vous cherchez, au moyen de solides, de marches, de bancs, à rythmer le parcours de ce cadre urbain. Vous avez ainsi créé: le théâtre en plein air de Istres, aménagé une place à l'Isle-d'Abeau près de Lyon, ainsi qu'en 1978 le carrefour des voies piétonnes à Montreuil-sous-Bois.

Ce sont toujours des torses, véritable clef de votre esthétique, qui vous ont permis de résoudre en partie les problèmes d'art monumental qui vous étaient proposés. Ces torses « pétrifiés », selon votre expression, évoluent avec les années. La marque sumérienne, qui les figeait au début dans une froide grandeur, fait place au fil des ans à la naissance de plis, puis de courbes, qui les parcourent d'un mouvement plus sinueux. La lumière y fait découvrir l'humanité qui les envahit. Inquiet et toujours en recherche de votre vérité plastique, soucieux et très sensible aux valeurs humaines, vous introduisez peu à peu le mouvement dans votre expression. Vous vous attachez de plus en plus à faire sentir qu'une œuvre sculptée joue sa vie par toutes ses faces, au propre et au figuré. L'enchaînement de ses rythmes doit capter l'attention par la singularité de leur rapport, en fuyant l'anecdote. Peu à peu, vous découvrez par une démarche empreinte de philosophie, à quel point l'apparence cache la vie profonde des formes. Tout se passe bien, en fait, derrière le miroir.

Autour des années 1980, vous réalisez à quel point les empreintes de l'homme se matérialisent dans les plis de ses vêtements. Vous vous engagez, alors, dans une aventure singulière. Les froissures, les pliures, les développements du vide qui suggèrent la présence humaine deviennent le nouveau prétexte de votre invention plastique. Est-ce l'anonymat des foules que vous a fait découvrir le téléobjectif ? Est-ce le mouvement continu des agglomérations qui efface toute personnalité ? Peu importe, le corps de l'homme s'absente de vos créations. Il cède la place aux empreintes qu'il a laissé dans le textile qu'il porte et vous construisez, à partir de ces pleins, de ces creux, de ces plans, de vraies sculptures, plus vraies, bien plus vraies que nature! Elles prennent, au début, le relais de vos torses, dans une rigidité très stricte. Autour des années 1980, vous exposez, au Salon de Mai, où vous êtes invité depuis plusieurs années, ces vestes singulières qui apparaissent comme des monolithes stratifiés. C'est une approche très nouvelle et audacieuse de l'humanité anonyme des cités actuelles.

Ainsi, vous avez conçu, Monsieur, une vision tout à fait singulière de l'homme de notre temps. Ses gestes, sa vacuité, son attente, face à un milieu hostile et défaillant, vous incite, dites-vous, à prendre en considération cette situation fluctuante. Il est beaucoup question, en cette fin de millénaire, d'un retour à un nouveau Moyen Age, parce que les règles directrices des XIXe et xxe siècles qui s'appuyaient sur des conventions établies, font place, petit-àpetit, à des improvisations de structures. Certes, en cette époque de communication et d'échange, un vent violent souffle sur la culture, la malaxant, la balayant, lui donnant l'aspect d'une immense Babel. Je pense qu'il convient malgré tout de prendre conscience de ce désordre, et j'ai été très frappé, en visitant votre atelier, d'y sentir régner une certaine mesure française, qui a toujours permis à nos créations d'affronter et de dominer, au cours des âges, bien des tempêtes.

Il est de plus en plus difficile de remonter aux sources de l'émotion vivante et de les soumettre à la mesure de la technique et de l'intelligence. Vous y êtes remarquablement parvenu dans vos dernières œuvres. La grande exposition que vous avez réalisée en 1991, dans le cadre imposant de la Chapelle de la Pitié-Salpêtrière, enchantait les visiteurs par le souffle qui venait comme un esprit gonfler les volumes de vos vêtements monumentaux. Vous traquez, en quelque sorte, la réalité à travers ses apparences. Il en résulte une expression ni figurative, ni abstraite, qui oblige le spectateur à s'interroger sur l'aspect d'une présence qu'il recrée selon son imagination. La poésie s'empare de vos œuvres qui deviennent de vrais générateurs d'évasion. Cet art du vide, en quête d'une essence, est un aboutissement de vos recherches, de votre talent, mais aussi de la culture que vous avez glanée, en particulier dans la fréquentation des œuvres du Proche-Orient. C'est une partie des tempêtes dont vos yeux d'enfant ont enregistré les tourbillons. C'est, enfin, une pratique assidue de votre métier qui vous permet de dominer une matière toujours rebelle qui n'aime pas que l'artiste lui arrache ses secrets. Le temps de l'alchimie se perpétue heureusement dans votre atelier.

Le meilleur ordinateur, superbe invention du XXe siècle, ne pourra jamais être qu'un outil au service de la vision et des neurones de l'artiste. Vous le savez si bien que vous avez fondé, avec quelques confrères, l'école supérieure d'Art, Technique et Environnement Publicitaire en 1985. Vous y initiez de jeunes concepteurs aux disciplines les plus pointues, mais vous prenez bien garde d'éduquer avant tout, par le dessin, leurs réactions sensibles au contact de la vie et de son analyse. Cette face de votre activité vous apporte, d'ailleurs, par le contact de la jeunesse, la faculté d'être encore plus près de la perception du monde actuel. Vous êtes un homme de votre temps. Les médias vous ont enrichi, sans que vous en deveniez dépendant. Votre œuvre révèle toute la passion contenue qui habite votre cœur. Vous fixez, dans l'immobilité absolue, les empreintes d'un temps qui se déroule comme un tourbillon. Les vides que vous suggérez sont en quelque sorte les auras de vos sculptures.

Mon cher Abeille, je suis très flatté que vous m'ayez demandé de vous recevoir dans notre assemblée. Votre goût de la recherche, votre profonde originalité, votre œuvre déjà si personnelle et abondante nous ont conquis et me permettent de vous dire combien nous sommes heureux de vous accueillir parmi nous.

 

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