INSTITUT DE FRANCE
ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
DISCOURS PRONONCE DANS LA SEANCE PUBLIQUE TENUE PAR L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
présidée par M. Raymond Gallois Montbrun, Président de l'Académie, le mercredi 27 mars 1985POUR LA RECEPTION DE
M. Jean CARDOT
ELU MEMBRE DE LA SECTION SCULPTUREpar
M. Louis LEYGUE
M. Jean Cardot, élu le 9 novembre 1983 au fauteuil vacant dans la section de Sculpture, par suite du décès de M. Paul Belmondo, est introduit sous la Coupole par M. Emmanuel Bondeville, Secrétaire perpétuel.
Le Président prononce l'allocution suivante:Monsieur,
Il me revient l'honneur d'être le premier à vous saluer en ces lieux. illustres où nous nous trouvons réunis pour vous fêter, vous exprimer notre joie de vous accueillir et notre fierté de vous savoir nous appartenir. Bien entendu, je me sentirais dépassé par cet événement si je n'étais assuré qu'après ces quelques mots que je vais dire, l'un de nous, un grand artiste, un esprit fin et sensible et aussi, un délicieux ami, n'allait prendre la parole pour parler de vous comme vous le méritez, ce qui m'est une ambition impossible. Toutefois, je serais un ingrat de ne pas au moins tenter de vous dire combien j'ai été charmé et ébloui par la visite que vous m'avez autorisé à vous rendre, récemment, en votre atelier. Charmé par l'exquise courtoisie et l'affectueuse bienveillance avec lesquelles votre épouse et vous-même m'avez accueilli. Ébloui par le fourmillement de vos œuvres achevées ou en cours de gestation, dont les lignes, les formes, les volumes, chantent une symphonie où la multitude des thèmes s'opposent, se confondent, s'enchevêtrent et s'enlacent, tendrement, amoureusement, ici, dans un irrésistible élan, et là, suspendus dans le temps comme frappés d'une ééleste immobilité. Vous voyez grand, vous voyez beau; votre art est bouleversant de sensibilité contenue, troublant de vérité intime, profonde et parfois même, secrète.Secrète car vous ne dites pas tout, vous ne dévoilez pas tout; vous attendez de vos admirateurs leur participation émotionnelle à ce que vous avez eu dessein d'exprimer. De vos compositions émanent des ondes qui insinuent, suggèrent, proposent... des ondes qui, en retour de notre disposition à les recevoir, nous pénètrent et, dès lors, nous habitent.
J'ai repensé à certaines de vos œuvres car elles me sont devenues un sujet de réflexion. J'y ai repensé comme il arrive que l'on sente vivre au fond de soi les personnages d'une œuvre littéraire que l'on a passionnément aimée. Monsieur, vous êtes une magnifique acquisition. Heureusement que nos élections ne donnent pas lieu à des enchères, car nous aurions attaché tant de prix à votre personne que vous en eussiez rougi de confusion... ou d'aise, qui sait? Oui, ce jour est heureux. Chacun de nous éprouve bonheur et fierté et la réciprocité de ces sentiments pétris de respect et d'estime sont le ciment le plus fiable de l'amitié qui va nous lier désormais, étroitement, chaudement et définitivement. Oui, aujourd'hui est une fête. C'est vous qui nous l'offrez, c'est vous que nous devons remercier et féliciter du fond du cœur. Je donne la parole à notre confrère Louis Leygue.
Discours de M. Louis Leygue.
Monsieur,
Il existe au firmament de l'hémisphère austral un groupe d'étoiles appelé " l'atelier du sculpteur ". La disposition des points lumineux sur l'immense écran de la sombre nuit, doit sans doute rappeler des outils: le niveau triangulaire, le fil à plomb et le jeu des trois compas, si utile au statuaire. On veut le croire, et même on peut en rêver comme en témoigne le navigateur qui s'endort sur le pont. S'il s'éveille avec le jour en vue de l'Ile de Pâques, ce navigateur aura des surprises en abordant. Stupéfiantes, surgissant d'un sol inculte et non loin des flots, d'énormes masses de pierre verticales présentent vers l'infini leur face sans regard. Dans leur impressionnante immobilité, elles semblent pourtant tendues vers le ciel, lancer un appel, peut-être " émettre" pour " recevoir", mais quoi? Doit-on voir dans ces sortes de menhirs anthropomorphes: une offrande, une imploration, un défi...? Nul encore n'a su le dire. Pour nous, ces œuvres énigmatiques parlent plus d'instinct créateur que de méthodes de travail et " l'atelier du sculpteur ", évoqué par les astronomes a dû se réduire ici à peu de choses. Quelques éléments frustes, probablement une pierre dure apte à entamer d'autres pierres moins dures. Ces énormes veilleurs, ces factionnaires placés à la rencontre de la terre, des eaux et du ciel nous laissent sur le seuil de notre destin. Par quel phénomène suis-je amené à penser à eux à propos de votre art? Sans doute parce qu'ils m'impressionnent violemment et que, de votre côté vos créations parfois inquiétantes trouvent leur expression dans l'inachèvement. Je reviendrai d'ailleurs sur une autre partie de votre œuvre, celle de la nécessaire collaboration du décideur et du sculpteur, déjà évidente à l'Ile de Pâques, où vous avez magnifiquement obéi aux exigences du moment.
Je veux parler de la judicieuse insertion d'une sorte de jardin minéral dans le jardin végétal, ou bien du rapprochement de la pierre modifiée par vos mains et des masses architecturales qui s'en portent garantes. Car la sculpture est en quelque sorte filleule de l'architecture. Elle doit s'en montrer digne en la servant, mais sans servilité. Et vous êtes justement un exemple d'homme qui, poussé par une force de création personnelle a su adapter ses œuvres aux circonstances d'implantation. D'où la variété dans vos expressions diverses. J'y vois une grande ouverture d'esprit et aussi un courage remarquable. Car vous êtes naturellement très conscient des risques que vous avez encourus, au premier chef celui de l'indifférence et de l'éloignement du public. Le public recherche d'abord chez l'artiste. une marque de fabrique immédiatement reconnaissable, "répertoriable ", car il veut éventuellement pouvoir posséder, chose impossible quand les œuvres sont monumentales, donc inaliénables. Qu'elles soient effectivement monumentales ou qu'elles en aient les vertus bien que restées à échelle familière, les œuvres de sculpture ont des bases communes dans l'étude des rudiments... Pour le créateur futur, tout ne se réduit pas à une technique artisanale ni à l'acquisition d'un métier. Tout commence par un éveil des qualités d'observation et par une recherche du sens du relief et du volume, toujours e!lfoui dans le subconscient des jeunes débutants.
C'est ainsi que, l'époque s'y prêtait, vous avez. fait vos propres gammes en modelant " d'après nature ", pour devenir par la suite un imaginatif. Passionné par l'étude de son modèle, le jeune sculpteur est face à la création divine, face à l'individu. Ce qui correspond aux vibrations sonores pour le musicien et aux accords de tons pour le peintre, c'est la découverte du "modelé" par la lumière, venant du vitrage de l'atelier, qui captive le sculpteur. C'est cette lumière qui le conduit à maîtriser peu à peu les contours de son œuvre en évolution. Et c'est en effet dans cette optique que vous avez travaillé, mais en prenant peu à peu, comme on va le voir, un curieux et très large virage. Vous avez regardé l'être humain pour vous en imprégner et pour en réaliser un signe, comme par souvenir; une série de souvenirs à court terme, comme si ayant vu votre modèle vous vous étiez retourné maintes fois pour poursuivre et faire évoluer votre opération. Votre ouvrage en gestation n'est plus alors un report scrupuleux et selon une vision objective et directe, il est le fruit d'une perception filtrée par votre tempérament. C'est bien le sujet mis en question que vous reproduisez, mais ce n'est déjà plus lui, c'en est une image allusive. A cet égard votre manière de faire glisser la lumière sur les formes au bénéfice d'autres rythmes que ceux que les poses du modèle vous offrent, est tout à fait typique. Les points culminants des saillies se trouvant alors déplacés, deviennent comme les repères géodésiques de collines ou de vallonnements d'un nouveau paysage humain; vous usez avec tact et mesure des surprises du miroir déformant. Transmuées par le bronze ou par le marbre lisse, vos formes humaines semblent parfois comme plongées dans l'eau et ne montrer qu'une partie d'elles-mêmes, laissant l'obscurité des profondeurs retenir leur complément dans l'imaginaire. Certains profils s'esquivent, s'évanouissent, d'autres s'absentent pour reparaître en amorçant un nouvel aspect lui-même inachevé. Ces jeunes femmes présentent leur buste dégagé souplement de leurs hanches, mais leurs bras et leurs jambes sont abandonnés aux buées de la rêverie. Ce centaure se cabre pour hennir sa douleur de n'être plus cheval, pour gémir son impuissance à devenir totalement homme. Mais votre inspiration va prendre bientôt la force d'un manifeste. Je me rappelle une forme humaine légère s'élançant hors d'une muraille brutale comme si, retenue abusivement derrière des pierres, elle avait pris soudain assez d'irréalité pour les traverser, n'étant encore visible que partiellement. Symbole, invention, certes nous sommes ici dans le domaine de l'illusion que la sculpture a utilisé parfois et de plusieurs manières. Fort de votre perception personnelle des reliefs de l'homme et de la femme, vous avez eu la préoccupation de composer des groupes, le souci du rapprochement de vos créatures. Ce qui est plus original encore, vous avez créé ce qu'on pourrait appeler des " anti-groupes ", c'est-à-dire une dispersion méticuleusement étudiée de vos personnages. Dans une aire dont les limites sont comparables à celles du " champ " des cinéastes, vous avez disposé des figures soit voisines, soit distantes les unes des autres, ainsi que pourraient les montrer des photos extraites de films de plein air.J'évite volontairement de parler de " statues de place publique ", car vos créations ne visent ni à la statique qui convient à l'immortalité, ni à la gloire des proportions monumentales. Il s'agirait plutôt d'êtres qui se sont cherchés ou qui se sont fuis, qui se reconnaissent ou qui s'ignorent et qui, de toute façon, semblent demeurer dans l'attente. Votre plastique fait moins fond sur l'autonomie de vos créatures que sur ce qui doit résulter de leur rapprochement ou de leur éloignement. Va-t-il se passer quelque chose entre ces personnes debout, assises ou couchées et d'ailleurs doit-il se produire obligatoirement quelque chose? Vos personnages habitent un monde intérieur qui est du registre du songe. C'est par là que votre peuple se rattache à la grande statuaire de tous les temps où les attitudes remplacent les gestes. Votre agora est un lieu de rencontre et de séjour, elle est même peut-être le carrefour où Dante et Virgile se seraient arrêtés pour reprendre souffle et courage, et vous, Monsieur, dans notre univers si troublé, nous donnez l'occasion de faire comme eux. Encore que la parenté ne soit pas immédiatement évidente entre votre jeune corps nu s'évadant et le grand monument que vous avez élevé à la Résistance et à la Déportation dans le nouveau Créteil, peut-être pouvons-nous considérer qu'ils appartiennent à une même famille: celle qui n'admet pas l'ouvrage du sculpteur s'il n'est pas porteur de richesses pour l'esprit. Effectivement la première de ces deux œuvres s'appelle " La Liberté", la seconde est un monument aux martyrs. Votre grand monument est une énorme sphère éclatée dont les fissures élargies en brêches montrent d'horribles dents intérieures, que rappelle à échelle mineure la Vierge en bois de Nuremberg qui, ouverte, dévorait les hérétiques en se refermant inexorablement sur eux. Certes, la représentation d'un être humain n'est pas du même ordre que l'utilisation d'une forme géométrique, et nous voici à la croisée de deux chemins que le XXème siècle s'est plu à tracer puis à vouloir nettement différencier.
Jusqu'à l'apparition de l' " Abstraction", la sculpture n'avait pas eu à justifier son identité. Il a fallu qu'elle se trouve un patronyme et elle s'est vue enregistrée dans la " Figuration ". Mon propos n'est pas d'engager une controverse sur la dualité d'une telle situation, je note seulement que lorsque les conditions de site ou d'architecture l'imposaient vous avez créé, vous aussi des formes abstraites dont l'accord des volumes et la rigueur des profils faisaient écho aux édifices ou aux végétaux environnants. Dans tous les cas vous avez su comprendre que la sculpture n'est pas seulement un problème de formes insolites et inattendues, pas plus qu'elle n'est exclusivement celui du traitement des matériaux, comme le sont les démonstrations de possibilités techniques. Dans un discours à propos d'un sculpteur et par conséquent portant sur la sculpture, je me retiens de faire un historique, de rappeler en détaille merveilleux usage que les siècles révolus ont fait de la sculpture, et pourtant j'en brûle d'envie, car il me semble qu'à cette seule évocation le soleil, dans l'arc immense et brillant qu'il trace pour nous, éclair_ de ses rayons obliques mille trésors façonnés tout exprès pour lui. L'Egypte, la Grèce, l'Orient... Je veux rester dans une actualité qui vous est chère et qui nous convient parfaitement.Qui êtes-vous Monsieur Cardot ?
L'astrologie, la graphologie, la physiognomonie sont des sciences qui explorent la personne humaine, mais la simple perspicacité doit offrir une réponse à cette question :
Qui êtes-vous Monsieur Cardot ?
Un homme franc et loyal, d'une belle stature, dont le masque puissant semble avoir été largement modelé par une paume pleine de lumière. Votre regard clair dans un visage coloré n'est que l'apparence calme et rassurante d'un tempérament passionné. Par association d'images, on songe aux volcans réputés éteints du Puy-de-Dôme et à la lave incandescente qui rougeoie sûrement dans leur profond sous-sol. Vous êtes un Arverne, et si vous me disiez que vos ancêtres abattaient des chênes ou des châtaigners sur les escarpements boisés du Massif Central, je le savais déjà, intuitivement. Vous êtes né à Saint-Étienne en 1930. Votre mère a élevé sept enfants dont vous étiez le cinquième. C'en est assez pour que cette évocation de la femme au foyer lui rende un plein hommage; celui qu'on rend à une mère est toujours le plus beau. Cependant votre père était agent de la Compagnie P.L.M. à Saint-Etienne, c'est-à-dire au Service des Chemins de fer, devenu plus tard la S.N.C.F. Cet homme aimait secrètement et passionnément la sculpture, et il la pratiquait chez lui, dans du bois. Tous les enfants de la famille pouvaient le voir travailler avec ses très nombreux outils, luisants, superbes, mais vous, vous étiez envoûté, au point que vous ne pouviez pas vous empêcher de l'imiter. En fait vous étiez né sculpteur, littéralement conquis par l'action de la gouge tranchante pénétrant la compacité des fibres bellement unies. C'étaient les coups de maillet répétés qu'il vous fallait, non un quelconque façonnage au tour mécanique qui n'est qu'un passe-temps, ou il est vrai, un gagne-pain. Mais, et cela était inévitable, vous avez entrepris votre scolarité au Lycée de Saint-Etienne. Nous voici arrivés au temps de la guerre de 1939 à 1945. Un bombardement amène à fermer momentanément le lycée et les élèves sont forcément dispersés ailleurs. Sans hésitation, vous demandez à être dirigé sur l'Ecole des Beaux-Arts car, il faut le dire, vous y suiviez déjà les cours du jeudi.
Dans cette triste époque, les choses finalement s'arrangeaient assez bien pour vous: vous aimez la sculpture, vous pouvez en faire autant que vous le voulez, vous adorez le dessin, c'est l'endroit idéal pour étudier au fusain, au crayon, à la sanguine peut-être même. Quand les travaux de réfection du lycée sont terminés, vous refusez carrément de retourner sur les bancs ou dans les amphithéâtres de l'enseignement secondaire. C'est un refus catégorique. Une telle décision, qui aurait pu être considérée comme catastrophique est somme toute assez bien accueillie, parce qu'à l'Ecole des Beaux-Arts vous étiez apparu comme un sujet brillant. Vous étiez le meilleur dans toutes les matières. La situation vous plaît tellement qu'à quatorze ans vous demandez à travailler pendant les vacances, chez un marbrier, qui vous rétribue, de surcroît. Ainsi vous êtes resté trois ans à l'École des Beaux-Arts de Saint-Étienne et le temps est venu maintenant d'aller à Lyon où l'on étudie sur un autre plan. Aucune autre voie n'est d'ailleurs à envisager et là vous allez continuer le développement de votre acquis, grâce à vos dons qui se confirment: Etudes d'après le modèle vivant, recherches de compositions, sculpture. pratique dans la pierre, vous vous révélez partout le meilleur. Tant et si bien que vous obtenez un succès très envié, c'est-à-dire le " Prix de Paris ". Vous avez alors dix-neuf ans et vous partez pour la Capitale. Pour bien se représenter la joie que vous avez pu avoir de vous trouver à Paris, il faut se rappeler que le temps de la guerre n'est pas encore très éloigné. L'atmosphère générale y est maintenant celle d'une pleine liberté: le soir, la ville garde fort tard une grande circulation, une animation sous un éclairage abondant, choses inconnues encore cinq ans auparavant. A Saint-Germain-des-Prés fleurit l'existentialisme. Pour un jeune provincial, c'est un monde nouveau et grisant. Dans la journée, il y a la chère École des Beaux-Arts dont on dit tant de mal, mais dont chacun des usagers (des constituants pourrait-on dire) pense du bien, parce qu'elle est une enceinte particulièrement ivivante dans la ville, un lieu de rencontres, un lieu de travail, de confrontations, un lieu absolument nécessaire et plein d'entrain.
Vous êtes entré dans l'atelier Gaumont à qui a succédé notre confrère et ami Hubert Yencesse. Ensuite vous êtes passé chez Janniot pour vous familiariser avec l'art monumental, ceci entre 1949 et 1956. Je devrais évidemment me faire votre interprète et dire tout le bien que vous pensez de ces maîtres. Je serais tenté de rapporter par le menu votre séjour entre la rue Bonaparte et le quai Malàquais, mais je serais amené à traiter ce qu'on pourrait appeler le "cas" de l'Ecole des Beaux-Arts. Je ferais fausse route car ce qui est important c'est l'usage que vous avez fait de l'enseignement que vous avez reçu, je veux dire de ce que vous pensiez devoir en retenir pour en profiter selon votre tempérament. Comme on vient de le voir, vous étiez de ceux qui sont faits en naissant pour distiller ce qu'ils voient et ce qu'ils entendent afin d'en recueillir ce qui leur convient. Les écoles d'art sont peuplées de jeunes personnes qui sont là pour s'informer à des fins diverses, très peu sauront séparer la lettre et l'esprit et vous êtes de ceux, assez rares, qui tout en devenant des professionnels ont su le faire avec audace.
Vers 1968, l'École des Beaux-Arts n'était pas plus chargée d'imperfections pour les autres que pour vous. Vers les années 1950 ou 60, on préparait encore à l'École des Beaux-Arts le fameux Concours de Rome. Vous avez participé à cette légendaire et difficile compétition et vous avez obtenu en 1956 un Premier second Grand Prix. En 1957 vous avez été sélectionné pour aller à Madrid, à la Casa de Velasquez. Magnifique perspective. Il fallait, bien entendu, que désormais la trajectoire de votre vie d'artiste prenne appui sur celle d'une femme. C'est Mademoiselle Andrée Roussel que vous avez choisie et qui, en devenant votre épouse, et par cela même votre Hégérie, a conformé sa vie à la vôtre au point que tous ceux qui ont approché votre couple, l'ont désignée sous le pseudonyme affectueux et coloré de "Cardita ", la petite Cardot. Votre séjour espagnol a été un enchantement de 1957 à 1959, comme une nouvelle manière de respirer. Vous aviez enfin un atelier personnel dans les jardins qui dévalent à partir du magnifique bâtiment central. Vous jouissiez d'une vue sans obstacle sur la campagne madrilène jusqu'aux lointains bleutés de la Sierra (celle précisément qui apparaît dans les œuvres de Velasquez). Et puis le Prado était à deux pas, les voyages facilités dans cette Espagne éminemment prenante où tout vous intéresse. Nulle part, ailleurs, vous n'auriez pu soupçonner qu'il existait une sculpture espagnole, et à Valladolid notamment vous découvrez celle de Berruguette, de Juan de Juni, et celle, sur bois et polychrome de Martinez Montanès. Ce bois que vous retrouvez avec émotion, devenu formes inspirées, passionnées, tourmentées et même dorées puis peintes, pour ajouter au flamboiement des chœurs d'églises immenses, brillants et littéralement embrasés. A Madrid, deux spectacles, pour ainsi dire opposés, sont de nature à impressionner les artistes: celui de la Casa deI Campo et celui des Courses de taureaux. A la Casa del Campo, les taureaux en troupeau attendent d'entrer dans les combats, notamment le jour de la San Isidro. Leur majesté tranquille, la force de leur garrot, le double et redoutable ornement de leurs cornes, la nervosité de leurs jarrets ont imprimé leur marque dans votre âme réceptive. Dans les courses, une foule d'éléments brillants et colorés accompagne l'agitation générale, le bruit énorme aussi des grands jours. Cette fois la bête est en action, elle se découpe en silhouette noire et légère, comme griffée sur l'immense plage de l'arène ensoleillée. Sorte de tragédie où la dynamique l'emporte temporairement sur la statique. Et c'est cette double sollicitation qui s'est présentée à vous pendant un très longtemps, un peu comme la mélopée obsédante d'un flamenco entendu et ressenti intérieurement.
De ces hésitations, de ces alternatives sont sorties de nombreuses images de taureaux et plus que des images, des formes. Mais de votre séjour à Madrid vous n'avez pas rapporté que des taureaux. Vous avez fait aussi des portraits, entre autres une remarquable tête d'adolescent, et vous avez aussi fait connaissance avec la terre cuite, son charme simple et familier. Une chose qui vous est apparue comme déterminante dans votre évolution, c'est l'étude de christ que vous avez entreprise. Ce thème est des plus difficiles, mais pris par votre sujet et conduit sur le chemin de véritables découvertes, votre résultat fut, vous le dîtes vous-même, une " sculpture". On peut comprendre par là, que chacune des parties de votre ouvrage appelait le regard vers les parties contiguës, sans solution de continuité et que leur enchaînement constituait finalement une totalité, c'est-à-dire une " œuvre ". Qui séjournerait en Espagne sans être saisi et conquis par la peinture? Elle vous est allée droit au cœur, et celle de Zurbaran en particulier, que les musées français semblaient vous avoir cachée jusque là. Oui en vérité, vous avez profité au maximum de votre séjour à la Casa de Velazquez.Pour tout artiste qui s'est éloigné de Paris un certain temps, le retour est amer. De toute façon vous êtes français, vous vous êtes enrichi l'esprit en voyant l'Espagne, mais revenu en France, vous aviez rapporté votre centre de gravité avec vous. C'est donc le vrai Jean Cardot dont nous poursuivons l'histoire, un Jean Cardot travailleur et solide. En 1961 vous êtes nommé Professeur à Lyon, dans cette chère école de votre jeunesse. En 1961 encore, vous présentez vos recherches ibériques à un jury qui sait les comprendre et vous obtenez le Prix Antoine Bourdelle, c'est un réel succès, puis le Prix Brantôme, prix régional non négligeable. Cependant ces beaux résultats ne vous empêchent pas d'être inquiet sur votre devenir et, chose très inattendue, vous cultivez le design. Un design peut-être plus instinctif que rationnel du reste, c'est-à-dire que vous avez d'abord créé des formes utiles et que vous les avez codifiées ensuite, pour permettre leur répétition industrielle. Il est certain que cet exercice parallèle a consolidé votre position de créateur (s'il en était besoin) et actualisé votre pensée d'artiste. Ceci aidant cela, et hors du design proprement dit, le résultat s'est concrétisé par de nombreuses commandes, dont on se lasserait d'entendre l'énumération. Ce qu'il faut proclamer, vous avez été choisi pour diriger un atelier de sculpture à l'Ecole Supérieure des Beaux-Arts, c'est-à-dire à Paris, cette fois.
Ainsi vous êtes non seulement sculpteur créateur (ce dont vous faites, comme on le voit, magnifiquement votre affaire) mais vous êtes professeur, et c'est précisément l'ancien atelier de " pierre pratiquée " que vous dirigez. Mais vous tenez à développer encore dans cet atelier le sens de la création personnelle. Le métier consiste (c'est l'idée de base qu'on s'en fait) à pénétrer dans la matière et à la façonner opportunément. On peut le faire soit en s'assurant des points de repère précis d'après un modèle arrêté, soit d'une manière libre et aventureuse appelée " taille directe ". C'est cela que vous dirigez: l'aventure intelligente. Art extrêmement mystérieux parce qu'à chaque moment l'intervention de l'artiste va apporter une modification qui engagera les étapes suivantes. On a fait dire à Michel-Ange: " J'ôte ce marbre qui me cache ma statue", apophtègme lyrique dont il faut examiner le sens car, même quand il avait établi un modèle de départ très arrêté, Michel-Ange donne le spectacle d'avoir réorganisé la bataille de toutes les parties de son œuvre: en maîtrisant la matière il cherchait à se maîtriser lui-même.
Parlons encore de votre atelier des Beaux-Arts et de vos élèves. Avec vous, Professeur, il faut à la fois savoir et sentir, c'est-à-dire savoir sentir jusqu'à l'achèvement. La conclusion d'une œuvre à force d'observation, de corrections et de choix est un point d'aboutissement qui se mérite de haute lutte. Je ne pense pas que vous vous contentiez d'ébauches sommaires hâtivement terminées par un polissage mécanique, en solution de facilité. Il faut, c'est évident, pour diriger des jeunes gens dans un tel métier, que vous soyez vous-même familiarisé avec la connaissance des différents matériaux, que vous poussiez l'aventure sous le couvert des possibilités qu'ils offrent, mais aussi avec les interdits qu'ils opposent. Soyons rassurés à votre sujet, n'a-t-on pas vu qu'à l'âge de quatorze ans vous travailliez déjà la pierre en donnant assez de satisfaction à votre employeur pour qu'il vous rétribue? Si j'annonce maintenant que récemment vous avez été nommé Inspecteur Général des Cours d'adultes de la ville de Paris, on applaudira mais on pensera peut-être que seuls vos titres officiels ont retenu l'intérêt de l'Académie des Beaux-Arts. Non, ce sont bien vos qualités de créateur qui ont guidé notre choix vers vous.
Élire un nouveau membre est affaire délicate et, j'ose le dire, importante. L'idée qu'on se fait d'une académie repose encore et je l'espère, reposera toujours sur un bel idéal. Cependant dans les dispositions d'esprit nouvelles, cet idéal admet une heureuse ouverture, je veux dire qu'il ne consiste plus en un palier supérieur auquel on accède par perfection dans une optique unique, on accepte de nos jours une grande diversité d'expressions plastiques. Les créateurs, dans leur cénacle, se veulent complémentaires, et nous accueillons avec joie les novateurs. La bonne nouvelle en ce qui vous concerne c'est que vous êtes évolutif. Sans doute n'êtes-vous pas l'inventeur d'un système, d'une formule ou d'un mode de pensée qui suppose un monde environnant différent du nôtre, mais vous avez trouvé des formes originales et les avez traduites à l'aide de moyens connus, appliqués à des matières connues.Votre point de départ ayant été une formation d'observateur de la vie, vous avez transformé et fait évoluer votre art par votre intelligence et votre compréhension d'un beau métier. Là est votre force. C'est par là que vous pouvez servir d'exemple et notamment aux jeunes gens que vous dirigez.
Monsieur, à partir d'aujourd'hui, vous allez succéder parmi nous à un homme réputé, reconnu par ses pairs comme représentant la statuaire dans ce qu'elle a de plus épuré et de plus sensible à la fois. Paul Belmondo, fils spirituel des Despiau et des Maillol, aura marqué sa place comme artiste, comme homme et pour nous comme ami. Il aura été de ceux qui, profondément conscients que la nature, en offrant ses richesses à la lumière et à l'admiration de ses contemplateurs, assure la permanence d'un émerveillement irremplaçable. Les civilisations les plus diverses, dans leur quête de philosophies qui les soutiennent et qui correspondent à leurs caractéristiques, n'ont pas trouvé d'illustrations plus persuasives que les références à l'homme et a la femme. A l'appui de l'Écriture on trouve toujours l'image de l'Humanité et du monde vivant. Paul Belmondo était un observateur, un contemplatif et communiquait son culte de la beauté par la statuaire et le dessin. Vous-même saurez nous le dire dans quelques instants. Sans rompre la chaîne, vous apportez, cher Jean Cardot, un autre aspect des choses, on pourrait aller jusqu'à dire un éclairement très différent des mêmes choses. Cela est important à nos yeux. Je vous en félicite et, par les pouvoirs que notre Président a eu la délicatesse de me conférer, je vous accueille dans notre section de sculpture avec une cordialité toute confraternelle.