INSTITUT DE FRANCEACADÉMIE DES BEAUX-ARTS
DISCOURS PRONONCE DANS LA SEANCE PUBLIQUE TENUE PAR L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
Présidée par M. René CLÉMENT Président de l'Académie, le mercredi 28 mars 1990POUR LA RECEPTION DE
M. Albert FERAUD
ELU MEMBRE DE LA SECTION DE SCULPTUREpar
M. Louis LEGUE
Monsieur,
Votre entrée parmi nous apporte joie et clarté, comme le fait la trouée oblique d'un beau soleil en attente derrière les nuages. Au sein de notre Académie, ces nuages sont symboliquement le voile jeté par la disparition de l'homme que vous remplacez: Hubert Yencesse. Mais l'éloge que je ferai de votre art, s'il laisse intacte l'appréciation admirative que nous portons tous sur l'œuvre de cet artiste nuancé et délicat qu'était Hubert Yencesse, du moins cet éloge m'amène-t-il à faire le point, et sur votre personne, et sur votre position dans l'art contemporain. A votre manière, vous surgissez avec force. Avec force alors que votre âme est celle d'un tendre.
Vous êtes né à Paris, rue de Rivoli, le 26 novembre 1921, d'une mère cantatrice, diva de l'Opéra-Comique. Votre père était médecin, mais un médecin illustre, Prix Nobel et Membre de l'Institut. Un tel exposé prépare à trouver toute naturelle la place que vous prenez aujourd'hui. Mais ce tracé idéal, d'une balistique logique, n'est pas celui qui s'est produit effectivement. Votre scolarité, assez singulière, montre que les richesses intellectuelles acquises ne s'accordent pas forcément avec les richesses potentielles déjà préparées pour la création. Le fait n'est pas unique, croyez-le, mais serait-ce par sa rareté, il confirme la règle que de mauvais élèves peuvent aussi être très doués. En d'autres termes, en quittant le Lycée Henri IV, vous allez vous inscrire à l'Ecole des Beaux-Arts sur le Quai Malaquais. Dans la section de sculpture, bien évidemment, et dans l'atelier d'Alfred Jeanniot. Sous la tutelle d'un tel Maître, vous comprenez rapidement le jeu subtil des pleins et des vides, et vous êtes attiré par la passion des masses vivantes. Bref, il arrive un jour que vous preniez part au concours de Rome et il arrive aussi, c'était justice, que vous obteniez le Premier Grand Prix.
Je sais bien qu'ici s'ouvre un procès, celui de ce, concours, celui d'un séjour à la Villa Médicis, celui d'une institution d'Etat opposée à l'inattendu de la découverte des génies. Ces génies enfouis par le brassage des foules, seuls quelques personnages extrêmement perspicaces et, en même temps puissants, sont là pour voir les diamants parmi les déchets. Vous, sculpteur Français, arrivant à Rome pour la découvrir, deviez quitter un prestigieux manteau de richesses Romanes, Gothiques ou du Grand Siècle, pour vous pénétrer des beautés dont vous n'aviez jusque-là qu'une idée vague et superficielle. Vous receviez de plein fouet l'opulence, la superbe de la Place Navone, vous alliez furtivement découvrir, comme une cachette d'enfant la Villa du Pape Jules, je veux dire la Villa Giulia, ses étrusques étirés et debout, les roues aériennes d'un char, les doubles gisants accotés, des lampes, etc... Les Italiens de votre âge, eux, étaient déjà lassés de l'antique, blasés du prestige des bronzes, des marbres, d'un monde pour eux éteint et fait de redites. Songe-t-on que le métro de Rome orne ses stations de vraies statues togées, que la ville aligne ses trottoirs sur un tracé reliant les basiliques fondamentales? Ce peuple avait besoin de créations nouvelles et il les a créées en effet. Sans doute avez-vous senti qu'une ou plusieurs voies s'offraient à vous dans un proche avenir...Mais quand vous la quittez, cette Villa Médicis (la vôtre croyez-vous), avec ses pins parasols, ses lauriers-roses, son « bosco » et tous ses acteurs ou figurants italiens, avec qui vous conversiez dans leur langue, eh bien, vous alliez être privé d'une poésie enchanteresse. Car le beau voyage, le magnifique séjour que vous avez fait sur le Pincio n'est qu'une image féerique, un arrêt illusoire dans le déroulement du temps. C'est le temps qui a décroché l'attelage sur lequel vous aviez été placé. Cependant, rentré à Paris, vous bénéficiez heureusement d'un atelier mis à votre disposition, rue du Commandeur, par l'Académie des Beaux-Arts. Et c'est là que, tout naturellement, vous vous mettez au travail, en cherchant à insérer les vues nouvelles que vous avez acquises là-bas, dans les ouvrages que vous entreprenez. Ceci paraît logique, admirable. Mais non, non! un virage essentiel vous attend. Un changement d'optique et de comportement est comme un dispositif de piège placé derrière une porte. Un local silencieux, vide, est mis à votre disposition par quelqu'un d'important. C'est Monsieur Antoine qui abandonne son usine de métallurgie d'Arcueil. Ici les éléments sont en attente: le métal, certes ce qu'il en reste, l'outillage obéissant à l'électricité, les presses, les sectionneuses, on pourrait dire: les instruments prêts encore à servir, sont là.
Voici désormais posées d'une manière abrupte les données d'un problème vital. Ce sont les conditions de travail qui vont animer votre sens de la création.
Tout ce qui avait été requis jusqu'ici de votre être, c'est-à-dire vos dons d'observation et ce cheminement mystérieux qui fait que l'artiste transpose ce qu'il a vu, dans ce qu'il va donner à voir, et surtout, avec la maîtrise difficilement acquise de certains matériaux, tout cela est à reléguer comme inutile. Et jusqu'ici, la terre glaise si affectueuse, la pierre si conciliante dès qu'on sait la prendre, ces collaboratrices vont être délaissées comme inutilisables, devenant même importunes parce que tentatrices. L'occasion vous est maintenant offerte de travailler tout différemment, monstrueusement différemment. Occasion qui devient celle du combattant, de l'homme qui inventera la parade et la riposte comme génératrices de formes. Vous voici forgeron, non plus modeleur ou tailleur de pierre, mais un forgeron géant, démoniaque. Le métal est à votre disposition, certes, mais quel métal? Un métal dur, brillant et fort cher. Alors vous pensez à l'utiliser en seconde main, quand il a déjà servi, sous forme de rebuts pittoresques, contorsionnés, burlesques dans leur inattendu. Vous, de formation classique, comme le serait un acteur du « Français », vous allez avoir le génie d'un mime.C'est une nouveauté dans l'Histoire de la Sculpture que le matériau utilisable, loin d'avoir son aspect premier et d'être prêt à prendre sous l'outil une nouvelle richesse, entre dans l'affaire, dans le « mariage» pourrait-on dire, en apportant sa dot, l'héritage d'une première carrière. Avant de savoir qui va sortir vainqueur du combat que vous entamez, je vous vois respectant l'autre combattant, lui donnant sa chance, tenant compte de ses réticences, de ses impossibilités naturelles, comme le lutteur sait que les membres de son opposant ne peuvent pas admettre certaines positions contre nature, et utilise ses faiblesses. Bref le métal vient à vous « tout armé » semble-t-il, et sortira de l'affrontement sans déshonneur. Il faudra pourtant adopter des moyens coercitifs pour le soumettre, des moyens à l'échelle de ses exigences, c'est-à-dire la formidable presse d'usine.
J'ai dit il y a un moment que je ferais le point sur votre personne, et je crois avoir présenté votre personnage comme ayant conquis sa place d'artiste en lutteur valeureux. Un combattant assez robuste pour être allé au pays des merveilles, à Rome, et en être revenu pour affronter l'incompréhensible fatras actuel. Et j'en viens, avec les précautions qui s'imposent, à tenter de placer votre action dans l'atmosphère contemporaine. Je crois que vous avez bien senti la position que pouvait prendre la sculpture dans notre fin de siècle. Devrais-je aller jusqu'à parler de position de survie? Une remarque s'impose quand on examine l'ensemble de vos œuvres. Elles culminent dans les grandes compositions, j'allais dire les grandes ambitions. Votre puissant hommage rendu au Maréchal Kœnig et aux Forces Françaises Libres, qui se déploie à Paris, à la Porte Maillot, semble réaliser pleinement vos désirs. On est saisi par un éclatement brutal. On entend le fracas des armes, couvrant les rumeurs de la ville, pourtant intenses à ce point chaud de la circulation. Vos lances de métal obliques ou même horizontales, enfoncent l'ennemi et triomphent, ouvrant le passage aux masses qui les renforcent, et qui les suivent. On pense à ce propos aux batailles peintes par Spinello Aretino ou par Paolo Ucello, bien que votre création ait une entière autonomie, et soit seulement révélatrice des cas de conscience de notre époque. Ailleurs, telle grande flamme verticale, sortant du gazon aux abords d'une villa, s'impose soudain comme une nécessité. Ailleurs encore, vos inventions à partir des propositions de pièces métalliques, témoignent d'une certitude d'auteur qui se sent habité. Chez vous, en tous cas, aucun stratagème ou ruse pour faire admettre l'inadmissible, comme le serait une intrusion non souhaitée.
Vous êtes le chantre de l'objet oublié, de l'objet dont on avait cru qu'il avait rempli son emploi, dont les esprits pratiques avaient pensé qu'il ne valait plus rien. Ils l'avaient pensé, eux, en termes de profits et pertes. Non comme vous, en valeurs lyriques. Nous sommes ici entre gens qui ont une mission, et tous ceux qui se sont donné une mission éprouvent une joie à l'avoir bien remplie. Aujourd'hui nous sommes joyeux. Nous sommes heureux de vous avoir parmi nous et nous vous applaudissons, Albert Féraud, en camarade et en frère d'armes. Frère d'armes en effet, si l'on considère la mise en œuvre, le déploiement matériel impressionnant que représente la réalisation de vos œuvres d'acier. Mais il s'agit au total de cuirasses dignes des plus belles chevaleries, l'homme qui habite le cœur de ces carapaces sonores est un tendre, un rêveur. C'est bien sûr, cette fibre sensible que nous honorons aujourd'hui, c'est l'œuvre d'un créateur qui, j'en reste persuadé, marquera notre époque. Mais l'hommage que nous vous rendons, Albert Féraud, se reporte sur deux femmes: votre mère dont il a été fait mention et qui mérite, bien évidemment, un faisceau de projecteurs appuyé et normal, pour la vedette qu'elle a été, et d'autre part votre épouse. En disant que Madame Féraud est une intellectuelle et une scientifique, je concentrerai la considération et l'estime que nous portons à la compagne qui soutient votre vie d'artiste. Nous l'adoptons avec chaleur et avec respect. Bravo à ce beau couple.