INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

DISCOURS PRONONCE DANS LA SEANCE PUBLIQUE TENUE PAR L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
présidée par M. Jean-Marie Granier, Président de l'Académie, le mercredi 19 octobre 1994

POUR LA RECEPTION DE

M. Antoine PONCET
ELU MEMBRE DE LA SECTION SCULPTURE

par

M. Jean DEWASNE

 

Monsieur,

Votre sculpture implique une conception complexe des solides. Une même idée plastique, selon les dimensions décidées, génère des ampleurs différentes. D'une part, la masse interne repousse son enveloppement ; cette puissance oblige à la lutte avec l'extérieur. Le déploiement de ces forces contraint l'alentour à s'incurver et à envelopper l'œuvre en spirales. Le dehors s'attire lui-même vers le noyau dur, lequel a placé ses incurvations concaves et convexes comme un piège où la volonté tactile glisse d'ombre en lumière. Les axes internes suivent l'accroissement progressif des matériaux comme des organes de direction qui font dévier doucement la distribution des poids. L'extension visuelle, jouant sur la lumière force le développement tactile à se dépasser. L'intimité entre le glissement lumineux et l'ampleur musculaire caractérise la dramaturgie essentielle dans l'œuvre de Poncet. Antagonisme en profondeur qui s'enroule sur des axes courbes. Le matériau sera choisi pour sa faculté de répartir le flux lumineux, l'exalter ou l'adoucir. De la lueur à la pénombre le spectateur est introduit au cœur d'un monde monumental, dense de richesses cachées, dans lequel la sensualité atteindra à l'esprit.

Antoine Poncet explique lui-même clairement les actes successifs de sa création: « Cest au départ dans la glaise que je travaille. Pouvoir ajouter ou retirer la matière donne au sculpteur la rapidité de création du peintre et du graveur et, comme cela, il occupe rapidement les trois dimensions. Pour saisir au vol les volumes et les placer en ordre, en équilibre charnel, les tordre puis les calmer dans la force de la main. Pour les mettre à leur place, la glaise est irremplaçable. Après, c'est le lent travail de réalisation qui fait passer l'esquisse spontanée dans le matériau durable. La force intérieure du matériau, son lien profond avec la terre (pour le marbre et le bronze), enrichit l'esquisse modelée amoureusement. Mais la construction équilibrée entre les mains du sculpteur, construite par lui, enrichit à son tour, grâce à l'intelligence et à la réflexion, la matière qui s'offre à lui. »

Vous exprimez très clairement les moyens physiques et visibles de votre création et ses conséquences émouvantes. Le sérieux ne bloque pas. Il concentre l'action. Il permet l'épanouissement des sensations les plus subtiles. Vous appartenez à une dynastie d'artistes qui se poursuit dans vos enfants. Maurice Denis, votre grand-père maternel, fut élu par l'Académie des Beaux-Arts le 30 janvier 1932. Il fut le plus jeune des Nabis et leur théoricien. Il s'inséra ainsi dans la longue chaîne des artistes novateurs qui participe à la magie de l'Ecole de Paris. C'est lui qui formula la fameuse phrase: « Se rappeler qu'un tableau avant d'être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. » Le 13 novembre 1943, en sortant de notre Institut, il fut renversé par un camion de l'armée occupante. Son souvenir n'en est que plus prégnant. Ses amitiés ont traversé votre enfance, relayées par celles de votre père, Marcel Poncet, lui-même peintre. Philippe Jaccottet en mord une eau-forte tempêtueuse : «Marcel Poncet, grand peintre et grand verrier, sorte de boule hirsute à très épaisses lunettes, un nuage d'orage dont il ne devait pas être toujours facile à ses proches de subir les foudres, quand celles-ci ne se changent pas, comme elles l'ont fait heureusement souvent, en éclairs de beauté. »

Installé à Lausanne pendant la guerre, vous, Antoine Poncet, aidez votre père. Vous coulez et façonnez les plombs des vitraux, découpez et colorez les verres au feu de bois, travaillez les plaques de marbre en petits cubes pour les mosaïques. Par le maniement direct des matériaux vous commencez votre initiation à la naisance d'une œuvre d'art. Insensiblement, la tactilité sensuelle des matières vous pousse vers la sculpture. De la terre glaise vous sortirez un Don Quichotte. Grâce à lui, vous devenez sculpteur. Votre père connaît Germaine Richier. Celle-ci a monté un atelier à Zürich. Vous y allez. Lorsque l'on connaît les œuvres ultérieures de celle-ci, son enseignement surprend : elle couvre le modèle vivant de petits points noirs et le disciple façonne la glaise en plantant une allumette aux mêmes emplacements! Cet ultra-réalisme féroce ne vous retiendra pas longtemps. Mais enfin vous aurez exploré les possibilités de la triangulation en trois dimensions, ABC du praticien de base.

Vous devenez boursier du gouvernement français en 1948 ; Madame Cléopâtre Bourdelle, amie de toujours de votre famille, vous propose un atelier dans l'actuel Musée Bourdelle, et vous suivez les leçons de Zadkine, rue de la Grande-Chaumière. Zadkine veut imposer non seulement son cubisme très affirmé mais aussi sa technique : la terre chamotée frappée à la gouge de bois. Ce procédé ne vous convient guère. « Mais c'est un poète, dites-vous, qui s'exprimait avec lyrisme et passion, insufflant l'enthousiasme ».L'imprégnation des modernités vous touche peu à peu, dans le Montparnasse d'alors, où toutes les idées se cotoyent. Vous rencontrez votre femme Florence Cuendet et vous vous installez tous deux au Prieuré de Saint-Germain-en-Laye, lieu magique du passé immédiat de votre famille et des débuts de votre propre création.Votre œuvre s'éloigne tout naturellement de la figuration. Cette disparition n'amène chez vous nulle dramatisation. L'aisance de votre évolution ne doit pas masquer au spectateur attentionné, la puissance exigée dans cet acte de pureté. Vous poursuivez avec continuité le chemin le plus difficile proposé à un créateur de ce demi-siècle : celui qui veut exprimer la clarté, la netteté, la lucidité, tout en émouvant. Ce que confirme Georges Borgeaud : « Pourquoi doit-on se demander si la présence de proportions indiscutables ne serait pas une gourmandise pour l'intelligence et la sensibilité, une synthèse qui n'est pas si fréquente en art ?»

En 1959, votre première exposition à Paris s'organise chez Iris Clert, la galerie la plus explosive de l'époque. Remarquable éclat. Vous aviez déjà représenté la Suisse à la Biennale de Venise en 1956. Vous participez au Symposium de Manazuru au Japon en 63. Ce pays lointain ne vous oubliera pas en vous accordant en 83 le Prix Henry Moore du Musée Hakone. Vous analysez avec beaucoup de calme ces années chargées de turbulences.

« A notre époque truffée de mouvements « engagés» mais fugitifs, vivants mais rapidement épuisés, nous restons sur notre faim... Mais parallèlement, dîtes-vous, je constate (joyeusement) que certains créateurs, bien qu'ouverts à cette démarche accélérée du temps, continuent néanmoins leur chemin, ne modifiant que très lentement l'apparence extérieure de leurs œuvres. Je me sens apparenté à eux: la conversation engagée avec la forme se poursuit intimement. J'ai le sentiment d'être greffé à une plante, lié à une évolution naturelle.»

Vous exposez entre autre à Londres, Goteborg, Amsterdam, Lausanne et Montréal, New York et Toronto, Berne, Bruxelles et Anvers. Et je distingue avec délectation les villes de Tarbes, Martigny et Metz. L'œuvre construite, volontaire, élaborée appelle l'amplitude. Vos œuvres monumentales sont accueillies aussi bien à Kyoto qu'à l'Ecole Polytechnique de Saclay. De grandes firmes, des villes importantes font appel à vous dans des sites exceptionnels. A Palm Beach, Atlanta, Evanston, Standford University, Mont-Sinaï Hospital à New York et même le Crédit Lyonnais de New York. J'en passe. L'Europe s'honore par l'Ambassade de Suisse à Beijing en Chine, le Palais des Congrès à Montreux, l'Hôpital de Genève, l'Université de Lausanne, L'Ecole Polytechnique de Dorigny et la grande aventure du Marina Center à Singapour. Je cite encore, par sentimentalité, la Place des Bergues à Genève que nous connaissons tous. Philippe Jaccottet dont nous saluons la présence s'en émerveille : « Polies, miroitantes, comme des pierres que la patience, la maîtrise et le profond besoin d'harmonie du sculpteur auraient lentement lavées; comme si elles sortaient de l'eau, mais autrement que Vénus ne l'a fait, et d'une autre espèce d'eau ; d'une eau pareille à un rêve, au rêve persévérant de toute une vie. » Devenant monumentale, l'œuvre s'affirme « autre ».

Votre monument de Singapour, dans sa superbe, s'est échappé de votre atelier et des montagnes de Carrare, pour vivre notre vie. Giuseppe Marchiori exprime la naissance de cette transformation. « Peut-être est-ce en pénétrant dans les lieux les plus solitaires et les plus préservés de la Versilia qu'il a réussi à établir un rapport nouveau entre la sculpture et l'ambiance, entre la sculpture conçue dans sa véritable dimension monumentale et ce paysage ayant pour décor les Alpes Apuanes et la mer Tyrrhénienne. »

De la géologie à la cosmogonie, nous percevons l'ampleur de la métamorphose, l'ampleur des moyens et des pouvoirs de la sculpture. Rien n'est plus naturel, pour le sculpteur, que de pressentir par enveloppement. Mais lorsqu'il aborde le monumental, les forces physiques augmentent d'importance, et doivent tenir compte de l'intrusion de la perspective. La courbe devra se bomber encore, les axes se complexifier. Tout le squelette invisible de l'œuvre affine ses entretoises par les secrètes subtilités d'une géométrie sphérique. La triangulation de l'espace immédiat n'est plus suffisante. La caresse deviendra sublimée par l'amplitude du regard avant le vertige.

Nous concluerons par une inscription récemment découverte. En caractères runiques sur une stèle de granit :
« Pour relier un point à un autre, la courbe est le chemin le plus heureux.» Cette émotion que suscite votre création, cher Antoine Poncet, nous vous en remercions.

P.S. : Jean DEWASNE précise :

Après la cérémonie, au cours de la réception amicale et familiale, les fils de Maurice Denis m'ont précisé les circonstances de sa mort.

Maurice Denis sort de l'Institut et va à la bibliothèque des Arts Décoratifs, pour y trouver des documents sur l'olivier. En sortant il va voir un ami malade dans le quartier Saint-Michel, il traverse sous une forte pluie le boulevard à la hauteur du bal Bullier. Il est renversé par une camionnette de ravitaillement. Le chauffeur, un jeune homme, absolument désolé, se précipite pour le relever et le secourir, secondé par un passant, qui est attaché à l'Ambassade de Suède. Maurice Denis est conduit à Cochin où il s'éteindra. La famille a poursuivi pendant plusieurs années des relations amicales avec l'attaché suédois.

 

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