INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE SUR LA VIE ET TRAVAUX DE

M. Nicolas SCHÖFFER
(1912-1992)
par
M. François STAHLY

lue à l'occasion de son installation comme membre de la Section Sculpture
SEANCE DU MERCREDI 31 MAI 1995

 

Mesdames, Messieurs,

L'honneur d'être reçu aujourd'hui au sein de la prestigieuse Assemblée qu'est l'Académie des Beaux-Arts, dans un cadre non moins prestigieux, suscite en moi une vive émotion, provoquée tant par le chaleureux discours de bienvenue que vient de prononcer mon cher Confrère et ami, notre Secrétaire perpétuel Bernard Zehrfuss que par la solennité de l'instant et du lieu. Mais je sais pouvoir compter sur votre indulgence pour me soutenir en cette bien agréable épreuve et me pardonner mes éventuelles maladresses. Il y a déjà plus de quarante ans, j'entretenais des liens d'amitié avec celui à qui est adressé mon hommage: Nicolas Schöffer. Notre première rencoptre, due à Pierre Descargues et Denys Chevalier remonte en effet à l'après-guerre, dans le cadre du Salon de la Jeune Sculpture, à la création duquel j'avais activement collaboré ; depuis ce temps, nos relations amicales s'étaient toujours maintenues.

Nicolas Schöffer était un homme et un artiste exceptionnels, au parcours hors du commun. Né le 6 septembre 1912 à Kalocsa, l'une des villes historiques les plus prestigieuses de Hongrie, il obtiendra, fait assez surprenant pour un homme dont toute l'œuvre laisse penser à une solide formation de mathématicien ou d'électronicien, un doctorat de Droit de l'Université de Budapest, puis il suivra les cours de l'Ecole des Beaux-Arts de la même ville, non pas en Architecture comme on aurait pu s'y attendre, mais en Peinture. A partir de 1936, il s'installera à Paris et fréquentera l'Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts, dans l'atelier Sabatté, ainsi que l'Académie de la Grande Chaumière. Sans doute, à cette époque, Nicolas Schöffer était-il déjà convaincu que l'entière conception d'une œuvre doit obligatoirement précéder son exécution, notion, il faut le reconnaître, fort peu compatible avec les études d'atelier et qui laissera perplexe bon nombre d'entre nous.

Après une brève période surréaliste, Nicolas Schöffer se consacre, dès 1948, au Spatiodynamisme ; ainsi débute la longue quête qui le conduira du Spatiodynamisme au Luminodynamisme, au Chronodynamisme et à la cybernétique. Reconnaissons que cette terminologie a de quoi effrayer les plasticiens plus conventionnels et présenter Nicolas Schöffer comme un sorcier prétendant, dans le secret de son laboratoire, maîtriser l'espace, la lumière, le temps ou l'équilibre des phénomènes par quelque procédé alchimiste. Pour tant, Nicolas Schöffer réussissait bel et bien la transmutation de l'Immatérialité en objets matériels, par des moyens beaucoup plus classiques, utilisant dès qu'accessibles les techniques les plus modernes ou avant-gardistes. En effet, il était convaincu de la nécessité de l'emploi des dernières découvertes technologiques appliquées au domaine de l'Art et s' en justifiait en rappelant que " les ciseaux de bronze des Mycéens ne pouvaient tailler que l'albâtre alors que les Doriens, du fait de leurs ciseaux de fer, purent tailler le marbre et donner ainsi naissance à la grande sculpture grecque; sans ces ciseaux, ni Phydias, ni Praxitèle ". " Les ciseaux en tant que tels ne sont ni significatifs ni éternels, et chaque époque crée ses propres ciseaux", concluait-il. Ainsi, ces outils nouveaux devaient engendrer un art nouveau. " Le rôle de l'artiste n'est plus de créer une œuvre, mais de créer la création" aimait-il à déclarer.

En manière de réponse, Louis Leygue, le recevant sous cette même Coupole, lui avait rappelé, avec beaucoup d'humour, que " la sculpture peut se réaliser selon trois procédés: celui qui consiste à prélever la matière dans un bloc compact, celui qui consiste à façonner une matière molle pour créer des formes, enfin celui qui consiste à fabriquer ce que l'on veut réaliser", s'empressant d'ajouter qu'à l'évidence, il appartenait à la troisième catégorie et que cela ne pouvait engendrer que la plus grande admiration. Mais la démarche esthétique de Nicolas Schöffer n'était pas seulement animée par un souci de modernité, tant dans la création elle-même que dans les moyens employés. En effet, ses différentes recherches étaient, avant tout, conduites selon une éthique qu'on aimerait retrouver aujourd'hui plus souvent. Permettez-moi de le citer à nouveau: "L'art est la création-invention, au niveau du mécanisme de la pensée et de l'imagination, d'une idée originale à contenu esthétique traduisible en effets perceptibles par nos sens [...] provoquant une modification plus ou moins profonde du domaine psychologique selon le degré de la valeur esthétique de la création. Cette modification doit aller dans le sens de la transcendance, de la sublimation et de l'enrichissement spirituel par le truchement du jeu complexe de la sensibilité et de l'intellect humains "(fin de citation).

Appliquant ce principe d'une haute valeur morale qui induit qu'une œuvre est pratiquement inexistante si elle n'a pas d'effet sur son environnement social immédiat ou lointain, Nicolas Schöffer, conscient que la société contemporaine, basée sur l'économie et donc la rentabilité, avait, de ce fait, une perception erronée de la valeur artistique, ne cessa alors - autre démarche peu courante pour un artiste - d'aller à la rencontre de ce " spectateur-auditeur " , par le biais du spectacle ou de la télévision mais surtout, en se penchant, à sa manière, sur les problèmes d'urbanisme.

Existait-il, en effet, plus beau terrain de réflexion pour un homme qui rêvait de s'adresser à la foule entière et à tout moment, comme par surprise et de manière toujours changeante ? " Réussir la Ville c'est réussir la vie de ceux qui à la fois, la servent sans être asservis et se servent d'elle sans l'asservir" professait-il. Je ne pense pas que mes amis architectes renieraient une telle déclaration, reste encore aux " décideurs" d'en prendre conscience. On se souviendra avec quelque tristesse de sa Tour Lumière Cybernétique pour la Défense - d'une hauteur de 307 mètres - qui resta toujours au stade du projet du fait des contraintes économiques entendez la rentabilité et de la mort du Président Pompidou.

C'était, là encore, l'un de nos soucis, l'un de nos combats communs. Malraux disait : "Aujourd'hui, on ne regarde pas la valeur des œuvres, mais seulement leur prix... " Qui oserait déclarer que cela a changé ? Comprenons-nous bien. Nicolas Schöffer ne semble pas avoir été contre la commercialisation des œuvres d'art ; les artistes, peut-être plus que quiconque, sont confrontés aux problèmes de la subsistance matérielle ce qui les oblige, hélas bien trop souvent, à s'adapter au système à la compromission. Si critiques et magazines d'art ont apporté au "grand public" le goût et l'envie du Beau - et on ne peut que les en féliciter au regard de la fréquentation des musées et des monuments - ils ont également engendré, par un effet pervers, de véritables phénomènes de mode, donc démodables, créant et défaisant des " stars " dans un domaine où seule devrait régner la probité du talent; encensé aujourd'hui, celui-là sera un " has-been " dans deux ou dix ans tandis que tel autre surgira mystérieusement du néant... Serait-il donc utopique de vouloir un monde de tolérance et de diversité ? Nicolas Schöffer, apôtre de la cybernétique qu'il définissait comme la prise de conscience du processus vital gui maintient en équilibre l'ensemble des phénomènes, ne s'y trompait pas lorsqu'il déclarait : "Il ne s'agit pas d'être contre la mode qui a sa place en tant que manifestation sociale, ni contre l'économie sans laquelle la survie matérielle de notre société serait compromise. Il s'agit simplement d'aller au-delà des contingences pour préparer les étapes futures de notre évolution sur tous les plans, y compris ceux qui touchent aux valeurs fondamentales, spirituelles, culturelles, éthiques et esthétiques" (fin de citation).

Tout comme lui, hier, je ressens aujourd'hui une grande fierté d'être accueilli au sein de l'Académie des Beaux-Arts dont la vocation première est la défense du patrimoine artistique et la promotion de la création dans le plus grand respect du pluralisme ; je ne saurais vous dire à quel point je me réjouis de pouvoir y apporter ma modeste contribution. Plus qu'un sculpteur, Nicolas Schöffer était avant tout un artiste visionnaire œuvrant à restituer à l'art sa fonction première dans la vie sociale, à " changer la vie" permettant ainsi à l'homme de transcender ses conditions d'existence. Cet art, je le répète, il le voulait non plus " réservé à une élite mais de plus en plus accessible à tous, ancré dans la vie sociale où son influence bénéfique annihilerait progressivement les conditionnements perçus par notre regard" (fin de citation). Dans cette optique et avec ce constant souci de modernité - gageons qu'il aurait préféré le terme d' "actualité" - que représentait pour lui l'incessante progression de l'homme vers la domination des éléments qui l'entourent, il s'engagea de manière définitive sur les chemins de la rupture avec ce qu'il nommait la "sculpture de chevalet". Le volume sculpté tendant, selon lui, à repousser l'espace, il décide donc de l'y inclure et donne naissance au Spatiodynamisme ; la lumière vient-elle magnifier le volume, il convient de maîtriser cette seule lumière et d'en faire une sculpture... voici le Luminodynamisme ; le temps, enfin, aux perceptions si variables, est certainement malléable... de ses Microtemps naîtront les principes de base du Chronodynamisme... Enfin, les sculptures n'étant plus, pour Schöffer, des objets inanimés, il aura recours à la cybernétique, mettant ainsi leur animation, voire leur déplacement autonome, en symbiose avec leur environnement. Donnez-leur la parole, ou tout au moins le son, et vous approcherez l' œuvre de Nicolas Schöffer.

Si j'évoquais tout à l'heure le projet avorté de la Tour Lumière Cybernétique de la Défense, projet qui aurait dû être achevé en 1973 et pour lequel il se battît jusqu'à la fin de sa vie, en 1992, n'allez surtout pas croire, qu'au bout du compte, les travaux de Nicolas Schöffer se résument à un art de musées ou de galeries, fusse celle de la " Jeanne d'Arc de l'Art abstrait", cette chère Denise René. De la Tour de Liège (1961) - 52 mètres de haut, 66 miroirs tournants et 120 projecteurs multicolores contrôlés électroniquement - au Mur-Lumière présenté à l'exposition " Objet" du Musée des Arts-Décoratifs en 1962, de la présence, à Marseille, de CYPS 1 lors de la création d'un ballet sur les terrasses de l'Unité d'Habitation de Le Corbusier, dans une chorégraphie de Maurice Béjart, au spectacle spatiodynamique expérimental au Grand Central Station de New York ou encore à KYLDEX 1, spectacle cybernétique expérimental à l'Opéra de Hambourg, avec la collaboration de Pierre Henry (musique) et d'Alwin Nikolais (chorégraphie), qui fit dire à Claude Baignères : " Le théâtre du XXIème siècle est né à Hambourg, le 9 février 1973 ", Nicolas Schöffer ne cessa de confronter ses "créations-inventions " à ce public qu'il voulait pour seul juge et seul bénéficiaire. C'est dire si cet artiste-concepteur était internationalement connu, reconnu et célébré.
Qu'il s'agisse d'expositions permanentes ou d'importantes rétrospectives, les cinq continents ont rendu et rendent encore hommage à celui qui fut certainement l'un des sculpteurs le plus inventifs de ce siècle. Ainsi, en 1980, était inauguré le Musée Nicolas Schöffer à Kalocsa, sa ville natale, où il retournera fréquemment pour de nombreux séminaires ; leurs thèmes illustrent parfaitement l'éclectisme de cet artiste exceptionnel : "Les nouvelles technologies dans la recherche artistique contemporaine" en 1984, " Nouvelles recherches de poésie graphique" en 1985, " Les nouvelles recherches musicales" en 1989, " Nouvelles recherches en architecture" enfin, en 1991.

S'il en était encore besoin, on comprend mieux la gêne, ou plus exactement l'hésitation, que chacun ressent à réduire une vie et une carrière prodigieuses par un simple " Nicolas Schöffer, Sculpteur". Mais comment donner en quelques minutes, la dimension d'un homme d'une si exquise gentillesse et d'une si grande humilité, d'un artiste acharné au travail qui possédait une foi absolue en son œuvre et ses motivations, ainsi que le désir profond d'aider, de conseiller les jeunes générations ? Oui, comment donner la dimension d'un homme et dun artiste bouillant, en perpétuel mouvement de création illimitée. Sa vie durant, Nicolas Schüffer a consacré son art à vouloir embellir le monde, à le rendre meilleur, à le rééquilibrer. Le monde a besoin de l'artiste tout autant que l'artiste a besoin du monde car il en est partie prenante voire primordiale et ce de tous temps si l'on se réfère aux peintures rupestres de nos lointains ancêtres ; l'Art n'est pas un luxe superflu, il est indispensable à la Vie, il doit en être la lumière.

Cest avec joie que je reprends et brandis bien haut le flambeau légué par Nicolas Schöffer en espérant en être digne.


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