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Discours de M. Claude ABEILLE
La section de sculpture comportait récemment encore sept sculpteurs mais l’un d’entre eux vient de nous quitter, Albert Féraud, dont nous savons qu’il aimait tout particulièrement l’œuvre de notre nouvelle recrue. Sa mémoire est ici présente, parmi nous, à cette installation à laquelle il aurait pris tant de plaisir. Brigitte Terziev ne s’est pas intéressée à la sculpture par hasard ni par caprice ni parce qu’elle se serait ennuyée dans une occupation de routine, mais parce qu’elle a répondu à un appel pressant. Un appel, mais aussi à cette inquiétude qui accompagne tout engagement artistique sérieux et qui explique les tours et les détours de sa vie et de celle de la plupart des artistes à partir du moment où ils évaluent les enjeux, les risques, les perspectives qu’entraîne toujours une telle décision. Il faut toutefois dire tout de suite que pour la famille de Brigitte Terziev, l’Art n’est pas une chose inconnue. Sa mère est peintre et pianiste, son père un sculpteur accompli. C’est lui qui va montrer à sa fille les rudiments de la taille de pierre, les tours de main, les ruses du métier, qu’il tient lui -même de Bourdelle qui avait été son professeur. La taille de la pierre a connu une grande faveur, surtout la taille directe, pendant la première moitié du vingtième siècle grâce à nombre de sculpteurs comme Joseph Bernard, Lucien Schnneg qui a fait le portrait d’une des premières grandes femmes sculpteurs de notre époque, Jane Poupelet dont je me plais à rappeler le nom aujourd’hui. Brigitte Terziev entre à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts et s’inscrit dans l’atelier du sculpteur Robert Couturier. Celui-ci, que j’ai bien connu parce que j’ai été moi-même son élève, en plus d’être un grand sculpteur est aussi un professeur étonnant. Il enseigne la sculpture sans en avoir l’air. Parle-t-il de la sculpture ? Certes. Mais c’est plutôt à propos d’autres choses, comme par inadvertance. Il tourne autour du travail de l’élève sans rien dire, évoque quelques souvenirs et soudain a le geste que l’élève attend. Il désigne ce qui échappe à la cohérence, à la logique du parti pris par l’étudiant. Ce n’est pas tellement pour corriger un travail, c’est plutôt pour inviter l’élève à mieux réfléchir, pour l’aider à accéder à une autre hauteur de vue, la plus haute. Brigitte commence donc à ce moment-là sa vie d’artiste mais elle ne fait pas que de la sculpture, elle danse aussi. Elle apprend les gestes du corps, non seulement en les regardant de loin comme devant les modèles qui posent aux Beaux-Arts, mais en les faisant, en les éprouvant en elle-même. Danse contemporaine, danse africaine, mouvement de transe dont la connaissance lui permettra plus tard de les intégrer à son vocabulaire plastique et de les inscrire même, non sans paradoxes dans l’immobilité de ses œuvres. Comme on le sait, le mouvement de la danse et le mouvement dans la sculpture ne sont pas sans avoir de ressemblances et les deux disciplines s’empruntent volontiers leurs figures respectives. Mais pour Brigitte Terziev ces deux expressions ne sont pas encore juxtaposées et elle va de l’une à l’autre, peut-être encore hésitante sur le choix qu’il faudra faire. Et puis elle choisit de changer d’air, de prendre le large. Elle part pour la Yougoslavie avec une troupe de théâtre dans laquelle elle trouve l’occasion de s’essayer, face au public, aux mille travaux que réclame la représentation théâtrale. Soit qu’elle participe réellement au jeu dramatique par la danse, soit qu’elle prenne part à la mise en scène ou à la construction des décors, apprenant ainsi sur le tas et cette fois dans la vie, ce qu’est la menuiserie, la soudure,la peinture. Cependant la sculpture n’est pas abandonnée. C’est en effet pendant cette période qui durera trois ans qu’apparaissent de nouvelles œuvres de taille modeste, compatibles avec la vie aventureuse du théâtre. Pour cela elle se saisit d’un matériau très humble, très direct, qui se prête à tout assez facilement et qui répond dans l’instant aux moindres sollicitations des doigts, c’est-à-dire la terre glaise qui se durcit par la cuisson, mais aussi le ciment, celui de Bosnie, qui possède des propriétés particulières. Matériaux faciles pour les doigts mais non pour l’esprit du sculpteur qui, ne rencontrant pas de résistance, doit trouver en lui-même le contrôle nécessaire. Mais pour l’instant, c’est le besoin de parler, voire de crier, qui obsède Brigitte et c’est pourquoi cette matière va s’organiser au gré de son emportement et même le susciter parfois. Alors surgissent de petits volumes compacts, des mains, des visages, des gestes de démonstration, des soubresauts de colère, des postures de défi et d’agression. Ce ne sont plus des exercices d’école, mais déjà des incursions dans les problèmes de l’expression de sa vie personnelle. Ce ne sont pas non plus des succédanés de la scène, des illustrations d’une histoire extérieure comme elle en voit tous les soirs sur les plateaux du théâtre. La question de la nature même de la sculpture commence à se poser pour elle de manière lancinante. Brigitte Terziev rentre à Paris en 1970. Sur le conseil du sculpteur Coutelle, elle choisit un autre matériau : le bois. Le bois dur. Le bois qu’elle attaque curieusement et courageusement avec les outils de son père, outils destinés au travail de la pierre, ce qui, on s’en doute, ne facilite pas les choses. Travail sans référence directe à la nature, travail abstrait donc, consacré à la vie de la forme pour elle-même, de son développement dans l’espace, s’inspirant du dynamisme des troncs d’arbre, suscitant l’exaltation des surfaces polies et luisantes des bois d’Afrique. Un grand désir de découverte l’anime, elle regarde avec attention d’autres sculpteurs déjà engagés dans le même chemin, François Stahly et Cardenas. C’est ainsi que naissent de grandes flammes brunes pénétrant la hauteur de l’espace dans la légèreté de l’air qui les traverse. Tout ce travail trouvera son lieu dans une exposition qui comportait des pièces isolées et d’autres qui, rassemblées, constituaient déjà avant l’heure des installations, mais le mot n’était pas encore à la mode. Cette plongée dans l’art abstrait qui a duré plusieurs années, ne la satisfera pas entièrement. Cela lui a toutefois permis de comprendre beaucoup des possibilités de la forme seule. Tous les artistes connaissent le dilemme entre le fond et la forme, problème qui, vu de l’extérieur, semble d’une grande banalité. C’est cependant pour celui qui le vit une des difficultés majeures de l’expression, qui peut être la pierre de touche de toute une œuvre. Mais cet équilibre instable, jamais réalisé entièrement, source de revirements imprévus, de remords tardifs, de reniements même sans parler de désespoirs tragiques, nous rend plus proches et plus familiers les artistes les plus grands. C’est ainsi qu’après avoir assimilé la géométrie sensible et souvent sereine de l’abstraction, tendance de l’Art qui nous est maintenant si habituelle, Brigitte Terziev reconnaît de nouveau en elle-même ce besoin de parler, ou plutôt de faire parler la matière à sa place. Et réapparaît la dimension théâtrale des préoccupations de notre sculpteur. Mais d’une toute autre manière, car elle a maintenant à sa disposition une plus grande maîtrise des structures et la prescience du discours à tenir. C’est prudemment qu’elle envisage d’ouvrir les digues au fleuve dont elle commence à apercevoir la nature et la force. Elle va se servir, non tellement des gestes dont elle avait déjà éprouvé l’efficacité, mais surtout du traitement de la surface du matériau retrouvé, de la terre cuite travaillée à sa manière. Elle découvre les prestiges de la peau de la matière, la peau de notre corps, la peau des murs, celle des falaises, la surface des choses, leurs frontières, leurs lisières, les chevauchements, la couleur, les sursauts que la lumière éclabousse dans son écoulement le long des volumes. Elle découvre l’énigme de la surface dont Hugo von Hoffmannsthal a parlé. Je cite : « La profondeur se cache. Où ? Dans les surfaces. » C’est ainsi maintenant qu’apparaît tout un univers de plaques travaillées selon les accidents, les hasards, mais aussi les affirmations, les interrogations, comme dans un paysage inconnu où l’explorateur se sert de tout pour comprendre où il est, pour estimer la direction à prendre. Et si on élargit le sens de cette démarche du domaine
précis de la sculpture à celui de la vie personnelle de
notre sculpteur, on voit bien qu’elle sent elle-même le
chemin qui est le sien, qu’elle ne connaissait pas, mais qui l’attendait
et qu’il faut qu’elle s’y engage. En effet toutes ces plaques, tous ces morceaux de matière rongée, boursouflée ou lissée, dans lesquels viennent s’incruster des clous, des couteaux, des tubes de ferraille ne sont pas rassemblés au hasard ni par un souci de pittoresque. Ils sont orientés par un sculpteur qui manie les plans de lumière, les surfaces d’ombre tout comme un cinéaste organise le scénario de son film selon une succession de plans calculés par la ferveur, ou comme un architecte déploie ses escaliers et ses élévations, ou encore comme le poète Racine qui dans sa pièce Andromaque découpe et tranche en scènes et en actes le destin malheureux d’Oreste et d’Hermione. Maintenant naissent sous ses doigts ce qu’elle appelle ses spectres. Ses spectres. Il ne faut pas je crois prendre trop à la lettre ce mot dans son sens habituel, qui pour tout un chacun évoque des fantômes, mais plutôt dans l’acception propre dont on se sert quand on parle d’analyse de la lumière. Car les formes qui se dressent devant nous sont bel et bien une analyse des sentiments qui nous traversent tout au long de notre vie. Sentiments non plus vraiment traduits par des attitudes de théâtre, mais révélés par la présence des volumes, gonflés de sensualité, des plans éraflés ou bousculés, entassés selon des aplombs indécis, des porte-à-faux inquiétants. Les volumes ne sont pas seulement mis là pour eux-mêmes, ils sont aussi souvent traversés par des objets reconnaissables, des objets figuratifs, comme des reliques, celles-ci ne sont plus dissimulées ni protégées, mais, au contraire mises en évidence. Elles accentuent l’action et transfigurent le schéma abstrait qui les sous-tend. Cette création ressemble à celle du poète qui
soucieux de syllabes, de rythmes et de rimes fait appel aux images,
aux métaphores qui l’entourent comme on fait appel dans
un procès à une autre juridiction, à un ordre plus
haut. Ainsi Baudelaire dans son poème La vie antérieure,
appelle les vastes portiques que le soleil marin teint de mille feux,
les houles roulant les images des cieux, les voluptés calmes
au milieu de l’azur. Car la sculpture est aussi pour le sculpteur une énigme, un secret. On aura beau se prévaloir de métier, d’enseignement, d’école, d’Académie, et maintenant de Ministère, c’est se rassurer un peu facilement. On se souvient qu’André Breton ayant demandé à Giacometti à quoi il travaillait, celui-ci lui dit : Je fais des têtes ! André Breton insista : Mais tout le monde sait ce que c’est une tête ! Giacometti de répondre : Mais moi je ne sais pas ! Brigitte Terziev, maintenant habitée par le monde qui est le sien et qui commence à en assumer le secret, se fait connaître par un public plus large. Différentes galeries l’accueillent, dont la galerie Art Public, plus particulièrement attentive à la sculpture, grâce à Olivier Descamps et Jacqueline Badord eux-mêmes sculpteurs. Et elle obtient le Prix Bourdelle en 1997. Ce prix a l’originalité d’être décerné par un jury composé uniquement de sculpteurs, ce qui pourrait paraître tout à fait normal à tout le monde. Mais la Ville de Paris a, malheureusement, jugé bon de le supprimer il y a quelques années. L’obtention de ce prix déclenche chez notre artiste un mouvement d’intense création car il suppose une exposition au Musée Bourdelle. Et nous verrons surgir en 1998 , dans les salles d’exposition de ce musée rénové sous le contrôle de la fille de Bourdelle, Rhodia, encore présente, ces grands poèmes matérialisés dans la terre cuite, le plâtre, le grès , le métal. Ces grandes figures ont des titres, elles s’appellent, je cite
: Les membres du jury du Prix Bourdelle, je puis vous l’assurer, étaient quand même étonnés. Certes ils avaient vu et choisi un an auparavant, entre des dizaines et des dizaines de dossiers, un ensemble de photos remarquables de notre artiste. Ils découvraient maintenant, devant eux, la poésie en marche, toutes ces stèles dressées les unes après les autres, les unes devant les autres comme en conversation, se renvoyant ainsi qu’en un miroir leur douleur mais aussi leur prestige. Mais n’est-ce pas pour nous, ce miroir, qui nous invite à
voir en nous-même, nous aide à vivre, à agir, à
créer ce monde qui nous entoure et dont nous sommes responsables
? Le monde de Brigitte Terziev est ce miroir de nous-même, tendresse
et agression, angoisse mais aussi victoire. C’est pourquoi aujourd’hui
est un jour de fête qui la voit nous rejoindre. Heureuse acquisition
que l’Académie des Beaux-Arts vient de faire, un sculpteur
magnifique doublé d’un poète !
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