Discours prononcé par Seiji Ozawa le 24 septembre 2008
en hommage à Yehudi Menuhin
lors de son installation en tant que
membre associé étranger de l’Académie des Beaux Arts
C’est aujourd’hui un jour unique dans ma vie, je deviens membre de votre éminente Académie.
Je suis très honoré de succéder au grand artiste Yehudi Menuhin. Il existe un lien très fort entre Menuhin et moi, c’est la ville de San Francisco. Yehudi est né à New York, mais sa famille déménagea à San Francisco lorsqu’il était encore très jeune. Son premier professeur fut Louis Persinger, le premier violon de l’Orchestre symphonique de San Francisco. Menuhin fit ses débuts en tant que soliste avec cet orchestre à l’âge de 7 ans, et c’est avec ce même orchestre que je me produisis les premières fois en concert aux Etats-Unis. Mes deux enfants sont nés dans cette ville et y ont passé leurs premières années, comme lui. Menuhin étudia ultérieurement avec Georges Enesco et je crois qu’il fit ses débuts américains avec l’Orchestre Lamoureux.
La première fois que j’ai dirigé avec Menuhin, c’était en 1972 lorsqu’il était directeur musical de l’Orchestre symphonique de San Francisco. Je l’invitai alors à revenir à San Francisco l’année suivante afin de diriger l’orchestre dans des œuvres de Bartok, Britten, Bach et Schubert. Il revint par la suite à San Francisco plusieurs fois en tant que soliste et chef d’orchestre. Ses derniers concerts à San Francisco eurent lieu en 1993 quand il y dirigea le Concert du Nouvel An, incluant des valses viennoises et des polkas de Johann Strauss.
Menuhin a vécu à une époque qui produisit de nombreux et merveilleux violonistes : Fritz Kreisler, Jascha Heifetz, Josef Szigeti, David Oistrakh, Jacques Thibaud et, plus tard dans le siècle, des artistes comme Itzhak Perlman et Anne-Sofie Mutter. Il interpréta la plupart du grand répertoire pour violon de Bach à Bartok et on se souvient qu’il commanda la Sonate pour violon seul de Bartok.
Il réalisa de nombreux enregistrements, dont un fameux alors qu’il était encore adolescent, du Concerto pour violon d’Elgar. Menuhin était passionné par les différentes variétés de musique et il travailla avec le célèbre violoniste de jazz Stéphane Grappelli. Le profond intérêt qu’il avait pour le yoga le conduisit à se lier également avec Ravi Shankar et les deux musiciens jouèrent souvent ensemble.
En parlant de yoga, j’ai une histoire intéressante à raconter s’agissant des derniers concerts que j’ai dirigés avec Menuhin. Ils eurent lieu dans le cadre de la célébration du centième anniversaire du Philharmonique de Berlin. Herbert von Karajan, retenu par les obligations du festival de Salzburg, avait demandé à votre serviteur de le remplacer à la tête de l’orchestre pour ce très long concert qui devait durer cinq heures.
A un moment, je me retirai dans ma loge et Menuhin me remplaça. A ma stupéfaction, je vis alors sur le moniteur vidéo de ma loge Menuhin, grand pratiquant de yoga, dans l’attitude que l'on nomme ordinairement la position du poirier. Il dirigeait avec les pieds. Mais mon émotion fut encore plus forte quand Herbert von Karajan, qui avait vu la scène à la télévision depuis Salzbourg, me fit part des sentiments que lui inspirait cette façon de se comporter avec son orchestre chéri !
On se souviendra bien sûr de Menuhin comme l’un des grands violonistes de son temps, mais il était également estimé en tant que professeur, pour ses engagements sociaux et humanistes ainsi que l’intérêt qu’il manifestait pour la préservation de l’environnement. C’était vraiment un homme unique, habité par de nombreuses passions ; sa notoriété, comme celle de mon ami, votre défunt confrère Mistlav Rostropovitch, dépassait d’ailleurs largement le milieu musical.Je vais maintenant vous dire quelques mots de ma relation privilégiée avec la France. La première fois que je suis venu dans votre pays, il s’agissait de mon premier voyage en dehors du Japon ; moi et mon scooter de marque « Rabbit » - qui m’a conduit jusqu’à Paris !- avons voyagé 62 jours sur un cargo. J’ai eu ensuite la grande chance remporter le concours de chefs d'orchestre de Besançon, ce qui me permit de me lier d’amitié avec Charles Munch ; ce dernier m’invita alors à étudier à Tanglewood, la résidence d’été de l’Orchestre symphonique de Boston.
Je conserve de très agréables souvenirs des nombreux concerts que j’ai dirigés en France avec des orchestres français. C’est également avec beaucoup de joie que j’ai dirigé des opéras au Palais Garnier et à l’Opéra Bastille, et je garde un souvenir tout particulier de mes débuts au Palais Garnier dans l’Enfant et les Sortilèges de Ravel.
La musique française occupe en outre une place privilégiée au sein de mon répertoire, et j’ai été très heureux de mon amitié avec Olivier Messiaen au moment de la création de Saint Francois d'Assise, que j’ai eu l’honneur de diriger lors de sa création mondiale au Palais Garnier en 1983.
J’entretiens aujourd’hui une étroite collaboration avec Maître Henri Dutilleux ici présent. En 1997 il a composé l’œuvre Shadows of Time pour l’Orchestre symphonique de Boston et l’année dernière au Festival de Saito Kinen, j’ai dirigé la première mondiale de son œuvre Le Temps l'Horloge, que je dirigerai à nouveau à Paris en mai 2009 avec Renée Fleming lors de la première européenne.
Aujourd’hui, je veux remercier du fond du coeur la France qui m’a toujours accueilli si chaleureusement. La France où je me sens chez moi.